Séglas, Leçons cliniques..., p
Mais il peut arriver que l’état mélancolique provoque l’apparition d’obsessions et cela d’une façon temporaire, durant son évolution.
Obs. I *. — Mélancolie anxieuse avec obsessions, idées mystiques et de persécution.
Oa..., William, 41 ans, ancien shériff de Comté en Irlande, entré le 7 juin 1894 à l’asile Ste-Anne (service de M. le prof. Joffroy, à Ste-Anne).
Père mort à soixante-trois ans. Mère vivante, âgée de soixante-dix ans, très nerveuse; aurait perdu la tête dans ces derniers temps. Grand’mère maternelle aliénée, morte dans un asile.
On ne sait rien sur les antécédents morbides de sa jeunesse. Intelligent, instruit, appartenait à une haute famille irlandaise; il a été nommé shériff de Comté à vingt-cinq ans. Toujours très religieux. Pas d’aceès alcooliques ni de syphilis.
En 1887, il était shériff de Comté en Irlande. Il dut appliquer une loi très impopulaire qui dépossédait de leurs terres plusieurs grandes familles du pays, et il assista à des scènes violentes où le sang coula. Il se surmena aussi beaucoup, passant des nuits blanches au dehors. Puis, sa conscience lui reprochant de prêter la main à l’exécution d’une loi que tous ses compatriotes jugeaient inique, il donna sa démission de shériff, extrémité qui lui fut, malgré tout, très pénible. Il se fit alors receveur de rentes particulières, emploi qui lui rapportait des revenus équivalents à ceux de shériff. Mais les émotions et le surmenage des derniers temps avaient fortement ébranlé son cerveau ; et il parait même avoir traversé une phase neurasthénique qui dura quelques mois. 11 était alors et est encore poursuivi par le souvenir des scènes dramatiques auxquelles il assista.
1. La plupart des observations de ce travail ont été prises dans le service de notre maître, M. le prof. Joffroy, que nous prions ici d’accepter l’expression de notre vive gratitude.
SYMPTOMATOLOGIE
En 1888, il vient en France sous l’empire d’idées nettement délirantes. Il avait peur d’être assassiné par les ennemis qu’il s’était faits durant ses fonctions publiques. Il vient aussi pour sauver la France menacée par les Allemands dans sa sécurité, car il croyait avoir une mission de la Sainte Vierge.
A Paris il ne recevait de ses deux frères que 1 600 fr. par an. Il ne travailla pas et se logea près du Panthéon. Il passait ses journées à Notre-Dame-des-Victoires, faisant dire des messes et brûler des cierges pour se protéger contre ses ennemis. Il ne mangeait pas dans les restaurants publics dans la crainte d’être fusillé ou poignardé. Il ne se sentait pas même en sûreté dans sa chambre. Cette conviction d’être assassiné ne reposait sur aucune hallucination, mais était et est encore tout intime.
Avec cela, il se croyait toujours appelé à jouer un rôle dans le relèvement de la France. C’est lui qui, par ses écrits et ses paroles, a fait chasser les espions allemands de France. Aussi est-il poursuivi par l’Allemagne. L’Impératrice Frédéric est venue à Paris aussitôt qu’il y est arrivé lui-même. Il est filé, poursuivi par des Allemands qui ont pour mission de le tuer.
Ces idées de persécution, mystiques et de grandeur, toujours persistantes, évoluent sur un fond mental nettement mélancolique, de tristesse et de découragement, d’angoisses perpétuelles, ainsi que le montre la lettre suivante écrite au médecin du service.
