‹ La mélancolieChapitre 6 sur 153 · Willis (1622-1675), Opéra omnia · texte numérisé non relu

Willis (1622-1675), Opéra omnia

2. Th. Bonet, Sepulchretum, sive anatomia practica, 3 vol. in-folio, 1700.

phile Bonet contient des aperçus anatomo-pathologiques relatifs à la mélancolie; cet auteur constate notamment que l’appareil gastro-intestinal présente souvent dans cette affection mentale des altérations considérables; la mélancolie aurait ainsi une origine réflexe. Bonet remet là en honneur la théorie des folies sympathiques ébauchées déjà vers le xi e siècle par l’école arabiste.

Au xvm e siècle, des notions très remarquables, quoique données sous une forme un peu trop concise et aphoristique, sont apportées sur la mélancolie par Boerhaave ‘.La définition de cet auteur ne diffère pas beaucoup de celle d’Arétée. On appelle mélancolie, dit-il, une maladie dans laquelle l’individu délire d’une façon continue et tenace sur une idée qui est presque toujours la même. La symptomatologie physique de cette affection est décrite avec la précision d’une observation moderne : respiration lente, pouls lent, circulation sanguine des grands vaisseaux (circulation centrale?) facile, circulation collatérale (circulation périphérique?) moins bonne, extrémités froides, diminution des sécrétions et des excrétions, anorexie, amaigrissement.

Lâ pathogénie seule est bien de l’époque; elle est fondée sur les méfaits de l’atrabile sur le sang. Ce dernier serait composé de parties solides et de

4. In G. Van Swieten, Commentaria in Hermani Boerhaave Aphorismos de cognoscendis et curandis morbis, t. III, § 1089-

parties fluides. Les éléments fluides étant plus mobiles s’évaporeraient et se dissiperaient ; alors le sang deviendrait noir, terreux, épais, atrabiliêux, c’est-à-dire un véritable suc mélancolique qui se répandrait dans l’organisme tout entier. Et voilà pourquoi l’homme est mélancolique.

La .description de la mélancolie donnée par Boerhaave est reprise par Sauvages *, qui établit une nouvelle variété elinique caractérisée par un certain degré de stqpeur : c’est la melancholia atlonita. L’auteur ne s’inquiète pas de pathogénie; nosologiste avant tout, il est principalement préoccupé des modalités symptomatiques de la folie. Nous avons vu d’ailleurs plus haut qu’il admettait une variété de mélancoliques gais et heureux.

Pour Lorry 2 , un autre aliéniste de la seconde moitié du xvm e siècle qui a publié un gros ouvrage sur la Mélancolie et les maladies mélancoliques , cette affection mentale est la conséquence d’un tempérament- spécial, d’une impressionnabilité nerveuse congénitale. On naît mélancolique, on ne le devient pas, telle est l’idée générale de Lorry. Il donne de cette disposition originelle à la mélancolie une explication toute physiologique ; il invoque notamment un vice de conformation du système nerveux ou un défaut dans la composition du sang. D’après

•1. Sauvages, Nosologie méthodique. 1730, p. 369.

.. 2. Lorry (A. G.), (1725-1777), De melancholia et morbis melancholicis, 1765, 2 vol. in 18.

lui une modification dans la structure d’une fibre nerveuse amènerait nécessairement un changement dans son mode de vibration qui pourrait devenir moins facile ou moins rapide. La mélancolie en définitive résulte de la présence, dans le sang, des humeurs impures, de l’atrabile des anciens.

Pinel 1 se contente de donner quelques observations de mélancoliques, mais sans présenter une doctrine nouvelle. « Les aliénés de cette espèce (mélancolie), dit-il, sont quelquefois dominés par une idée exclusive qu’ils rappellent sans cesse dans leurs propos, qui semble absorber toutes leurs facultés ; d’autres fois ils restent renfermés dans un silence obstiné de plusieurs années, sans laisser pénétrer le secret.de leurs pensées; certains ne laissent entrevoir aucun air sombre et semblent doués du jugement le plus sain, lorsqu’une circonstance imprévue fait éclater soudain leur délire. » Ainsi donc pour Pinel la mélancolie est un délire partiel, le plus souvent triste. On reconnaît dans les cas qu’il cite des mélancoliques proprement dits, des persécutés, des mégalomanes. Il s’attache aussi à montrer que la mélancolie peut présenter deux formes opposées : « c’est quelquefois une bouffissure d’orgueil, et l’idée chimérique de posséder des richesses immenses ou un pouvoir sans bornes;’ c’est d’autres fois l’abattement le plus pusillanime,

