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EXPERIENCES MUNICIPALES

à la fois. Mais je dois constater que les objections purement empiriques faites à la fixation d'un salaire minimum vont en s'affaiblissant, et qu'aux présentes élections de Belgique on a vu cette mesure figurer dans le progratnme de M. Paul Janson, le chef parlementaire de C3 que nous appellerions en France le parti radical socialiste.

En tous cas, plus la question a été contestée, plus Texpérience d'Amsterdam est digne d'être suivie avec attention. Même en cas de succès, elle laisse subsister un nombre infini d'autres problèmes qui pourront être successivement abordés. C'est là une raison de plus pour se hâter d'enregistrer le résultat acquis. Je m'empresse de le dire, l'expérience a réussi au delà de toute espérance.

Les salaires minima étaient fixés pour cinq catégories d'ouvriers de métier, ou de manœuvres : de quatorze à seize ans, de seize à dix-huit, de dix-huit à vingt, de vingt à vingt-trois, de vingt-trois et audessus. La première catégorie gagnait (en florins) * 0 fl. 10 l'heure, la dernière 0 fl. 46 pour les ouvriers de métier et 0 fl. 36 pour les manœuvres. Ce qui fait pour les enfants un gain d'environ 2 fr. 20 par jour, pour les adultes des corps de métier 10 fr. 80, et pour les manœuvres 8 fr. 50. Le dimanche, en cas de travail, les prix étaient majorés de 50 p. 100. Lorsque des heures supplémentaires éta.^'^'^t autorisées, la majoration était de 10 p. 100 pour ia première heure, de 20 p. 100 pour la seconde, de 30 p. 100 pour la troisième et de 50 p. 100 pour la quatrième et les suivantes. « L'innovation est d'autant plus sérieuse, dit

i. Le florin hollandais vaut 2 fi-. 10,

très juslenient le Bulletin de COffice du Travail, que des travaux publics considérables, notamment ceux des ports et des divers canaux, sont exécutés en Hollande pour le compte des villes. »

En ce qui concerne Amsterdam, les diverses entreprises qui ont fait le sujet de l'expérience, se montaient à une somme d'environ 800,000 francs et comprenaient les travaux les plus divers : construction d'une cale de halage, prolongement d'un quai, entretien d'écluses, construction d'un pont, d'une école, etc. Eh bien! le succès a dépassé toute attente.

Les soumissions les plus basses sans limitation d'heures de travail et sans salaire minimum ne diffèrent pas sensiblement de celles où il a été tenu compte de ces clauses. Je cite quelques exemples au hasard :

Construction d'une cale de halage, 13,190 florins avec les clauses nouvelles, et 13,100 florins dans les conditions ordinaires.

Prolongement d'un quai, 13,997 florins dans le premier cas, 13,900 florins dans le second.

Construction d'un marché couvert, 21,200 florins dans le premier cas, 21,200 florins dans le second.

Construction d'une école (c'est le cas le moins favorable), 33,400 florins dans le premier cas, 32,900 dans le second.

Sur l'ensemble des soumissions présentées, la difl'é rence est de 2.17 p. 100.

Sur les soumissions les plus basses, elle est seulement de 1.26 p. 100.

Il est remarquable que la difi'érence est notablement plus grande entre le montant moyen de toutes

les soumissions dans chaque catégorie, qu'entre le montant des soumissions les plus basses. « Il semblerait permis d'en déduire, conclut excellemment le Bulletin de V Office du Travail, que le bénéfice enlevé aux entrepreneurs, par l'application de mesures qui ont une grande importance pour, les ouvriers, ne joue qu'un rôle secondaire auprès des autres éléments de gain ou de perte de leur entreprise. Cette opinion paraît partagée par un grand nombre d'entrepreneurs des travaux privés du bâtiment à Amsterdam. »

En efTet, on nous apprend qu'à la suite de l'adoption des nouvelles conditions de travail dans les chantiers de la ville, beaucoup d'entrepreneurs d'Amsterdam se sont déclarés prêts à les accepter à leur tour, si leiirs concurrents faisaient de même. Quelques patrons ayant résisté, « une grève s'ensuivit qui fut de courte dut'ée, et eut un succès presque complet ».

On va vite en besogne à Amsterdam.

Tr.AVAILLEURS D'ÉTAT

M. Edouard Vaillant a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi pour V établissement de la journée de huit heures et' d'un salaire minimum pouitous les ouvriers, ouvrières, einploi/és et employées des travaux, emplois et services de l'Etat. L'exposé des motifs, clairement ordonné, abonde en informations

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précieuses sur cette intéressante question. Je ne crois pouvoir mieux faire que de les condenser à l'usage de mes lecteurs.

Les deux revendications ouvrières et de réalisation immédiate, dit. M. Vaillant, portent sur la durée du travail et sa rémunération... Jusqu'ici, les libéraux défenseurs de ce qu'ils nomment la « liberté du travail » ont fait valoir leur scrupule d'intervenir dans le débat de l'offre et de la demande de travail entre le patron et l'ouvrier. Mais ce sciupule n'a plus d'objet quand c'iîst l'Etat qui emploie directement l'ouvrier et qu'il n'y a plus à tenir compte que de l'intérêt du service public et du droit social de l'ouvrier. Il appartient alors au législateur de rechercher Je rapport normal entre ces éléments distincts, mais non contradictoires, et au contraire coiicordants, de la loi qui doit les régler et les accorder.

