ILS SONT TROP
Est-ce que vous ne trouvez pas qu'ils sont trop contre un seul ?
Le mineur a beau vivre, sous terre, isolé'dans l'étroit
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chantier noir qu'il se taille à coups de pic, loin de ceux qui grouillent sous le soleil, c'est un homme, après tout. Convenablement nettoyé, il ne difTère pas sensiblement des autres. Il pense et sent comme eux. Il paye l'impôt du sang. Il paye l'autre aussi, n'est-ce pas, monsieur le percepteur? Quand il mange, quand il boit, quand il se vêt, quand il entretient sa famille, il paye encore à l'État, n'est-ce pas, M. Méline? Payet-il plus que sa part? On n'ose guère le contester. En tout cas, il paye, c'est certain.
Que lui donne-t-on pour son argent? Autrefois, on lui permettait tout juste la misère. Il miserait donc et attendait.
Aujourd'hui, c'est une autre affaire. Des hommes sont venus qui se sont dits les amis du 'peuple, et lui ont promis plus de justice, une part plus équitable des avantages sociaux.
Ces hommes, ces républicains, avaient foi dans la cause qu'ils défendaient. Pour les faibles, pour les opprimés, ils ont, depuis un siècle, lutté sans relâche. Ils ont été persécutés, décimés, mitraillés : jamais vaincus. C'est que le peuple, sentant que leur cause était la sienne, était toujours prêt à donner son sang pour la revanche, et le donnait
Pendant ce temps, le mineur, terré dans son trou, peinant, geignant sa misère, percevant de loin en loin quelque vague écho des dissensions civiles où, pour sa cause, coulait le plus généreux sang, prenait courage, espérant pour les siens, sinon pour lui : « Les enfants verront ça », pensait-il.
Eh bien, ça est venu.
U paye toujours. Il paye même davantage. On lui dit bien que c'est sa faute, et que s'il navait pas
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toléré certain gouvernement usurpateur, qui a livré la Patrie à l'invasion et accru la dette publique de dix milliards, ses charges seraient moindres. Qu'y pouvait-il? Il paye davantage, voilà le fait, et les charges publiques sont toujours aussi iniquement réparties.
Cependant, quelques signes des temps ont apparu. On lui parle de choses nouvelles. Le député qu'il élit paraît s'intéresser à son sort, lui fait des promesses. Des hommes politiques viennent dans le pays. Des journaux lui arrivent qu'il peut lire parfois en cachette. Il y a des conférences où il irait, si la Compagnie ne le surveillait. On forme des syndicats. La loi le permet, elle en fournit les moyens. Elle fournit aussi aux Compagnies le moyen de les empêcher.
Tout cela se brouille un peu dans sa tête, mais cependant une chose est claire, c'est que ce n'est plus tout à fait comme autrefois. En dépit des difficultés, des privations, le syndicat s'est maintenu. La paye est bien insuffisante pour subvenir à ses besoins, à ceux des siens ! Si le syndicat pouvait obtenir une petite "augmentation, si minime fût-elle ! Mais voilà justement qu'on parle de réduction des salaires. La Compagnie ne tient pas ses engagements. On le lui dit. Elle répond qu'elle les a scrupuleusement tenus.
— Eh bien ! vérifions, dit le mineur. Donnez-moi le double livret qui me permettra le contrôle.
— Jamais, répond le directeur, tournant le dos.
Nous voilà en grève, dit le mineur, le soir, en rentrant au coron. Il va falloir se serrer le ventre. Jeûnep, on s'y résignerait encore, dans l'espoir d'un avenir meilleur, mais faire jeûner les enfants ! Quel homme accepte cela gaiement? Enfin, c'est décidé. Essayons.
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Après tout, si on réussit, les enfants en profiteront les premiers.
Tiens! les gendarmes! Tiens? la troupe ! Qu'est-il donc arrivé?
Il n'est rien arrivé du tout.
Le préfet a seulement envoyé une dépêche disant : il y a grève. Et sur ce simple mot, la vieille machine administrative s'est mise à fonctionner toute seule. Les directeurs ont apporté des papiers à signer au ministre, copiés sur ceux que le prédécesseur du ministre a signés dans la dernière grève, et le ministre a signé. Vous n'imaginez pas qu'il va faire autrement que son prédécesseur. Les gendarmes sont en route. La troupe les suit, le pays est occupé militairement. Les fusils sont chargés.