1. Pinel, Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, 1809, p. 163 et suiv.

une consternation profonde, ou même le désespoir. »

Passons maintenant aux idées d’Esquirol sur la mélancolie i . Il s’attaque d’abord au terme de mélancolie, qui lui semble dépourvu de toute précision scientifique. D’après lui, le mieux serait de laisser ce mot aux poètes et aux philosophes. Ce terme avait à ses yeux deux défauts : le premier de correspondre à une théorie humorale erronée, le second d’avoir dans le langage vulgaire un tout autre sens que celui qu’on lui donne en pathologie mentale. Car le signe fondamental de la mélancolie des auteurs anciens, d’Arétée par exemple, était que le délire portait sur une seule conception ou sur un nombre très limité de conceptions; la mélancolie était donc avant tout un délire partiel, mais pas forcément de nature triste. Aussi, à ce terme entendu à la manière des anciens, Esquirol substitua celui de monomanie (Movôç, seul, Mavt<x, folie), qui indiquait parfaitement le caractère fondamental de ces délires partiels ne portant que sur un objet. Il réserva aux conceptions délirantes à fond de tristesse la dénomination de lypémanie. De sorte que pour Esquirol les délires partiels ou monomanies se divisaient en monomanie proprement dite, ayant pour symptôme dominant un élément gai, et en lypémanie (kwn\, chagrin), caractérisée par une pas-

1. Esquirol, Des maladies mentales, 1838, 1.1, p. 398 et suiv.

sion triste et déprimante. Nous n’avons pas à discuter dans cette revue rapide la classification d’Esquirol. Ce qui nous importe avant tout c’est de déterminer comment il entendait au point de vue clinique et pathogénique ce qu’il a appelé la lypémanie.

Pour Esquirol, la lypémanie est une forme de délire partiel 1 qui s’accompagne de dépression et de tristesse. Elle constitue une modalité complètement opposée à la manie, dans laquelle le délire est général, s’étend sur toutes sortes d’objets et s’accompagne d’excitation. Ainsi comprise, la lypémanie portait tantôt sur une idée hypocondriaque, tantôt sur une idée de persécution, tantôt sur une idée de suicide. Cela constituait, avec la stupeur, autant de variétés.

Dans son étude des causes de la lypémanie, Esquirol insiste sur le rôle de l’hérédité, de la prédisposition, des différents tempéraments, surtout du tempérament bilieux. Il note la fréquence plus grande de cette afféction aux époques de la vie les plus accidentées au point de vue des émotions, entre trente et cinquante ans ; il signale aussi l’influence de la puberté et, particulièrement chez la femme, celle de la ménopause. Il étudie, en tant que conditions étiologiques, les saisons, les climats, les pro-

1. Esquirol revient souvent là-dëssus : « Pour ce qui est étranger à leur délire, ils (les-mélancoliques) sont comme tout le monde, appréciant très bien les choses, jugeant très bien des personnes et des faits, raisonnant tout aussi juste qu’avant d’être malades. <> (Des maladies mentales , t.I, p. 1122.)

fessions. Il est frappé par la fréquence plus grande de la lypémanie chez la femme et il l’explique par les troubles de la menstruation ou de la puerpéralité et aussi par son émotivité et son excitabilité plus grandes. Il s’occupe de l’influence du milieu social, des passions religieuses, du degré de civilisation, des événements politiques; c’est ainsi qu’il elève que, pendant les excès r évolutionnaires de la Terreur, la lypémanie-suicide avait acquis une fréquence inusitée. Les causes morales ont, d’après Esquirol, une grande part dans l’étiologie de la lypémanie ; et il les note presque dans chacune de ses observations (perte de personnes chères, contrariété d’amour, ambition déçue, etc.).

A l’encontre d’Esquirol qui, à la manière des anciens , décrivait la mélancolie comme un délire ne portant que sur un objet, Baillarger s’attache à démontrer que, le plus souvent, le délire avec tristesse et dépression constitue, au même degré que la manie, une lésion générale de l’entendement. Ce délire, dit-il, imprime à la totalité des manifestations intellectuelles un cachet uniforme d’abattement, d’anxiété et parfois même de stupeur l . Baillarger proposa donc de distraire complètement la lypémanie des délires partiels, c’est-à-dire des monomanies, pour la classer dans le groupe des délires généraux à côté de la manie. Pour cet auteur la.