Il a déjà été reconnu dans l'industrie privée que le patron et l'ouvrier trouvaient également leur avantage dans une certaine réduction du travail. M. Vaillant ne pouvait manquer d'invoquer l'expérience fameuse de MM. Mather et Platt dont j'ai parlé ici même. On sait que ces messieurs, grands constructeurs de machines, à Manchester, insliluèrent, pendant un an, dans leurs ateliers qui occupent douze cents personnes, une expérience vraiment scientifique sur la limitatior» des heures de travail : 48 heures par semaine au lieu ue 53, salaires maintenus, travail supplémentaire payé au même tarif. On n'a pas oublié le résultai. Le taux des salaires, comparé à celui des années précédentes, s'éleva de 0.4 p. 100. Mais l'économie du charbon, du gaz, et la moindre usure du matériel compensèrent amplement cette dépense. Le temps perdu, qui était de 2.4G p. 100, descendit à 0.46 p. 100. Les ouvriers aux pièces virent d'abord

légèrement décroître leur salaire, mais l'équilibre se rétablit peu à peu.

En février 18U4, à la suite d'essais du même ordre dans la fabrication des produits chimiques, la United Alkali Company adopta la journée de huit heures. Pour les mines, la question était depuis longtemps en voie de solution. Dans la plupart des mines anglaises, la journée de huit heures répondait à un salaire relativement élevé.

On avait annoncé que l'industrie textile serait hors d'état de réduire la journée de travail. Cependant le rapport de la chambre de commerce de Briinn (Autriche) donne un compte rendu satisfaisant de l'expérience faite par une importante maison de tissage de rideaux en Moravie, qui a réduit de onze heures à huit la journée de travail. Il fut constaté que le travail des ouvriers à journée réduite pendant la morte-saison était aussi productif que pendant la journée accrue de la saison active. La journée de travail pour tous les tisseurs a été dès lors réduite à huit heures par jour, et les directeurs réalisent, de ce fait, une économie qu'ils déclarent considérable.

Depuis le 21 avril 1856, la colonie Victoria, en Australie, jouit de la journée de huit heures. L'anniversaire de cette victoire est célébré tous les ans par la population ouvrière. MM. Champion et John Rae ont rendu compte en i88l du résultat obtenu. Les salaires se sont élevés de 7 p. lOO au-dessus de l'ancienne journée de neuf heures et demie.

M.John Rae déclare qu'à son avis, aucune fraction de la classe ouvrière anglo-saxonne n'est au niveau de la population ouvrière de la colonie de Victoria* aussi bien au point de vue spécial de l'éducation et de la pratique tech-

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nique des métiers, qu'au point de vue général du développement intellectuel et moral.

Le gouvernement des États-Unis fut le premier à comprendre qu'il appartient aux représentants supérieurs de l'ordre social de préserver avant tout l'individu et la race de l'usure prématurée résultant de l'excès de Teffort industriel. Le 23 juin 1868, il établit la journée de huit heures dans les ateliers et chantiers fédéraux. Le 26 mai 1869, le président Grant rendait une ordonnance déclarant qu' « aucune réduction de salaire ne devait résulter de la réduction de la journée du travail à huit heures ». Cette loi fut en 1878 incorporée au statut constitutionnel. Elle est ainsi conçue : « Pour tous ouvriers ou journaliers employés par ou pour le gouvernement des États-Unis, huit heures constitueront une journée de travail. » En 1888, une nouvelle loi réduisit à huit heures la journée des facteurs des Postes, étant entendu qu'un surplus proportionnel de salaire répondrait à tout travail supplémentaire. Tous les États de l'Union ont suivi l'exemple du gouvernement fédéral en réduisant la journée de travail. La Californie, le New-York, l'Idaho, l'Indiana, le Connecticut, d'autres en ont réduit la journée à huit heures. Le texte de la loi constitutionnelle de l'État de New-York revisée en 1881 est ainsi conçu :

Article premier.

Huit heures constitueront la journée léf^ale de travail, |)Our toutes les classes de journaliers et ouvriers, excepté ceux occupés au travail de la ferme ou au travail dômes lique : mais un travail supplémentaire, moyennant unt» compensation supplémeulaire convenue, entre patron et employé, est permis.

Art. 2.

Cet acte s'applique à tous journaliers et ouvriers actuellement ou ultérieurement employés par l'Etat, ou toute municipalité comprise dans l'Etat, soit directement par ses agents et administrateurs, soit par l'intermédiaire de personnes ayant fait contrat avec l'Etat ou les municipalités, pour l'exécution de travaux publics.

Suivent les sanctions pénales.