<t Depuis longtemps je suis dans la plus grande et terrible angoisse d’esprit à cause de l’intime et terrible certitude où je suis d’être assassiné ou d’être poignardé, d’être empoisonné ou même d’être enlevé et d’être tué par je né sais quel terrible moyen. Je n’ai pas de consolation ni de bonheur plus grand dans cette vie que celui d’être un enfant de la Sainte Église Romaine, d’être catholique. Pendant très longtemps, j’ai prié la Très Sainte Vierge pour mon salut éternel, et j’espère que bientôt elle m’accordera cette grâce si longtemps désirée. J’espère et je souhaite la voir bientôt au ciel, bien loin de toute tristesse. Je vois très clairement que la Très
Sainte Vierge m’a choisi et a fait de moi un instrument (cependant très humble) pour le relèvement de la France, pour servir et pour sauver la France de sa situation plus que grave, périlleuse et précaire à côté de l’Allemagne depuis la guerre de 1870, pour exposer les intrigues de l’Allemagne, pour chasser par ma parole et par ma plume les espions allemands de la France et pour empêcher toute nouvelle invasion ou possible invasion de la France de la part de l’Allemagne.
« Depuis longtemps je suis dans la plus grande angoisse d’esprit à cause de l’intime et terrible certitude que je suis d’être assassiné, et si la Franee me livre entre les mains de mes ennemis, je serai assassiné en prison. Je crois pouvoir dire que depuis la guerre de 1870, personne peut-être n’a fait davantage pour le relèvement de la France de ses malheurs. Mais je n’ai rien gagné. Je n’ai pas demandé la Légion d’honneur pour de grands et beaux services rendus pour toujours à la France, mais cependant je l’ai gagnée, et plus que gagnée, et très peu de temps montrera ce que j’ai fait pour le relèvement de la France.
« Gentilhomme irlandais d’un nom et d’une famille très ancienne et très honorable dans mon pays catholique, j’ai toujours et j’ai beaucoup aimé la France .et tout le peuple Français. L’amitié et l’amour pour la France est naturel à tout Irlandais et doit aussi vivre au fond du cœur de tout Irlandais. Je ne parle pas des hommes sans Dieu, sans principes religieux, je parle seulement de bons catholiques, de bons fervents et fidèles catholiques de la Sainte Église Romaine.
« Mon nom restera et vivra dans l’histoire comme un des serviteurs de la France. Mon nom restera aussi dans l’histoire comme celui d’un Irlandais catholique et patriote aussi, le seul pour voir et exprimer la situation de la France en Europe depuis la guerre de 1870 et pour chasser par mes paroles et par ma plume les espions allemands de France.
« Mon nom restera aussi dans l’histoire comme celui d’un Irlandais patriotique et catholique aussi qui a
SYMPTOMATOLOGIE
réveillé la France catholique plus que jamais aux intrigues et aux audaces de l’Allemagne, qui (espéronsle) a bien sauvé la France des intrigues de ses ennemis, de l’Allemagne, et qui de ses mains a empêché toute invasion ou invasion possible de la part de l’Allemagne. Oui mon nom restera et vivra dans l’histoire comme un des sauveteurs de la France, et bien que très humble et modeste même parmi les grands sauveteurs de France.
« Je crois avoir vraiment le droit de demander l’asile et la protection de la France, car si la France me livre entre les mains de mes ennemis, je serai assassiné soit en prison par les Anglais ou les Allemands. Je souffre depuis longtemps la plus grande angoisse d’être assassiné et voilà pourquoi je demande l’asile et la protection de la France.
« Mais c’est surtout dans la protection de la Très Sainte Vierge sous son vocable de Notre-Dame des Victoires que j’ai mis toute ma- confiance. Je crois pouvoir dire que dans tous les siècles elle est la céleste protectrice et le soutien de tous ceux qui espèrent en elle et se confient en elle. Jusqu’ici c’est mon expérience. Elle est aussi la mère du Verbe Éternel et de ces pauvres malheureux gens, les fermiers et tenanciers irlandais. Et je me suis mis aussi sous sa protection pour toujours et elle ne me permettra pas d’être confondu. J’espère et je souhaite la voir bientôt au ciel bien loin de toute tristesse et' j’ai la plus ferme conscience en elle pour mon salut éternel. Elle ne permettra pas de mourir à un de ses serviteurs et de ses enfants qui l’a si longtemps priée pour son salut éternel, qui a tout fait pour le salut et le relèvement de la France. Vous m’avez demandé des renseignements sur la santé de ma famille. Ma grand’mère (la mère de ma mère) est morte d’aliénation mentale. Ma mère est d’une constitution et d’une santé très faible et très nerveuse. Je crains moi-même de perdre la vue. Pour avoir le bonheur et la consolation de rempbr mes devoirs religieux, je désire voir monsieur le curé les dimanches et je veux lui dire que je
désire beaucoup rester à l’asile en versant de mes rentes la pension mensuelle. Comme je suis rentier, je désirerais beaucoup même, avec permission, pour mon salut éternel,’ entrer le plus tôt possible dans un monastère.
