‹ La mélancolieChapitre 25 sur 153 · Séglas, Les Troubles du langage chez les aliénés · texte numérisé non relu

Séglas, Les Troubles du langage chez les aliénés

SYMPTOMATOLOGIE

baux. Et pourtant il n’est pas sourd; car, si l’on produit un bruit en sa présence, il manifeste par des mouvements et par une coloration subite et passagère du visage qu’il a entendu. Mais il paraît incapable de rapporter à ces sons verbaux les idées qu’ils expriment.

D’autres malades, ayant conservé leur acuité visuelle, ne peuvent plus lire l’écriture. Ce qui les distingue parfois d’autres individus atteints de cécité verbale, c’est qu’ils ne semblent pas pouvoir reconnaître même les lettres alphabétiques ; il s’agit alors de cécité littérale. Le fait est cependant très rare. On voit des mélancoliques, qui écrivaient fort bien avant le début de leur affection, essayer de tracer un mot et ne parvenir qu’à tracer quelques jambages sans signification ; c’est l’agraphie. Quelquefois pourtant on reconnaît dans ces traits une ou deux lettres. Chez les musiciens, l’exécution instrumentale peut être aussi bien altérée (dysmusie) par suite de l’inhabileté manuelle.

Mais c’est l’articulation des mots qui est le plus souvent troublée. Les malades paraissent chercher les mots, sans doute parce que les images verbales motrices sont trop effacées pour permettre une parole aisée. Ce que l’on rencontre le plus fréquemment, c’est le langage à voix basse, parfois inintelligible, véritable chuchotement dans lequel le son fait presque défaut et où on aperçoit cependant les mouvements — très lents et à peine

accusés — des lèvres et des joues. De temps en temps, le sujet, dont on a fortement sollicité l’attention, profère quelques mots en laissant entre eux de longs intervalles pendant lesquels il semble faire des efforts considérables pour vaincre la difficulté de parler. Les malades atteints de mélancolie avec stupeur deviennent à un moment donné complètement aphémiques. Le mutisme des lypémaniaques peut encore avoir d’autres causes que le ralentissement psychique dont nous nous occupons ici ; aussi y reviendrons-nous au chapitre suivant.

Ces différents troubles du langage sont surtout des conséquences du ralentissement psychique, et c’est pourquoi nous les examinons dans ce chapitre. Mais la douleur morale, poussée à un très haut degré, peut les produire. Toutefois la pathogénie ordinaire est dans cet effacement, ce ralentissement des images mentales lequel est un signe constant dans la mélancolie.

Les images motrices sont faibles aussi. Il s’ensuit des modifications dans l’attitude et les actes du mélancolique, qui ne peut pas concevoir nettement et par conséquent exécuter ses désirs. Ses mouvements s’accomplissent difficilement. Il lui est impossible de se livrer au moindre travail; le plus souvent il passe son temps dans un désœuvrement complet et parfois au lit. Par suite de la diminution de ses fonctions psycho-motrices, le malade perd toute confiance en ses forces. Il ne formule plus

SYMPTOMATOLOGIE

de désirs parce qu’il lui est impossible d’en concevoir la réalisation. Souvent le malade exprime cette diminution de son pouvoir volontaire en disant : « Je voudrais vouloir, mais je ne puis. »

Cet affaiblissement des images motrices retentit en somme sur les processus de volition. Ce qu’on appelle la volonté c’est un acte psychique qui aboutit à un mouvement. Dans ce ralentissement général, ces tendances à des mouvements sont donc aussi atteintes. Aucune idée ne s’accompagne d’une énergie assez grande pour déterminer l’individu dans un sens plutôt que dans l’autre. Quelquefois pourtant un désir survient, mais il est aussitôt combattu par une idée d’impuissance. C’est ainsi que l’aboulie peut coexister avec des obsessions ; ce sont les deux faces du même phénomène. L’indécision est donc un trait caractéristique de l’état mental des mélancoliques. Ils sont incapables de faire un choix entre plusieurs actes qui s’offrent à eux, par exemple entre ces deux-ci : faut-il se lever ou fautil rester couché? Le malade essaie de mettre pied à terre, mais il pense aussitôt : « Si je me lève, un grand malheur peut en résulter. » Alors il se yecbuche. Mais l’idée première revient : pourquoi rester au lit quand il est si tard? Les choses se passent ainsi à propos des actes des plus insignifiants de la vie.

Cette indécision, cette aboulie des mélancoliques se rencontre dans tous leurs actes. Ainsi ils appel-

lent la mort, ils la désirent sincèrement, mais sans avoir la force d’y recourir. Cependant il ne faudrait pas trop se fier à l’inertie de ces malades. Sous l’influence d’une crise de douleur morale, d’un raptus, le mélancolique le plus inerte, le plus apathique, est capable de se jeter par la fenêtre, de se précipiter la tête contre un mur ou de se plonger un couteau dans la poitrine.

Tous les processus psychiques, avons-nous dit, sont diminués. L’association des idées se fait lentement et mal 1 ; beaucoup d’intermédiaires manquent, et il en résulte une incapacité de raisonner juste, d’embrasser dans un jugement un grand nombre de faits. L’attention est difficile. Les recherches de Obersteiner 2 et de Buc-

1. Les processus de propagation des excitations étant affaiblis chez le mélancolique, les mouvements musculaires, qui leur correspondent à l’état normal, ont peu de tendances à se produire; ainsi se trouve détruit chez le malade un lien entre les sensations et les mouvements musculaires qui leur sont habituellement associés. Par le sens de l’ouïe nous distinguons les bruits, les sons musicaux et articulés. Or l’audition des sons musicaux et de la parole provoque certains mouvements du larynx, des cordes vocales en particulier, et du thorax; en un mot, à l’état normal, les sensations auditives déterminent des contractions musculaires dans les organes de la phonation. Chez le mélancolique, absorbé par son idée-douleur, bien des sensations auditives passent inaperçues; aussi les mouvements musculaires 'correspondants ne se produisent que très faiblement. Ce qui s’observe pour la phonation s’observe aussi pour la mimique et pour l’écriture, dont les troubles dépendent en partie des altérations sensorielles.

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