En Angleterre, la revendication de la journée de huit heures n'a pas obtenu moins de succès auprès des pouvoirs publics. M. Gladstone, après une longue résistance, avait fini par déclarer, à la veille des dernières élections, que le mouvement des huit heures avait toutes ses sympathies. Le 6 juillet 1893 il se ralliait à la journée de huit heures dans les mines. Ainsi faisait lord Rosebery, devenu premier ministre, et il ajoutait qu'approuvant les réformes ouvrières du Conseil du comté de Londres — dont il était membre — il voulait les étendre à l'État. Le 21 mars 1894, félicitant le Conseil du comté des réformes accomplies en faveur des ouvriers , il signalait comme particulièrement digne d'élogesTétablissement ànjusle sa/a?re, la réduction des heures de travail, et l'exécution des travaux en régie, sans entrepreneur ni marchandeur. Enfin, après une enquête approfondie, une expérimentation directe sur la réduction des heures de travail fut instituée à la fabrique d'armes de Woolwich. Elle donna d'ailleurs les mêmes résultats que dans l'industrie privée : légère élévation de salaire, compensée par l'économie de gaz , de charbon , et la diminution d'usure du matériel. M. Campbell Banneman, secrétaire dÉlat pour le département de la guerre, répon-

dant à une question de M. John Burns, s'exprimait ainsi :

J'ai donné tous mes soins à Tétude de la question de réduction des heures de travail dans les ateliers militaires. Le résultat de mon enquête a été de me convaincre, ainsi que mes collègues, que les conditions et circonstances de la fabrication, ainsi que la nature du travail de ces ateliers, sont telles, qu'il est possible d'y réduire la durée du travail à huit heures par jour et à quarante-huit heures par semaine, à l'avantage commun du service public d'une pari el des ouvriers d'aulre part. Je donnerai les instructions nécessaires pour que ce changement soit opéré, aussitôt que les arrangements nécessaires à cet efTet auront pu être pris. J'ajouterai que pour ce changement, je compte sur le concours cordial de tous les ouvriers à qui, j'en ai confiance, il serait de grand avantage.

Le 19 mars 1894, le comte Spencer, premier lord de 'Amirauté, annonça qu'il avait décidé de réaliser dans les arsenaux de la marine la réforme inaugurée par son collègue dans les arsenaux de la Guerre.

Des documents officiels, dit M. Vaillant, ont depuis exposé ces réformes et démontré leur avantage pour l'État et les ouvriers. La rapidité de leur réalisation prouve avec quelle facilité elles seraient réalisables en France, comme nous le proposons.

C'est dans les ateliers d'équipement de Pimlico que: la semaine de 48 heures de travail a d'abord élté appliquée. Elle a commencé à Woolwich un mois plus tard,' le l^"" mars 1894, et dans les autres arsenaux et chan-, tiers d'artillerie le 2 avril 1894. Cette réduction de travail s'appliquait le 2 juillet 1894 à 22,371 ouvriers el ouvrières. Elle a été étendue progressivement au; service sanitaire, à l'artillerie aux manutentions, è

tous les ateliers et chantiers de la marine à Portsmouth, Chatham, Sheerness et Deptford. Je dois dire que la semaine de travail n'était antérieurement que de 50 heures 1/3. Nous sommes loin de là en France Quelques exceptions ont été prévues pour les chauf feurs, les mécaniciens, etc. S'ils sont employés au delà du terme fixé, ils reçoivent un salaire supplémentaire. En ce qui concerne le salaire minimum, Zurich a précédé Londres où le Conseil de Comté a réalisé des réformes, votées à Paris par le Conseil municipal, mais toujours annulées par le gouvernement.

Les H et 22 juin 1892, dit M. Vaillant, les représentants de Zurich décidèrent que la durée de la journée de travail étant fixée à dix heures, le salaire minimum de ce travail serait de 4 francs pour les journaliers ou hommes de peine et de 4 fr. 30 pour tout ouvrier, et que ces prix de la journée, au-dessous desquels le salaire ne pouvait descendre, seraient inscrits dans les cahiei's des charges des entreprises. Il fut enfln décidé que cette résolution ferait partie intégrante de la Constitution communale de Zurich.

Si l'on - tient compte du bon marché de la vie en isse, le salaire de Zurich équivaut environ à une I ;urnée de 5 francs pour l'ouvrier français.

C'est en 1892 que le Conseil de Comté de Londres a résolu de faire appliquer le juste salaire^ ou salaire minimum, par ses entrepreneurs ou fournisseurs. Il a été décidé qu'aucun ouvrier ne recevrait raoms de 0 fr. 6.0 par heure, et aucune femme moins de 22 fr. 65 par semaine. Depuis la fin de mai 189-4, cette mesure a été appliquée par un grand nombre d'importantes municipalités anglaises : Birmingham, Liverpool, Manchester, Edimbourg, etc.

Il faut arrêter ce résumé imparfait, quoique déjà trop long. Je termine en citant les fortes conclusions de M. Taillant :

L'Etat, quand il nomme à un poste un médecin, un juriste, un administrateur, n'a jamais recherché des offre; au rabais. Après avoir déterminé le salaire normal de la fonction, il J'a donnée, parmi ceux qui s'offraient, à celui qui lui paraissait le mieux mériter de la remplir. Pourquoi aurait-il une autre morale, pourquoi aurait-il un autre procédé pour ses autres emplois, pour ses travaux manuels?

