‹ La mélancolieChapitre 78 sur 153 · Ed. Toulouse, Les causes de la folie, 1896, p · texte numérisé non relu

Ed. Toulouse, Les causes de la folie, 1896, p

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dira pas qu’un fils de vérolé a ipso facto de la syphilis héréditaire. Il faut étudier le sujet, l’examiner, l’interroger, et rechercher si, dans sa conformation physique ou dans son organisation intellectuelle, il n’y a pas des vices prouvant qu’il est réellement mal doué et incapable de s’adapter sans heurt aux nécessités du milieu extérieur où il vit.

C’est ainsi en somme que ceux qui se sont occupés de l’étude de la dégénérescence ont compris la question. Morel 1 et plus tard M. Magnan 2 , qui a continué son œuvre en l’élargissant et en la complétant, ont recherché les signes capables de déceler la dégénérescence, c’est-à-dire les stigmates physiques et psychiques. Ceux-ci sont trop connus pour que nous les décrivions ici. Disons seulement qu’il faut, dans la foule des stigmates décrits dans ces derniers temps, faire un choix judicieux et ne retenir que les plus graves, ceux qui mettent en péril le bon foactionnement de l’organe où on les observe.

Certes, un pareil choix n’est pas commode à faire, et c’est pour cela que la théorie de la dégénérescence oscille un peu. Les uns tendent à circonscrire cette dernière, les autres à l’élargir. M. Joffroy 3

1. Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales Ae l’espèce humaine, 1857.

2 Magnan et Legrain, Les dégénérés, collection CharCot- Debove.

3. Joffroy, De la folie choréique, Semaine médicale, 1893, p. 91. — Id., Congrès des médecins aliénistés et neurologistes (Session de Clermont-Ferrand, 1894).

pense que, pour être aliéné, il faut être plus ou moins déséquilibré et que la folie n’évolue guère que chez les dégénérés à un titre quelconque. Mais cela n’empêche pas qu’il y a, parmi ceux-là, de plus dégénérés les uns que les autres. À ce point de vue, les types de M. Magnan représentent les sujets les plus mal doués, les plus incapables de s’adapter à leur milieu, les plus prédisposés en somme à la folie. Chez eux la prédisposition est au maximum; aussi l’action des causes directes peut-elle être au minimum et provoquer cependant des troubles psychopathiques graves, qui trahiront beaucoup plus le caractère du sujet que l’élément étiologique qui les a actionnés. Quand la prédisposition est si forte, le choc le plus léger amène un délire; mais il est clair que ce délire ne peut pas refléter beaucoup la cause (alcool, infection) qui l’a simplement provoqué. Il décéléra le caractère mental de l’individu. Or quel est-il? Le fonds en est la débilité à un degré quelconque, la mobilité, l’inconsistance. Il en résultera que le délire restera rarement dans la même voie. Il ira d’un sujet à un autre; des idées de persécution se mêleront à des idées de grandeur, des idées mystiques à des idées hypocondriaques. Ce sera le délire polymorphe. Il naîtra brusquement, puisque l’individu est toujours sub-délirant, et il pourra disparaître de même. Enfin l’agitation amènera vite, par un épuisement rapide, une dépression corrélative ; aussi les longues périodes de manie

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franche seront rarement observées chez ces dégénérés. C’est ainsi qu’on peut comprendre et justifier les théories de M. Magnan.

Ce qui est vrai du délire en général est vrai de la mélancolie. Les états mélancoliques des grands dégénérés sont surtout caractérisés par cette brusquerie d’apparition et de disparition, ce polymorphisme délirant et cette irrégularité dans l’évolution qui sont la résultante du caractère mental des débiles, des déséquilibrés. On en trouvera des cas dans plusieurs travaux et notamment dans la thèse de M. Legrain c En voici un :

Obs. XIII. — Mélancolie dépressive chez une débile.

Mme Hé...., vingt-huit ans, entrée à Ste-Anne (Service de M. Joffroy.)

Père mort à soixante-deux ans d’une fluxion de poitrine; vif et emporté, mais bon mari et bon père; ne buvait pas. Mère âgée de soixante-cinq ans; de caractère triste, mais très doux; pas nerveuse. Trois frères et trois soeurs qui sont tous bien portants et normaux; parmi les sœurs une est à tendances mélancoliques.

Scarlatine vers sept ans. Elle apprenait assez bien; elle connaît l’allemand et le français. Très gaie dans son enfance, elle aimait beaucoup le jeu. Cette gaieté a persisté jusqu’à l’âge de vingt-trois ans; et la malade dit même n’avoir pas connu de jeune fille plus heureuse qu’elle, ni d’humeur plus joyeuse jusqu’à vingt-trois ans. Menstruée vers treize ans; bien, réglée depuis ce temps. Elle quitta l’école à treize ans et resta chez elle jusqu’à quinze ans, s’occupant des soins du mémage. A cette époque elle vint à Paris avec sa mère et, presque

1. Legrain, Du délire chez les dégénérés, th. Paris, 1886. MÉLANCOLIE. 15

aussitôt, comme son manque d’attention l’empêchait d’apprendre un métier, elle se plaça comme servante. Elle resta neuf ans dans la même place, y fut assez heureuse, bien qu’elle eût à travailler beaucoup. Cependant elle eut quelques petits chagrins à cause de son caractère irritable, de son esprit combattif.