« Comme je suis de naissance et de famille irlandaise, j’ajoute à mon nom celui deO’C...
<t Depuis longtemps je souffre la plus forte angoisse d’être assassiné et je désire beaucoup vous voir pour vous expliquer plus longuement et plus largement mes grandes angoisses d’esprit. »
Cette lettre est intéressante à plusieurs égards. Elle montre nettement le caractère obsédant de ses idées délirantes. Elle est réellement éloquente dans ses répétitions de mots, qui trahissent d’autre part une certaine monotonie de pensée, comme cela s’observe chez les mélancoliques.
Parmi les symptômes physiques, il faut noter un léger tremblement des mains et des réflexes rotuliens exagérés. Le sommeil est âgité par la crainte d’être assassiné. Les réflexes oculaires sont conservés ; il n’existe pas d’inégalité pupillaire, ni d’embarras de la parole.
Les impulsions sont assez fréquentes chez les mélancoliques. On a vu comment on pouvait les rattacher pathogéniquement à la souffrance morale et aussi à l’arrêt psychique, à l’ahoulie (Schüle). Elles se manifestent sous forme de raptus, d’actes réflexes, conçus soudainement et exécutés avec la plus grande énergie. Leur violence est parfois très grande et peut devenir dangereuse pour l’entoutage des malades. Souvent ce sont des mouvements de fuite ; d’autres fois des tentatives d’homicide en sont les conséquences.
SYMPTOMATOLOGIE
Certaines de ces impulsions paraissent trahir un état de peur paroxystique ; et on les a décrites sous le nom ùepanophobie. Fréquemment ce sont des hallucinations qui les provoquent. La vision de scènes terribles, d’assassins qui se précipitent sur le malade, des flammes d’un incendie qui va tout détruire, l’audition de menaces épouvantables plongent à un moment le sujet dans une terreur extrême. C’est alors que, pour se soustraire à ces spectacles et à ces poursuites, celui-ci veut fuir, se jette par une fenêtre ouverte ou au contraire dépense sa terreur en actes de brutalité sur les personnes qui l’entourent.
Chez les mélancoliques déséquilibrés on peut observer des impulsions analogues aux obsessions décrites plus haut. Voici un exemple d’impulsions à la masturbation.
Obs. IL — Mélancolie avec impulsions diverses; masturbation impulsive; hérédité.
Mme Du..., quarante-sept ans, entrée le 22 nov. 1893 à l’asile St-Yon.
Père nerveux, peut-être suicidé. Grand’mère paternelle morte de paralysie à cinquante-deux ans. Mère bizarre; mangeait du blé en cachette; morte d’un cancer à l’estomac. Grand’mère maternelle morte d’un cancer.
Toute jeune, elle a commencé à se masturber. On lui a dit que, lorsqu’elle était au berceau (elle avait un an environ), on la trouvait se frottant les jambes l’une contre l’autre. Elle était parfois trempée de sueur, par suite des mouvements qu’elle faisait. Depuis qu’elle a des souvenirs personnels, elle se rappelle s’être livrée toujours à ce vice. Réglée pour la première fois à
treize ans, elle a continué à se masturber, mais pas plus qu’auparavant. Au moment de l’écoulement menstruel, elle n’était pas plus portée que dans les autres moments. Elle a toujours eu un caractère à se faire du « mauvais sang ». C’est lorsqu’elle était portée à la tristesse qu’elle se masturbait davantage selon que la contrariété était forte, elle recommençait plusieurs fois de suite, jusqu’à ce qu’elle fût anéantie et qu’elle ne pensât à rien. Elle se masturbait avec la main et se touchait le clitoris. Elle n’a jamais rien fait entrer dans son vagin.