L'ouvrier comme le médecin, comme le juriste, comme l'administrateur, est un homme qui a droit d'être traité humainement; il a une famille qu'il a le devoir de nourrir et d'élever; il fournit un travail qui doit être rémunéré en rapport avec son utilité et son excellence, mais qui n peut, ne doit jamais être payé une somme inférieure ■■ celle nécessaire à l'existence

L'État ne peut admettre, en effet, que son assistance publique ait à corriger ses fautes comme employeur, et à donner à ses ouvriers et à leurs familles un complément des frais d'existence nécessaires, du salaire qu'il leur aurait retenus

Si l'Etat entend réellement représenter tous les enfants de la nation, il ne peut avoir de préoccupation plus instante que de les préserver dans leur vie et leur race, et par conséquent de leur assurer les conditions d'existence et d'éducation matérielle et morale, sans lesquelles le pau\Te, le prolétaire, périt ou tombe dans la misère, et la race dégénère.

Puisse le Parlement, se souvenant que la France est ei République, attribuer aux travailleurs de l'Etat françc ies avantages, au moins équivalents à ceux de l'ouvrier de 1 employé des communes et de l'Etat en Angleterre aux Etats-Unis.

J voudraii croire que ces paroles de justice et de

vérité seront entendues des hommes du gouvernement. Mais lord Rosebery est sans doute un réformateur bien hardi pour les « vieilles femmes » qui, d'après M. Ernest Daudet, disposent de nos destinées.

En résumant hier le mémoire de M. Edouard Vaillant sur la limitation des heures de travail et le salaire minimum des ouvriers et employés d'Etat en Angleterre, en Amérique et en Australie, en constatant les progrès accomplis depuis longtemps déjà dans ces difré^'cnts pays, en admirant Tintensité de l'effort d'émancipation chez les autres peuples, je me demandais comment il se fait que la patrie de la Révolution française ait montré si peu d'empressement à libérer ses travailleurs.

Pourquoi?

J'ai reçu, il y a quelques jours, la visite d'un distingué publiciste autrichien qui prépare un ouvrage sur le socialisme contemporain. J'avoue que mon interlocuteur m'a posé quelques questions qui n'ont pas laissé de m'embarrasser.

« Pourquoi, m'a dit le Viennois, êtes-vous si fort en retard sur les autres nations en tout ce qui touche la législation du travail? Vous êtes en République cependant... Pourquoi votre gouvernement démocratique parait-il montrer moins de sollicitude pour le peuple

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du travail que le gouvernement impérial d'Allemagne ou d'Autriche-Hongrie? Pourquoi êtes-vous, de toutes les grandes nations du monde, — la Russie, la Turquie et la Chine exceptées, — celle qui semble se désintéresser le plus de l'état du travailleur? Ne comprenezvoas pas que la considération sociale supérieure, c'est la nécessité d'assurer d'abord la vie humaine? Ne sentez-vous pas que le temps est venu de ne plus laisser décimer la masse populaire par la faim, la misère, ou l'usure prématurée imposée par l'égoïsme industriel?

« L'homme abuse de l'homme, voilà l'éternel vice social. C'est une pi.iiiière victoire d'avoir réfréné cet abus dans l'esclavage. Il a fallu pour cela supprimer la liberté d'acheter des esclaves, comme pour détruire l'asservissement industriel d'aujourd'hui il faut supprimer la liberté de tuer l'homme et la femme et l'enfant par un excès de travail aggravé d'une réparation insuffisante. Si cet asservissement ne vous choque pas, rappelez-vous que l'esclavage, il y a cent ans à peine, ne blessait pas de grands esprits, et qu'il n'en est pas moins, aujourd'hui, l'objet de l'exécration universelle. Leçon du passé, leçon de l'avenir.

« Dès 1848, vous avez compris la nécessité de H-miter les heures de travail. Douze heures, médiocre avantage. Et cependant le courage vous a manqi pour l'application. Les lois qui ont été proposées même volées depuis ne font que suivre de très loii les progrès accomplis dans les pays qui vous envn ronnent. Qu'est-ce donc que votre République retardataire? Qui vous arrête? Pourquoi tant d'audace dans les formes extérieures de la Révolution et tant de timidité dans le fond? Pourquoi les inspecteurs du

travail ne sont-ils pas comme chez nous les protecteurs naturels des ouvriers? En Autriche, c'est à eux que les travailleurs recourent tout d'abord. Ils sont les arbitres-nés des conflits courants entre ouvriers et patrons. En France, l'ouvrier se défie d'eux, comme de fonctionnaires hostiles aux petits, par état. Et malgré leur extrême indulgence, le patron les traite , en ennemis de sa liberté. Pourquoi? î;

« Faut-il donc qu'un Rosebery fasse plus pour le ipeuple qu'un Dupuy qui sort des couches profondes. 1 Pourquoi ce qui n'effraye pas un grand seigneur an- \ glais fait-il trembler les petits bourgeois anonymes qui se sont emparés de la France? Pourquoi le gouvernement républicain casse-t-il comme destructives de l'ordre social, des propositions votées par le Conseil municipal de Paris en faveur des travailleurs des chantiers municipaux, quand nous voyons le premier ministre anglais concourir, comme membre du Comté de Londres, à faire adopter et appliquer ces mêmes mesures? De quel droit se refuser à tenter, dans des chantiers communaux de la République, des expériences qui ont pleinement réussi dans les monarchies voisines, et qui sont à l'abri de toutes les objections faites au nom des droits de l'industrie privée?