Le mineur est désagréablement impressionné. Pas le patron. Le mineur se dit : défendons nos droits, mais ne faisons pas de sottises. Alors survient l'agent de la Compagnie avec les gendarmes : « Pourquoi as-tu quitté la mine ? Tu écoutes un tas de braillards. Crois-tu que ces députés te donneront du pain ? Un tel est arrêté. Un tel a trois mois de prison. Si tu ne rentres pas maintenant, la Compagnie ne te donnera pas de travail, et tu n'en trouveras nulle part, louces les Compagnies se sont donné le mot. Aucune d'elles ne prendra un ouvrier renvoyé pour fait de grève. »
Les gendarmes appuient. On entend dans leurs poches sonner le fer des menottes. Cependant l'homme résiste. Il y a la solidarité de travail et de misère. Il veut consulter ses camarades. Le voilà sur la route.
— On ne passe pas 1
— Je vais voir un ami.
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— On ne passe pas.
Il insiste. Arrêté. On le relâche. Que faire? Voici maintenant que, sans droit, en violation de la loi qui lui garantit son domicile, on démolit la palissade de son jardin, pour le mieux surveiller, pour entrer chez lui malgré lui, quand on voudra. Cela est interdit par la loi. Il n'y a pas de loi pour lui. Il proteste. On le bouscule. La colère lui vient, une injure lui échappe. Au tribunal ! Il conteste l'accusation. Il appelle un témoin. Cherchez des témoins aujourd'hui. Le tribunal de Béthune a tué la liberté du témoignage. Vous ne dites pas comme le gendarme? en prison !
En prison, notre homme y va fort bien et pour longtemps.
Là, il peut réfléchir. Il réfléchit sans doute. 11 pense à ces députés républicains, à ces ministres républicains, à ces fonctionnaires républicains, à ces juges, à ces gendarmes, à ces soldats de la République, tous, d'un bout à l'autre de la hiérarchie, dirigés, coalisés contre lui. Il pense à tous ces grands seigneurs de la haute bourgeoisie, qu'il voit passer décorés et cossus quand il y a l'assemblée des actionnaires ; aux ingénieurs, aux porions qui le tiennent serré ; à ce Paris d'où pourrait venir la délivrance, mais où les hommes régnent par l'argent, par leur presse, par les influences de toutes sortes, faisant contre lui l'opinion ou l'apparence de l'opinion. Ils sont trop, pense-t-il, et il désespère.
Et dans ce même Paris, devant son établi, l'ouvrier du faubourg pense aussi. Les souffrances, les tortures de son camarade, il les ressent à son tour. Les haines de là-bas lui arrivent. Il se prend à détester les
immes et les choses. On m'a donc menti ? pense-t-il.
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Et il rêve l'histoire. Il revoit ces ouvriers du faubourg Antoine qui, au Deux-Décembre, refusèrent de se faire tuer pour les vingt-cinq francs, comme on appelait les députés. Et il oublie Baudin qui, lui, mourut très bien pour ce prix-là.
Pendant ce temps, Cornély, Cassagnac regardent défiler la troupe sur les boulevards, pensant, disant même : « C'est ici le vrai champ de bataille. »
Pendant ce temps aussi, les républicains de gouvernement discutent avec ardeur à quels groupes et sousgroupes on donnera satisfaction dans le prochain ministère.
Un gendarme se dit insulté par un gréviste. Il comparait comme témoin — dans sa propre cause — et reproduit naturellement sa version des faits qui ont motivé sa plainte. A vrai dire, ce n'est pas un témoin, c'est un plaignant.
L'inculpé cite deux témoins pour établir son innocence. Bien entendu, ce ne sont pas deux membres du Jockey, ce sont deux de ses camarades, deux grévistes comme lui. Ils étaient présents au moment de la scène. Rien n'a pu leur échapper.
Ils comparaissent. Tous deux, interrogés séparément, sont d'accord.
Ils n'ont pas vu le geste dont se plaint le gendarme. Ils n'ont pas entendu le propos allégué par lui.