Mariée à vingt-trois ans. Elle ne détestait pas son mari, mais elle n’était pas très portée vers lui. « Dans ces maladies-là on n’aime pas », selon ses expressions. Elle a continué à sé masturber après son mariage ; car elle sentait rarement quelque chose avec son mari. Quand « cela la prenait », elle le faisait devant ce dernier. Ces impulsions lui venaient par crises; et elle restait quelquefois plusieurs jours sans y penser. Elle répète que ce n’était pas par passion, mais pour dominer ses contrariétés. Elle ne savait pas pourquoi elle le faisait. Il lui semblait qu’elle devait se masturber. Lorsque l’idée lui venait, elle essayait quelquefois de lutter ; mais elle sentait une force irrésistible qui la poussait. Elle se sentait oppressée, brisée. Dès qu’elle succombait et qu’elle se livrait à la masturbation, elle se sentait soulagée.
Mais ce genre d’obsession n’est pas le seul qu’ait ressenti la malade. Quand elle était jeune, elle ne pouvait pas entendre parler de crimes. Car il lui semblait qu’elle avait l’idée d’en commettre un, même sur la personne de sa mère. Au moment de la puberté, elle avait des idées de se jeter dans un précipice, un fossé ou un puits. Quand elle passait dans leur voisinage, elle se sentait comme entraînée à y tomber. A la suite d’une couche, à trente-quatre ans, elle a eu la tentation de tuer son enfant. Elle a fait dire des prières par des amies pour être débarrassée de cette obsession.
La malade est sujette à des scrupules. Quand les personnes de son entourage étaient malades, elle craignait avoir laissé une allumette dans leurs boissons. Lors-
SYMPTOMATOLOGIE
qu’elle était jeune, elle se confessait souvent et craignait toujours avoir oublié quelque péché. Il lui arrive de revenir plusieurs fois dans un appartement pour savoir si elle n’y a pas mis le feu ou de regarder plusieurs fois si elle a fermé une porte. Elle était douteuse en toutes choses. Quand elle s’est mariée, elle est restée plusieurs jours dans la crainte rétrospective de ne pas avoir signé le contrat. Elle est consciente de la nature morbide de toutes ces idées et déplore son état.
Elle est entrée à l’asile pour une période de mélancolie, dans laquelle elle est depuis quelques semaines. Dépression psychique et physique ; découragement profond : désir de mourir; pas d’hallucinations.
d. Actes. — Nous avons décrit plus haut l’attitude et les gestes des mélancoliques, qui sont des symptômes de l’état mental. Il nous reste à étudier quelques actes qui s’observent plus ou moins fréquemment au cours de la mélancolie.
Le mutisme est un de ceux-là. L’application du mot acte à ce symptôme paraît au premier abord illégitime, car il semble que le silence soit l’opposé d’une action. Et cependant le mutisme est quelquefois une véritable action; le sujet veut ne pas parler et conserve — dans un véritable effort — son attitude de silence pendant un temps plus ou moins long.
On rencontre le mutisme dans toutes les formes de la mélancolie ; mais il est beaucoup plus fréquent dans la forme qui s’accompagne de stupeur. C’est là qu’il est le plus durable ; et il n’est pas rare d’observer des stupides qui restent des mois sans
parler. Les anxieux sont plutôt loquaces; mais il leur arrive de se renfermer tout à coup dans un silence plus ou moins obstiné.
Généralement, le mutisme mélancolique n’est pas absolu et n’a pas une marche suivie. En effet, il est rare que le mélancolique reste totalement silencieux. Cela se voit cependant, et alors le diagnostic avec l’aphasie et surtout le mutisme hystérique peut être posé. A l’encontre des aphasiques, le mélancolique n’essaie pas de parler; et sa figure exprime soit une hébétude et une indifférence complètes, soit une volonté entêtée de ne rien dire.’A l’encontre des hystériques, qui sont souvent muets et aphones, la physionomie du mélancolique n’est pas éveillée et il n’essaie pas d’écrire spontanément pour satisfaire le besoin de s’exprimer commun à ces névropathes.