« Sur tous les points du globe, en Australie, en Amérique, dans la vieille Angleterre, la race anglo- ^ saxonne si farouchement éprise d'individualisme, ï n'hésite pas à se servir de la puissance d'Etat pour; réfréner les excès de l'égoïsme individuel. Et la! France qui, de tous les pays, soumet le plus complè-,^ tement l'individu au pouvoir de l'Etat, hésite à se servir de la puissance sociale pour venir au secours du faible, après en avoir abusé contre lui. Elle fait

sur les syndicats une loi de restriction pour mesurer chichement au travailleur la capacité de se défendre, et se détourne de lui quand il est écrasé par l'industrialisme à outrance, si elle ne l'achève pas par l'intervention de la force armée en faveur des patrons, dès Torigine des conflits. Comment se fait-il que 1 intéressante expérience d'Amsterdam sur la double adjudication, avec ou sans salaire minimum, vienne du royaume de HoUanrle. et non de la République française ?

« Qu'est-ce donc qui pèse si lourdement sur vos Universités? (L'étranger s'est servi de cette figure ignorant que nos Universités avaient été absorbées par V Umversit>\) Pourquoi chez vous l'enseignement est-il la propriété exclusive des économistes avec leurs doctrines surannées? Où sont vos socialistes de la chaire? Comment ne se Irouve-t-il pas dans une de vos écoles un seul professeur pour revendiquer le droi* d'intervention de l'État dans les choses du travail? Regardez autour de vous, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre. Que de jeunes esprits s'ouvrent aux doctrines nouvelles, que de recherches, que de travaux, que d'expériences suggestives, que d'applications fécondes! Chez vous, rien. Le silence. Tout homme qui élèverait la voix serait impitoyablement frappé. Et seuls dans le monde, vous demeurez hypnotisés par les vieilleries de réconomie politique aux prises avec le socialisme révolutionnaire.

« Ne vous apercevez-vous pas que tout cela c'est du passé, que le monde marche, que les peuples, dans les monarchies même, sont en route vers le pouvoir? Pendant que vous discutez pour savoir si mille hommes peuvent être la propriété d'un seul, avec droit

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d'us et d'abus, ne voyez-vous pas que le nombre, au delà de vos frontières, a résolu de mettre le droit à la vie en dehors du grand conflit industriel? Point de marchandage, quand c'est la vie de l'homme qui se marchande. Mesure du travail, compatible avec le maintien de la vie et la réparation de l'effort accompli. Sont-ce là des revendications extravagantes? Partout ailleurs qu'en France, on ne discute plus le principe. On en est aux mesures d'application. Pourquoi ces hésitations, cet apeurement, cette inertie?

« Il en est de même de l'impôt. Expliquez-moi pourquoi il est en voie de transformation dans tous les pays, sauf en France. Vous vous acharnez, par terreur des économistes, à éeraser le petit contribuable d'impôts dits léels pour éviter de frapper la fortune personnelle. Vous avez le plus lourd budget du monde, qui vous est une gêne d'autant plus grande que vous en répartissez tout le poids sur les plus faibles épaules. Point d'impôt sur le revenu. La progression vous remplit d'épouvante, pendant que l'Angleterre, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne y recourent sans hésitation pour soulager les classes laborieuses. A Berlin, un revenu de cent mille marks est frappé d'un impôt total de dix mille marcks : et rien n'échappe al impôt!

J'entends dire que vous ne vous soumettriez pas à cette inquisition. Allons donc. Vous subissez sans mot dire les tracasseries de l'administration la plus inquisitoriale qui soit. Mais vos classes dirigeantes neveulent pas payer leur cote-part légitime des charges communes, et ce bel argument leur sert à rejeter le fardeau sur les classes laborieuses qui ont la bonté de plier le dos et de se taire.

Si bien qu'au moment où tous les peuples s'occu-

pent de mieux répartir leurs charges contributives, dans l'impossibilité où ils sont de les alléger, la France, seule, par l'exagération de ses taxes de consommation, par ses tarifs douaniers, par so« refus d'atteindre la richesse acquise, comme disait M. Casiluir-Perier, semble aggraver à plaisir le péril d'un budget écrasant, et préparer la plus terrible crise de révolution.

« Tout se transforme autour de vous. Il semble que vous n'en vouliez rien voir. Pourquoi? »

Ainsi parla le sujet de l'empereur François-Joseph, au citoyen de la République française, qui pensivement répétait : Pourquoi?

Au fait, pourquoi la réaction sociale sévit-elle en France, tandis que la cause populaire remporte d'éclatantes victoires, non seulement dans les champs lointains de l'Australie où la race anglo-saxonne forme hâtivement des sociétés nouvelles, mais dans la grande République des milliardaires américains, dans l'aristocratique Angleterre, dans le grand empire militaire du peuple allemand, avec les monarchies féodales ou constitutionnelles qu'il entraîne dans son orbite? Pourquoi les privilégiés de l'ordre social, chez nous, ont-ils de tout temps résisté aveuglément à toutes les revendications des moindres, jusqu'à l'exaspération

de la révolte? Pourquoi les faibles se sont-ils montrés jusqu'ici incapables de méthode et de persévérance dans la conquête du droit contesté?