1. Baillarger, De la mélancolie avec stupeur, wiéeLpsych., 1843, t. I, p. 76.

mélancolie est donc une affection mentale caractérisée par des idées délirantes de nature triste et par de la dépression portée parfois jusqu’à la stupeur. Elle comprend tous les cas de dépression des facultés intellectuelles ou morales l , y compris les faits de suspension de l’intelligence, confondus par Pinel avec Y idiotisme, appelés parEsquirol démence aiguë, décrits par Georget et Etoc-Desmazy sous le nom de stupidité, et qui n’étaient, pour Baillarger, que des variétés de mélancolie déjà observées par Guislain 2 , la mélancolie délirante, dans laquelle les malades se croient déshonorés, perdus, ruinés, criminels, damnés, etc. ; enfin la mélancolie avec stupeur, où sont groupés tous ces aliénés muets et immobiles qui, sous un masque de torpeur et d’engourdissement apparents, continuent à délirer en silence d'une façon active.

L’exposition de ces idées eut une très grande influence sur les aliénistes ; aussi, pendant longtemps, la mélancolie a été envisagée ainsi que la comprenait Baillarger. Marcé 3 , qui accepta complètement cette doctrine en 1858, ajouta des notions; fort importantes sur l’état somatique des mélancoli-

1. Baillarger, Des différents genres de folie (1853), in Recherches sur les maladies mentales, 1890, t.1, p. 72 et suiv.

2. « La réunion de la mélancolie avec l’extase (stupeur) est une combinaison qui se présente assez fréquemment; c’est la Melancholia attonita exstatica des auteurs » (Guislain, Traité des phrénopathies, 2 e édit., 1835, p. 264.)

3. Marcé, Archives de médecine, 1855, et in Traité pratique des maladies mentales, Paris, 1862, p. 312 et suiv.

ques. Il étudie notamment chez eux la respiration et la circulation et il analyse les modifications que subissent ces deux fonctions dans leur rythme et dans leur fréquence relative.

A la même époque Morel \ tout en opposant à la manie la mélancolie, ne faisait de l’une et de l’autre que des états symptomatiques, leur refusant la qualité de formes particulières de la folie. Il s’attachait à montrer que ces deux symptômes, l’exaltation et la dépression, se rencontraient dans toutes les variétés de l’aliénation mentale, dans la folie héréditaire, épileptique, hypocondriaque, sympathique, etc., qu’elles se succédaient et alternaient fréquemment et n’avaient, aucune d’elles, de signification nosologique. On trouve en effet dans ses ouvrages des observations de mélancolie qu’il rattache à la cause supposée, à l’hypocondrie surtout, à l’aliénation héréditaire, aux intoxications.

Mais parallèlement le travail clinique se poursuivait ; et les observateurs distrayaient de la mélancolie des formes spéciales telles que l’hypocondrie, que Falret, Morel, Guislain décrivaient comme une maladie mentale particulière. De son côté Lasègue 1 2 isolait une autre forme morbide, le délire des persécutions, lequel fut lui-même dissocié en éléments différents, parmi lesquels il faut citer le délire chro-

1. Morel, Traité des maladies mentales, 1860, p. 469 et suiv.

2. Lasègue, Du délire des persécutions (1852), in Études médicales .cliniques, 1884, t. I, p. 545.

nique de M. Magnan. Dans ces derniers temps, une nouvelle tentative fut faite en France par Cotard 4 pour séparer de la mélancolie une autre entité nosologique, le délire des négations, et en Allemagne par Kahlbaum 1 2 pour la catatonie.

Mais dans ces derniers temps une question a surtout intéressé les aliénistes, qui se sont demandé à quel titre la mélancolie ou la lypémanie devait figurer dans la pathologie mentale, comme entité morbide distincte ou seulement comme syndrome ? Il y a vingt ans, Foville fils 3 a fait connaître son opinion à cet égard. La voici. La dépression, de même que l’excitation, peut exister à l’état de symptôme accessoire dans plusieurs espèces de folie, dans la paralysie générale, la folie â double forme, la folie des actes, voire même dans l’imbécillité et la démence, et elle constitue alors ce qu’il convient d’appeler le délire lypémaniaque symptomatique. Mais, d’autres fois, cet état morbide, au lieu d’être secondaire et accessoire, constitue l’essence même d’une maladie spéciale, différente de toute autre et à laquelle il paraît difficile de refuser, au point de vue clinique, la valeur d’une entité pathologique. C’est à l’ensemble des cas qui constituent cette