Mais en clinique, nous le répétons, les faits se présentent très rarement ainsi et le mutisme mélancolique n’est pas absolu. On peut leur faire dire une parole, en les pressant, en les tourmentant ; et alors un mot prononcé indique qu’ils ne sont ni muets ni aphones. Souvent, en outre, cette parole trahit le délire. C’est une exclamation de douleur, une malédiction, un mot enfin qui met sur la voie de la maladie. Cette simple parole peut encore permettre au médecin de rejeter l’hypothèse d’un mutisme chez un persécuté. On sait, en effet, que les malades atteints du délire des persécutions se renferment
SYMPTOMATOLOGIE
parfois dans un mutisme volontaire très tenace, beaucoup plus tenace môme que celui des mélancoliques. On en a vu rester silencieux et dérober leur délire à toutes les investigations, durant des mois et des années. Si, dans les cas de ce genre, on obtient une parole, celle-ci est souvent un mot de défiance, de haine, d’orgueil. C’est ainsi qu’en clinique mentale le fait le plus minuscule permet à l’observateur sagace de formuler un diagnostic. Mais même si le mutisme était absolu et tenace, la physionomie abattue de l’un et l’air méfiant de l’autre pourraient mettre sur la voie de la vérité.
Le mutisme mélancolique n’a pas en outre une marche suivie. Il n’apparaît pas d’emblée comme dans l’hystérie à la faveur d’une émotion ; et, même dans les stupeurs développées brusquement, les phénomènes de dépression précèdent généralement le mutisme. Puis ce dernier a une durée assez indéterminée, mais souvent avec des périodes plus ou moins longues où la parole revient, suivant en quelque sorte l’état physique et mental. Dans l’hystérie encore la même brusquerie termine ordinairement le mutisme.
Voici un cas de mutisme hystérique très nettement établi, qui en a imposé pour un mutisme mélancolique et a fait interner le sujet, d’ailleurs incapable de pourvoir à ses besoins, ce qui justifiait pleinement son admission dans un asile.
Obs. III 1 . — Mutisme hystérique faisant croire à un mutisme mélancolique. Hérédité.
Pa..., Paul-Emile, cinquante-huit ans, infirmier, entré le 21 février 1895 à l’asile Ste-Anne (service de M. Joffroy).
Père mort à quarante-deux ans, victime de son dévouement à la catastrophe du pont d’Angers. Il était, parait-il, sobre et bien portant. Mère morte à quarantehuit ans, d’une affection cardiaque ("?). Du côté materr nel, on trouve deux cas d’affections cérébrales? Le grand-père est mort ên démence à soixante-dix ans et la grand’mère est morte de paralysie générale. Un frère est mort à trente-deux ans de paralysie générale. Un autre frère, mort au Sénégal à vingt-trois ans, a eu des convulsions pendant sa première enfance.
A dix ans : fièvre typhoïde. A dix-neuf ans : fièvres intermittentes en Afrique.
Le début de l’affection nerveuse actuelle remonte à l’âge de quarante-quatre ans. A la suite d’une grande peine morale et matérielle (sa femme l’avait quitté en emportant tout ce qu’il possédait et en le laissant dans un complet dénûment), il a eu sa première attaque d’hystérie, avec sensation de la boule, serrement à la gorge, battements dans les tempes, perte de connaissance, convulsions cloniques. Revenu à lui, il ne pouvait plus parler, quoiqu’il se fît très bien comprendre par écrit et par les gestes. Il a été transporté à l’hôpital, où son mutisme hystérique en impose pour un accès de folie avec idées mélancoliques et refus d’aliments ; aussi a-t-il été dirigé sur un asile, où il est resté de 1880 à 1884, avec les accidents de mutisme. Puis, un jour, la parole lui est revenue brusquement et il s’est mis à parler aussi bien qu’autrefois.