En haut, la crainte d'être entraîné d'une concession à une concession nouvelle, l'apeurement, la haine, le recours constant à la force. En bas, une longue inertie brusquement coupée de soubresauts de violence, une mobilité d'esprit qui se prête mal à l'organisation méthodique d'une action suivie, tous les mauvais sentiments qui germent au cœur des vaincus, l'attente d'un sauveur qui fasse l'égalité dans la servitude militaire, ou dans la Salente soudainement surgie de la métaphysique révolutionnaire, en dehors de toute conception de l'effort individuel. Partout l'inaptitude à cette patience obstinés qui emporte tout parce que rien ne la peut lasser, partout le dégoût de l'effort personnel, partout l'incapacité du vouloir. Un seul arbitre : la force. Les uns la détiennent, les autres l'attendent. Donnez le nom qu'il vous plaira à cet état de choses. C'est tout ce que vous voudrez excepté l'ordre, l'évolution normale d'une société, la paix sociale que pourrait donner notre conception présentement réalisable de justice et de liberté. C'est la République française aujourd'hui, comme c'était l'Empire hier, comme ce sera demain la chose inconnue que prépare notre incohérence.

Remonter à la cause d'un tel état d'esprit est une entreprise qui voudrait du temps ei du génie, deux ressources dont dispose rarement le journaliste. Mais un pas considérable serait fait vers notre réforme individuelle et générale, si l'on pouvait amener notre peuple à la constatation du vice d'âme auquel il doit d'avoir vu la Patrie décroître en territoire sous les

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coups répétés de trois invasions en un demi-siècle, déchoir de sa puissance d'expansion par TinOrmité de ses gouvernements, malgré l'admirable essor de l'esprit français dans tous les domaines de la pensée.

Il est certain que l'aveugle résistance des uns et la mobile apathie des autres sont les deux faces différentes d'un même caractère. Laissant de côté les lamentables vestiges de l'inutile noblesse, on a bientôt fait de reconnaître qu'ouvriers et bourgeois procèdent d'un même état d'esprit, dans un milieu et avec des intérêts différents. L'Église avec son césarisme moral, Napoléon avec son catholicisme impérial nous ont donné de nous-mêmes une formule remarquablement adéquate. Nous en avons vécu, nous en dépérissons : voilà la vérité.

L'Angleterre a fait sa révolution plus de cent ans avant nous, mais tout en se renfermant dans son île, tout en n'ayant en vue que son seul intérêt immédiat, il se trouve qu'elle en a tiré une force de justice et de liberté qu'elle a répandue dans le monde par un peuple de colons. Venus plus tard, nous avons prétendu légiférer pour l'humanité, et, de fait, nous avons réveillé le vieux continent et convié les peuples à l'alTranchissement de l'esprit et du corps. Que reste-t-il aujourd'hui de cette grande entreprise? Mesurons puisqu'il le faut

A la hauleur des bonds, la profondeur des chutes.

L'idée a germé, fructifié sans doute, mais la réaction continentale, dirigée par l'Angleterre elle-même, nous a vaincus, épuisés de notre folie conquérante. L'Europe a échappé à notre domination morale pour

retomber momentanément sous l'ancien joug. Et puis les peuples sont revenus à la conscience d'eux-mêmes. Ils se sont ressaisis, ils ont combattu avec les bonnes armes que nous leur avions forgées, et, à force de patiente énergie, ont refait leur puissance, et recommencé le grand effort de libération qui vint de nous il y a cent ans.

Pendant ce temps, refoulés, déchirés, démembrés, nous étions la proie de l'Église et des gouvernements autoritaires. Napoléon III et l'Allemagne semblaient nous avoir achevés. L'un, pour tuer la Révolution, fut tout près de tuer la France. L'autre nous prit un grand lambeau de chair, et pillant impudemment nos caisses, sous les yeux de l'Europe silencieuse, crut, voyant l'or et le sang couler à flots, que c'était fini de nous.

Eh bien non. Nous sommes vivants encore. Mais le germe fatal est toujours en nous. A quoi bon récriminer contre l'Empire? La France l'ayant toléré, est coupable du mal qu'il lui ajTait. Même cas aujourd'hui] Après vingt ans de liberté moyenne, sans pouvoir invoquer l'excuse d'un tyran oppresseur, il se trouve que nous sommes encore sous la domination du fatal esprit bourgeois dont Louis-Philippe et Napoléon III ne furent que les instruments.

Nous avons une armée, une marine, mais en ce qui concerne la reconstitution de nos forces, le résultat est hors de proportion avec les sacrifices consentis par la nation en hommes et en argent. On peut signa-

T, prouver le désordre et l'incurie dans les services de la défense nationale, sans secouer la torpeur du public ou des gouvernants. Les mêmes hommes continuent fatalement les mêmes traditions qui nous ont

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perdus. Le même esprit d'abandon nous mène aux mêmes périls.

