‹ La mélancolieChapitre 68 sur 153 · Année psychologique, 1896, p · texte numérisé non relu

Année psychologique, 1896, p

Elle paraissait réagir automatiquement, surtout dans ses mauvaises réactions de choix, qui étaient plus rapides que les bonnes. Dès qu’elle était habituée à un de deux sons, après deux ou trois par exemple, on était sûr de la tromper en changeant le signal.

Ces expériences sur les temps de réaction montrent, si on ne veut considérer que les deux périodes extrêmes, en quoi, chez cette malade, l’excitation et la dépression sont différentes. L’excitation se caractérise par une plus grande rapidité des processus simples et par une rapidité bien moindre d*es processus complexes ; par une attention plus soutenue et par des erreurs plus nombreuses (réactions mauvaises). L’excitation représente l’automatisme pur avec son accélération et l’absence de réflexion. Dans la dépression l’intelligence est moins rapide, l’attention se fatigue facilement (quelques réactions très longues), mais les erreurs sont beaucoup plus rares.

Les lettres de la malade témoignent aussi du changement de l’état mental dans les deux périodes opposées. Voici d’abord une lettre écrite à son mari en excitation et qui est remarquable par l’abondance et par ses idées de satisfaction.

Mon Cher A...,

« Je suis très inquiète de n’avoir pas de vos nouvelles depuis le 29 octobre, ce qui fait une longue durée de trois mois et demi. Que vous est-il arrivé depuis ce temps qui m’a paru si long vraiment? Une grave indisposition à notre mère, à toi ou à notre cher grand Paul. Je ne

sais plus quoi penser et cela depuis de longues semaines. Quant à une maladie, j’ai toujours supposé que tu m’aurais écrit, soit au début ou pendant la période de mieux, soit à l’un ou à l’autre de vous trois. Que le Seigneur écarte maintenant de notre famille les grands malheurs, surtout les maladies et la mort de ceux que nous avons toujours aimés et que nous aimerons toute notre vie; car depuis près de quatorze ans nous avons perdu des êtres bien chers à notre cœur, et nos enfants bien-aimés qui seraient déjà si grands et si gentils et nous donneraient peut-être tant de satisfactions. La volonté du Tout Puissant a été autrement pour nous ; il faut nous résigner et toujours espérer voir pour nous luire des jours meilleurs.

« J’ai une très bonne nouvelle à t’annoncer à mon sujet. D’abord je te parlerai de ma santé; elle est excellente depuis près de deux mois, sauf des maux, ou plutôt, douleurs de tête assez violentes et par cela même de peu de durée, heureusement pour moi, n’est-ce pas? Dans cette occasion le manque d’appétit arrive souvent, seulement l’humeur est sombre, je ne peux me livrer à aucun travail sérieux, ni à aucune distraction autre qu’une bonne lecture d’un journal qui m’intéresse, tel que le Petit Journal et son supplément qui m’est -prêté par une compagne assez souvent, ce qui me fait grand plaisir. Le temps passe encore beaucoup plus vite et plus agréablement en travaillant soit à des travaux de couture ou autres non moins agréables. Dans quelques jours, j’espère avoir cette satisfaction.

« Je t’en prie, cher ami, réponds-moi de suite afin de me rassurer ou alors viens me voir jeudi ou dimanche prochain ; je t’attends avec une légitime impatience.

« J’ose espérer aussi que tous nos parents se portent bien, depuis de si longs mois de part et d’autre sans nouvelles, il faut que je mette fin à cet état de choses, car mon tourment est bien grand de ce côté.

« Je suis heureuse de te dire que depuis deux semaines, je passe presque toute la journée à l’infirmerie où tu es venu plusieurs fois me voir, j’aide nos deux infir-

mières depuis 5 heures un quart chaqué matin et cela jusqu’à 5 heures du soir. Enfin j’aide le plus que je peux et marche beaucoup, à 8 heures soir au lit. Te dire le bon repos que je prends ; lassée de marcher comme je le fais et sur le parquet ciré, c’est justement beaucoup d’exercice que M. le Docteur en chef m’a recommandé de prendre pour me guérir promptement. J’allais oublier une chose tout à fait essentielle pour nous tous. Un grand bonheur pour moi, c’est qu’un congé de 8 jours m’est accordé par M..., ce bon Docteur en chef. Tu n’as qu’à venir lundi ou vendredi matin de 9 à i 0 heures ou lui écrire ainsi qu’à Monsieur le Directeur. Cher Augustin, je te quitte non sans t’embrasser de loin du plus profond du cœur, ainsi que notre cher fils, notre Paul qui est gentil, j’espère, aussi bien obéissant; j’envoie aussi mes meilleurs et bons baisers affectueux à maman Bet... ainsi qu’à notre bienaimée sœur Hortense que je serai si heureuse de revoir bientôt. »

Voici maintenant une autre lettre, écrite en dépression, et qui est remarquable par son laconisme et aussi son sentiment de tristesse.

Mon Cher-Mari,

« Je suis un peu malade depuis quelque temps; si tu étais venu me voir plus tôt l’ennui ne me serait pas revenu.

« J’espère que ta santé est bonne ainsi que celle de’ notre Paul et de même maman Bet...

« Je termine en te souhaitant une bonne santé. »

Quelques mots sur les périodes et leur succession. L’excitation dure moins (12 jours en moyenne) que la dépression (15 jours en moyenne). Les deux périodes ont une durée moyenne de 27 jours, c’est-à-dire d’un mois lunaire. Il ne paraît y avoir d’ailleurs aucun rapport entre l’enchaînement des périodes et

la succession des phases de la lune. C’est ainsi que chacune des périodes a concordé, durant l’année 1896, avec des quartiers différents.

Le passage de la dépression à l’excitation se fait d’habitude brusquement, en une nuit, d’une heure à l’autre, et quelquefois à midi. Il en est de même pour le passage inverse. Rarement on a le temps d’observer une période intermédiaire à l’excitation et à la dépression, laquelle constituerait un état normal. Quelquefois la période d’excitation est interrompue par une excitation de courte durée, ce qui tend à allonger sa durée totale.

Les règles ne viennent pas toujours à des intervalles réguliers. Elles s’observent ordinairement à la fin de la période de dépression ou au commencement de la période d’excitation, ainsi'qu’on peut le voir, ainsi que les détails énumérés plus haut, dans le tableau ci-contre (fig. 24). La lune ne paraît avoir aucune action sur les périodes.

C. Mélancolie rémittente . — Elle ne diffère de la précédente que par ce fait qu’au lieu d’intervalles de santé parfaite le malade présente de simples rémissions.

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