'A vingt-trois ans, elle change complètement de caractère; d’une gaîté exubérante jusqu’alors, elle devient triste et concentrée. Elle explique cette métamorphose par des ennuis de famille, et notamment celui de voir ses frères et sœurs s’établir, se marier, avoir des enfants, alors qu’elle restait célibataire et domestique. Elle quitta sa place par coup de tête, mais resta seulement quinze jours chez sa mère, se replaça et passa quatre ans dans la même maison. Puis elle fut prise du désir d’apprendre le métier de couturière pour pouvoir travailler chez sa mère, celui de domestique lui déplaisant chaque jour davantage. Elle devint encore plus triste, découragée, déprimée. Elle perdit le sommeil, s’imagina qu’elle était en butte à des persécutions. Bientôt elle se sentit incapable de tout travail et dut retourner chez sa mère. Elle y fut longtemps très souffrante, puis se remit un peu. Cependant elle n’était pas complètement guérie; le travail chez elle n’était possible que par intermittences. Très souvent, il lui arrivait de ne pouvoir s’occuper à quoi que ce soit, l’idée même du travail lui étant très pénible. Ces jours-là elle sentait un besoin de sortir et de marcher auquel elle ne pouvait résister. Alors elle quittait sa mère et allait errer au hasard, quelquefois pendant une journée entière, recherchant de préférence les endroits solitaires. Ces idées la prenaient même quelquefois la nuit dans son lit; elle devait se faire une .violence extrême pour n’y pas céder, songeant à la douleur de sa mère si elle s’apercevait de ses fugues nocturnes. Ordinairement le sommeil était très mauvais, ce qui lui causait de l’énervement. De plus elle était sujette, dit-elle, à des démangeaisons violentes sur tout le corps sans la moindre éruption. C’est à ce moment qu’elle se décida à se suicider. Un matin, sa

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mère ne lui avait pas parlé aussi amicalement que de coutume ; elle avait en outre remarqué que les visites de ses frères et sœurs s’étaient faites plus rares depuis quelque temps. Alors elle sortit de chez elle et voulut aller se jeter à l’eau. Sa mère, s’étant doutée de quelque chose, la suivit et la ramena. Un peu plus tard, la malade fit une autre tentative de suicide avec du laudanum, ce qui la fît interner.

A son entrée à l’asile, on peut difficilement obtenir d’elle des renseignements. La malade parle d’une manière un peu incohérente, dit d’un air important des paroles sans signification, paraît avoir un affaiblissement intellectuel prononcé. Elle passe d’une idée à l’autre brusquement et sans aucune transition. Ses idées de suicide n’ont aucune consistance : elle invoque pour les expliquer des motifs futiles. Du reste elle ne se décida qu’avec de grandes hésitations à les mettre à exécution, passant toute une journée sur le bord de l’eau sans s’y jeter, choisissant de préférence les poisons, parce que ce mode demande moins de courage. Mais cette seconde tentative avorta également, le laudanum n’ayant produit chez elle que des vomissements répétés. Elle a également quelques idées de négation : souvent en effet il lui vient à la pensée que son sang ne circule pas.

Parmi les symptômes physiques, il faut noter que le réflexe du chatouillement est aboli à la paume des mains ; les réflexes rotuliens sont diminués surtout à gauche; les mains et les pieds sont refroidis. La sensibilité est normale.

Le 15 février 1896, la malade est bien améliorée; elle parle sans effort et d’une façon sensée; elle est devenue beaucoup plus gaie et rit facilement. Elle explique sa tentative de suicide d’une façon plus raisonnable, en disant qu’elle a voulu mettre fin à ses jours, parce qu’elle ne voulait plus causer de chagrin à sa mère par ses excentricités et ses sorties inexplicables. Elle avoue n’avoir plus la moindre idée de suicide.

Mais au-dessous de ces dégénérés types de M. Magnan, il y a toute une hiérarchie d’individus qui se rappprochent de plus en plus de l’état psychique normal. Pour ceux-là les causes directes devront, pour agir, être plus puissantes ; et, comme elles auront eu le temps de s’exercer plus longtemps, elles imprimeront leur cachet à la forme psychopathique.

Donc la prédisposition a des degrés. Quand elle est au maximum, elle peut être actionnée par les causes les plus légères qui dévoilent surtout la débilité originelle du sujet et sont appelées pour cela occasionnelles; quand elle est au minimum, elle demande un ébranlement plus grand de l’organisme, etalors on peut plus facilement établir un lien étiologique entre la forme morbide et la cause efficiente. Mais n’oublions pas que, héréditaire ou acquise, la prédisposition par elle-même ne peut rien créer. C’est une force vague, qui demande à être actionnée par quelque chose. Et ce quelque chose, c’est une intoxication, une lésion cérébrale, une maladie diathésique. Ce sont les causes directes, dont l’importance a été trop diminuée dans ces derniers temps dans un courant d’opinion contre lequel l’un de nous a essayé de réagir 1 ; nous allons les étudier dans leurs rapports avec la mélancolie.

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