Il en est naturellement de même pour la réforme intéri'^ure. La République semblait annoncer un changement complet des institutions. On a sauvé du précédent régime tout ce qu'on a pu. On ne nous a donné du gouvernement parlementaire que les agitations stériles, en prenant toutes les précautions constitutionnelles pour l'empêcher d'aboutir. On s'en est pris aux hommes. Les hommes ont passé. Nous continuons de bombiciner, dans le vide. L'esprit de réaction religieuse s'est emparé de nos gouvernants qui cherchent dans la chaire de Saint-Pierre le refuge suprême contre le flot populaire montant. A tout ce qui fut autrefois les revendications de la République, les uns lépondent : « jamais » et les autres : « plus tard ». ■ Et M. Casimir-Perier naïvement s'étonne d'être le point de mire des récriminations publiques , sans s'apercevoir que, n'ayant été placé là par la bourgeoisie que pour défendre ses intérêts de classe, l'animadversion populaire lui vient, comme autrefois à Louis-Philippe, de la même source que la faveur des privilégiés, ses clients. Nous avons retrouvé tous les inconvénients de la monarchie, sans en retenir ce qui en pouvait faire le bénéfice. Nous.en sommes toujours à la conception d'un gouvernement extérieur à la nation elle-même, provenant d'un artifice parlementaire au lieu du droit divin, ou d'une violence, mais continuant de faire marcher la France, comme disait ce Saint-Jean Bouche d'or de Baragnon. Gouverner c'est tendre, jusqu'à casser, tous les ressorts du pouvoir. Être gouverné, c'est tout subir en silence, jusqu'au jour de la grande rébellion théâtrale. Comment,

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s'étonner que, dans ces conditions, nos travailleurs n'aient pas encore obtenu les satisfactions qu'ailleurs ils ont conquises, à force de patiente énergie, sur des privilégiés non moins égoïstes, mais plus accessibles à la raison.

C'est ainsi que la France toute de lumière, avec son beau génie prime-sautier, si belle par la parole, si grande par l'idée, se traîne misérablement à la remorque des peuples même à qui elle a glorieusement ouvert la voie nouvelle. Cléon, dans Thucydide, parlant contre les Mityléniens aux hommes d'Athènes, leur disait : « Vous êtes des spectateurs de discours et des auditeurs d'actions. » Par ce côté, comme par d'autres, nous sommes Athéniens à notre tour : vainqueurs ou vaincus, toujours bataillant, toujours parlant, écrivant, disputant, toujours préoccupés d'agrandir le champ de la pensée humaine, d'élargir les horizons de l'art en quête de la beauté souveraine, vivant d'une vie plus intense et plus complète qu'hommes d'aucun pays, abandonnant la conduite des affaires à la routine, au hasard des événements ou des fantaisies imprévues, pour nous retrouver soudainement lancés, sans savoir comment, dans les pires aventures.

« Vous êtes à la recherche, ajoute ce même Cléon, de ce qui n'est pas du monde où nous vivons, et vous ne savez pas même juger sainement ce qui est sous vos yeux. » Ce reproche est celui que nos réactionnaires ont accoutumé d'adresser aux réformateurs. 11 peut se retourner aussi contre cette bourgeoisie gouvernante que les craintes chimériques du lendemain détournent des transactions nécessaires d'aujourd'hui.

Regardez votre œuvre, vous qui avez versé tant de sang pour vous emparer de la France, il y a cent ans, comme pour en demeurer les maîtres aux époques troublées de ce siècle. Dans la guerre, votre incurie a ouvert nos frontières. Dans la paix, votre égoïsme arrête l'expansion de justice qui referait la grande France initiatrice des peuples. Si votre patriotisme n'est pas de mensonge, l'heure est venue d'agir. Assez de spectateurs d'actions. Des actes, ma'intenant. Songez au sort d'Athènes, et gardez-en notre Patrie.

M. Léon Say n'a pas l'économie politique revéche. C'est un aimable homme tout rond, tout doux, tout coulant. D'un flot monotone et tranquille, son éloquence facile déborde, se répand, dilue toutes choses. Il a trouvé l'occasion de placer, à la Chambre, une conférence qu'il garde à tout venant, depuis de longues années, sur les physiocrates de son grand-pùre. Ses adversaires, comme ses amis, n'ont pas lieu de s'en plaindre.

M. Léon Say est un croyant, mais un croyant qui raisonne. Turgot, Quesnay, Dupont de Nemours, J.-B. Say, Rossi, voilà les dieux qu'il confesse. Le coq peut chanter trois fois, il ne les reniera pas — \ à moins cependant qu'ils ne recommandent l'impôt progressif.

« Ils ont fait, s'écrie-t-il, celte découverte immense des lois naturelles. Ils ont établi que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, et ce qu'ils ont appelé une loi, c'était tout simplement le résultat de leur (tbservation de la nature. » Et le voilà qui, d'enthousiasme, compare les lois de l'économie politique à la loi de la pesanteur s'imposant fatalement à toutes choses.

Je ferai timidement observer à M. Léon Say que s'il ne s'agissait que de constater les lois naturelles pour s'y soumettre aveuglément, Fhistoire de l'homme ne serait pas différente de celle de la matière brute. Les montagnes dardent leurs sommets vers le ciel parce qu'un certain équilibre de forces, en vertu de lois déterminées, a voulu qu'il en fût ainsi. L'eau suit la déclivité du lit des fleuves. L'attraction lunaire gonfle ou déprime l'Océan. Est-ce à dire que nous ne pouvons que constater la loi de l'offre et de la demande, pour y céder, comme l'épave s'abandonne au fleuve qui l'entraîne à la mer?