1. Cotard, Du délire des négations (1882), in Études sur les maladies cérébrales et mentales,, 1891, p. 325.

2. Kahlbaum, Klinische Abhandlunsenüber psych. Krankheiten, I Heft, Die katatonie, 1874.

3. A. Foville, art. Lypémanie, Nouveau Dictionnaire de Méd. et de Chir. V rat., t. XXI, 1875, p. 105 et suiv.

entité qu’il convient, d’après Foville, d’affecter la dénomination de lypémanie. Par une pareille définition de la mélancolie son cercle se trouve sensiblement rétréci; car pour justifier un pareil diagnostic il ne suffit plus d’un simple abattement et d’un état de tristesse: il faut en plus tout un ensemble de symptômes avec une évolution spéciale.

C’est de cette manière que la mélancolie semble comprise aujourd’hui par la majorité des aliénistes français et étrangers. M. Magnan *, par exemple, la considère comme une forme morbide bien caractérisée qu’il range dans sa classification parmi les psychoses au même titre que le délire chronique à évolution systématique. Il existe une mélancolie pure qui constitue d’après lui un élément simple, c’està-dire une forme morbide à contours nets, à symptomatologie invariable, à évolution fixe, exempte le plus souvent de toute influence héréditaire-et comportant généralement un pronostic favorable. Une pareille définition restreint encore davantage le champ de la mélancolie. Pour M. Joffroy, au contraire, il n’y a pas de mélancolies essentielles, il n’v a que des mélancolies symptomatiques. Notre opinion se rapproche de cette dernière.

Il est intéressant maintenant de voir comment à l’étranger on décrit cette maladie. L’un de nous a

1. Magnan, Lee. clin, sur les maladies mentales, 18.93, p. 204.

fait sur cette question une étude particulière 1 . Nous nous bornerons à citer les aliénistes allemands qui ont poursuivi des recherches nombreuses sur ce sujet. Au point de vue clinique, ils comprennent la mélancolie à peu près comme nous, mais la pathologie mentale allemande étant peu connue en France, il nous sera permis d’insister là-dessus.

Krafft-Ebing et Schüle, dont les opinions sont acceptées par un grand nombre de leurs confrères, rangent la mélancolie parmi les psycho-névroses,, c’est-à-dire parmi les affections mentales qui surviennent chez des individus dont le développement organique et psychique a été normal. Dans la pensée de ces auteurs la mélancolie n’est pas une affection dépendant de la mauvaise organisation nerveuse du malade ; elle constitue une maladie accidentelle surprenant un individu dont les fonctions cérébrales s’opéraient jusque-là d’une façon normale et chez lequel rien ne permettait de prévoir l’éclosion de cette psychose. Alors, quelle en est la cause? C’est, disent-ils, une prédisposition temporaire à cette psycho-névrose, par exemple une affection somatique très grave, seule ou associée à quelques autres facteurs accidentels et puisr sants. On peut même, ajoutent-ils, observer une certaine prédisposition héréditaire, mais à l’état purement latent, c’est-à-dire que, jusqu’à l’appari-

1- Roubinovitch, Variétés cliniques de la folie en France et en Allemagne , Paris, 1896, p. 29 et suiv.

tion de la psychose, le cerveau fonctionnait bien; puis, lorsque le sujet a été atteint par une lièvre, un traumatisme ou un choc moral, ce eerveau est tombé dans un état de moindre résistance et s’est désorganisé. Un autre caractère général de la mélancolie, comme de toutes les psycho-névroses, est sa tendance à une terminaison franche, sans récidives. L’évolution en est typique, et les principaux symptômes sont toujours et partout les mêmes : un état de tristesse inexplicable ou insuffisamment motivée, puis un ralentissement général de tous les processus psychiques pouvant aller jusqu’à l’arrêt complet.

À propos de la symptomatologie détaillée nous verrons que les auteurs allemands ont analysé avec beaucoup de finesse l’état mental du mélancolique. Contentons-nous d’indiquer ici les différentes variétés qu’ils admettent] 1 . Ils décrivent la mélancolie simple et la mélancolie avec stupeur. Leur melancholia simplex comprend plusieurs modalités : une dans laquelle les phénomènes d’arrêt psychique sont déterminés par Vidée -douleur, une autre — beaucoup plus grave — où ces troubles ont une cause organique, qui gêne le libre fonctionnement des centres psychomoteurs et peut provoquer un véritable spasme musculaire comme la tétanie et la catalepsie. Dans ces deux formes cliniques le phé-

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