Griesinger, ouvr. cité, p
Enfin, les idées délirantes de mélancolie peuvent parfois se systématiser, c’est-à-dire former un groupement homogène; et on les a même opposées aux idées délirantes de persécution. Mais elles n’ont pas la cohésion de ces dernières et sont toujours un peu confuses.
Tantôt ce sont les idées de ruine qui prédominent. Le patient est persuadé qu’il a tout perdu, son argent, sa position, sa situation dans le monde, et qu’il ne pourra jamais les rattraper; il en arrive à refuser parfois la nourriture sous prétexte qu’il ne peut la payer. Tantôt on observe des idées d'humilité. Le sujet déclare qu’il n’est rien, qu’il est un misérable, qu’il' ne mérite pas les soins qu’on lui donne et il ne comprend pas qu’on s’intéresse à lui. De là à des idées de culpabilité , il n’y a qu’un pas; et ce pas est bien souvent franchi. Le sujet est alors un grand criminel. Il est la cause de tout le mal qui se fait sur la terre. Si des gens souffrent autour de lui, c’est par sa faute. Une malade d’un service d’hôpital, dont l’histoire a été racontée par M. Joffroy, s’accusait de contribuer à la fin de ses voisines de lit; c’était son haleine qui portait la mort autour d’elle.
Quelquefois ce délire d'auto-accusation prend une intensité particulière. Et l’on entend les malades se déclarer coupables de méfaits qu’ils n’ont jamais commis. Il est même arrivé que ces autoaccusations ont pu égarer la justice. Témoin le fait
SYMPTOMATOLOGIE
observé par Morel 1 II s’agissait d’une femme qui s’accusa d’avoir essayé de faire assassiner son mari, alors qu’elle n’était, pour rien dans ce crime ; nous reviendrons sur cette observation très instructive.
Les cas d’auto-accusation chez les mélancoliques ne sont d’ailleurs pas rares. Mais on. aurait tort de croire qu’ils se rencontrent exclusivement dans la mélancolie. On trouvera dans un travail de M. Séglas 2 des cas nombreux où ces idées délirantes étaient symptomatiques d’autres états psychopathiques. Chacun sait d’ailleurs combien elles sont fréquentes dans le délire alcoolique; et M. P. Garnier 3 a rapporté dans son intéressant ouvrage sur la Folie à Paris des faits très instructifs d’alcooliques auto-accusateurs. Deux observations nouvelles ont été publiées par l’un de nous 4 . Il est pour ainsi dire constant qu’après chaque crime retentissant des alcooliques viennent s’accuser d’en être les auteurs. M. P. Garnier put un jour mettre en présence l’un de l’autre deux ivrognes qui, persuadés tous deux d’être les meurtriers de Marie Aguettant, se traitaient mutuellement de menteurs. M. le D r Magnan a montré un malade qui s’aecusa pen-
1. Legrand du Saulle, La folie devant les tribunaux, 1864, p. 580.