J'aurais cru que toute la vie de l'homme, tout l'effort de sa volonté était précisément les lois de la planète reconnues, de lutter contre elles, de se servir des ânes pour asservir les autres. Ce fut un progrès pour le barbare d'abandonner son radeau au courant du fleuve. Quand M. Léon Say sort de l'Institut, qu'il regarde, du haut du pont des Arts, il admirera le bateau-mouche remontant vers Notre-Dame, et vio- .ant une loi naturelle, en vertu d'autres lois non moins fatales, que l'homme a su combiner pour disposer à son gré de ce qui paraissait à nos ancêtres l'inéluctable volonté des choses. Et cette loi de la pesanteur que M. Léon Say révère a l'égal de l'absolu,

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qu'il lève le nez en l'air à la foire de Neuilly ; il verra quel cas en fait Taéronaute Godard.

Lors donc qu'on a formulé la loi de l'offre et de la demande, on a tout simplement constaté un des aspects économiques de la lutte pour la vie, et puis c'est tout.

Vous dites qu'il n'y a plus qu'à s'incliner. Moi, je prétends qu'il n'y a plus qu'à se révolter. Car c'est la loi de l'homme, supérieure à toutes les autres, de lut ter, de dresser ses machines contre tout ce qui gêne son développement, tout ce qui barre la route à l'évolution humaine.

La lutte individuelle pour la vie, n'est qu'un grand laissez-faire! Loin d'être la liberté, c'est le triomphe de la violence, c'est la barbcîrie.

L'homme qui asservit le premier esclave fonda un régime nouveau, posa au seuil de la science économique un fait suivi dune innombrable quantité de faits analogues dans le temps et dans l'espace. Si bien qu'au bout de quelques siècles de ce régime, un physiocrate, passant, eût doctement professé : l'esclavage est la loi des sociétés humaines. Et cela, avec la même part de vérité qu'il dit aujourd'hui : la loi de l'offre et de la demande s'impose éternellement.

Et pourtant l'ironie suprême a voulu que le premier esclavagiste fût, en même temps, le premier ensemcnceur de liberté, de justice. Car en asservissant l'homme, il a créé un rapport, un rapport différent de ce que lui commandait la forme primitive de la lutte pour la vie : tue, mange, supprime. Désormais l'homme était joint à l'homme. Le corps social était formé. Il suffisait à la pensée humaine d'évoluer, de chercher, de trouver la loi de ce rapport, qui,

découverte, s'impose à sa volonté, pour tirer de l'amas séculaire des misères humaines la joie des premières lueurs de justice et de liberté- Cette loi, par où l'individu doit arriver à la plénitude de son développement, c'est la conciliation de toutes les libertés humaines par la justice. Elle a déjà varié, elle variera longtemps encore, la conception de ces libertés. Mais la justice demeure comme la loi toujours outragée, toujours invoquée, vers laquelle s'oriente l'esprit humain.

Qu'est-ce alors que votre laissez- faire, votre loi de l'offre et de la demande, sinon l'expression pure et simple de la force? Le droit prime la force : voilà le principe de la civilisation. Dès que nous avons constaté votre loi, à l'œuvre contre sa barbarie!

J'entends bien que vous comptez, pour l'œuvre de réparation, sur la charité individuelle et les promesses du paradis. Mais ces moyens d'action ont donné leur mesure. Il est douteux que la charité sauve celui qui donne; il est certain qu'elle ne sauve pas celui qui reçoit. C'est hier que les époux Forestier, après toute une vie de probité, de travail, se sont suicidés de misère. A la même heure, un autre sans-travail, Pascal Mélaise,à soixante ans, se plante un couteau dans la poitrine. Le frère de M. Forestier s'était suicidé dans des conditions identiques.

C'est la faillite de la charité individuelle comme de la charité sociale.

Le droit économique à la vie, voilà ce qu'il faut déterminer, garantir, organiser. Qu'on ose dire pourquoi on refuserait au corps social d'intervenir dans les rapports économiques, pour empêcher la misère et la mort par l'usure prématurée ou le manque de

travail, quand il intervient hardiment pour créer, pour développer ces fléaux. Lorsqu'on prélève une taxe sur e salaire insuffisant du travailleur, pour son pain, pour sa viande, pour ses vêtements, pour tous ses besoins, et que, de toutes ces déprédations, on fait des garanties cVintérêt pour des capitaux privés, n'estelle pas flagrante, l'intervention du corps social pour affaiblir le faible et fortifier le fort?

Vos loit naturelles, vous les violez à votre aise, pour empirer les injustices du sort. De quel droit pourriez' vous refuser à la communauté de leur faire obstacle pour réparer ces mêmes iniquités?

Le pouvoir politique sera pour la masse ce qu'il a été pour les oligarchies, l'instrument de la conquête du pouvoir économique. La masse, par sa nature même, se trouve, heureusement, hors d'état de ressusciter, sous des formes nouvelles, les anciens privilèges. Il faudra bien que, d'une approximation lente, mais irrésistible, l'homme, en dépit de l'homme, s'achemine vers la justice.

Que les partisans de Tinitiative individuelle se rassurent. Il restera toujours un assez vaste champ de douleur pour l'effort humain.

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