Il quitte alors l’asile, reprend sa vie ordinaire, retrouve sa femme et, pendant deux ans, de 1884 à 1886,
- 1. Une partie de l’observation de ce malade a été publiée par Charcot dans ses Leçons du mardi, 1888, et dans la Thèse de M. E. Rabiner, Bu mutisme et du bégayement chez les hystériques. Paris, 1896.
SYMPTOMATOLOGIE
jouit d’une parfaite santé. Puis, de nouveau, sa femme le dévalise et le quitte. Nouvelle attaque d’hystérie, suivie de mutisme. Cette fois, il entre à l’hospice. Au bout de quinze mois, le chef de service a organisé pour lui une surprise en faisant venir à l’insu du malade sâ belle-sœur; cette visite inattendue et très agréable le fait immédiatement sortir de son mutisme.
Plus tard, à sept reprises différentes, il retombe malade à la suite de contrariétés et guérit sous l’influence d’un événement heureux.
Actuellement le-mutisme est un peu moins accusé. Il prononce quelques mots après des efforts considérables ; son débit est excessivement rapide ; il a dit les mots suivants : « Cha-cot (Charcot), Non (Guinon), moutin (Moutard-Martin) ; parce que, je; toujours on a; regardez-donc ; et puis... oui; quoi ça; sacré; Ah; non... » — Il s’explique très bien par écrit; il comprend parfaitement ce qu’il lit; il essaie de prononcer les mots-écrits; ainsi, nous l’engageons à lire à haute voix le mot « Observation s ; il lit : Ob-ser-va-ti.on, len¬
tement, en s’arrêtant après chaque syllabe et en faisant à chaque fois une profonde inspiration.
Il existe aujourd’hui une hémi-anesthésie sensitivosensorielle droite, à l’encontre de ce qui a été noté antérieurement. L’examen des yeux (25 février 1895) a montré que les réflexes accommodateurs étaient très faibles ; qu’il y avait de l’hypermétropie et de la presbytie pour les deux yeux également. Il ne reconnaît pas les nuances faibles du violet; rétrécissement du champ visuel de chaque côté. Pas de scotome central. Diplopie monoculaire à droite. Réflexe patellaire gauche normal, le droit est très affaibli:
Au cœur : une grande irrégularité du rythme cardiaque; pas de bruits de souffles; douleurs fréquentes dans la région précordiale. Hémicéphalalgie gauche très tenace.
Son état mental ne parait pas actuellement très modifié; la mémoire est bonne; pas de conceptions délirantes ni d’hallucinations.
Les causes du mutisme mélancolique sont assez nombreuses. Quelquefois c’est l’excès de souffrance qui semble le produire ; le sujet est alors prostré, dans une de ces grandes douleurs muettes , comme on en éprouve après de terribles émotions. D’autres fois, ce sont les hallucinations qui enchaînent la langue du sujet. Celui-ci entend une voix qui lui dit : « Si tu parles, tu es mort » ; ou bien il assiste à des ' spectacles épouvantables. La crainte, l’effroi suspendent sa voix, et il demeure cloué sur son siège, muet et comme pétrifié. Parmi ces hallucinations, il en est — les hallucinations motrices verbales — qui agiraient d’après un autre mécanisme \ Stricker a fait cette remarque que, s’il était possible de penser à deux mots différents en utilisant deux images verbales différentes, par exemple une visuelle et une motrice, on ne pouvait le faire avec deux images motrices. Ainsi les hallucinations motrices verbales empêcheraient la parole; car le sujet ne pourrait se servir à la fois d’un groupe d’images motrices pour ses hallucinations et d’un autre groupe pour sa parole. Ce serait là une cause — peu fréquente, il faut l’avouer— de mutisme, chez les mélancoliques.
Enfin une cause assez importante de mutisme dans la mélancolie est l’effacement des images verbales. Il en résulte une variété d’aphasie 1 2 ou plutôt