Dans tout autre pays, la cause serait entendue et le gendarme serait débouté de sa plainte. En France, c'est une autre affaire.
Les deux témoins, les seuls témoins, sur le réquisitoire du procureur de la République, sont condamnés à la prison pour faux témoignage.
Je ne sais pas s'il y a un autre pays au monde où, avec les formes de la justice, une aussi monstrueuse iniquité eût pu être commise, sans soulever la réprobation de tous.
Ici, une demi-douzaine d'articles de journaux, et c'est tout.
Les choses ne peuvent pourtant pas en rester là.
Les condamnés ont fait appel. En cas de besoin, la Chambre sera saisie de l'affaire.
En attendant, quelques réflexions.
Je ne connais pas les juges de Béthume, je ne connais pas le procureur de la République. Mais je les devine très bien. Ce sont de braves bourgeois, pas méchants dans le monde et dans leur famille, pas bien contents de leur sort, comme tous les humains, et très désireux d'avancement, comme tous les fonctionnaires.
Voilà précisément le mal : ce sont des fonctionnaires. Ah I la séparation des pouvoirs, quel beau thème de rhétorique. Le législatif qui décrète, l'exécutif qui applique, le judiciaire qui interprète, qui dit le droit et trace sa limite à chacun. Il faut entendre un ministre parler de ces choses. Le prêtre, à l'autel, évoque un moindre mystère, déploie moins de pompe et de solennité. Le ministre, hier avocat de village, aujourd'hui docteur de la sainte cabale, pontife du verbe démocratique, est en possession de donner, par •.^ette formule, le dernier mot de la politique. Il ne
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s'en cache pas, et ses députés, sentant en lui quelque chose d'auguste, s'inclinent respectueux et muets.
L'interpellation qu'on annonce sur l'affaire de Béthume, je la connais d'avance. Je l'ai souvent entendue. Peut-être même, l'ai-je faite.
L'interpellateur expose les faits, interrompu, à plusieurs reprises, par le Président qui lui fait observer qu'il sort du domaine législatif pour empiéter sur le judiciaire. « Les tribunaux jugent dans leur indépendance, dit le Président. Si vous trouvez la loi mau vaise, proposez de la changer : la Chambre examinera ce qu'il convient de faire. Mais je ne puis vraiment laisser apporter à la tribune la discussion des arrêts de justice. »
Si l'interpellateur est habile, il abonde dans le sens du Président, va son train tout de même et achève d'exposer l'affaire.
Au garde des sceaux, maintenant. « Messieurs, que faites-vous de la séparation des pouvoirs? » — Au fait, se disent les députés, qu'en faisons-nous? — « Les juges, reprend-il, disposent souverainement de l'honneur et de la vie des citoyens. Pour accomplir cette redoutable mission, il faut d'abord qu'ils soient indépendants. Où serait la garantie des justiciables, s'il appartenait aux députés de reviser la sentence que les magistrats ont rendue dans la liberté, dans la souveraineté de leur conscience. » — Applaudissements unayiinies. Le minisire, en regagnant son banc, est vivemenl félicité, etc.
J'applaudis à mon tour,
La séance finie, le ministre est dans son cabinet : sur sa table., une longue liste de juges qui demandenl de l'avancement, et se font invariablement appuyer
par des amis influents. Suivant ses affinités politiques, le garde des sceaux prononce. Où est à ce moment la séparation des pouvoirs, qui lui fournissait tout à •l'heure de si beaux mouvements d'éloquence? Au panier, Montesquieu! L'exécutif juge le juge. Celui-ci a molli dans telle affaire. Il a été énergique dans telle autre. L'avancement, la croix, l'ajournement, le déplacement fâcheux : c'est la grande distribution des récompenses et des peines.
Sous l'ancien régime, on achetait une charge de juge, aujourd'hui on la gagne. C'est moins différent qu'on ne croit. L'exécutif tient le juge, dispose de son Avenir, de sa destinée. Que faire? sinon se soumettre, si l'on n'est pas un héros ; s'empresser à l'obéissance, si l'on n'est qu'une âme faible; courir au-devant de la faveur, si l'on est un valet .
J'ai fait un discours, dans le temps, pour demander l'indépendance du juge. Je la cherchais où l'avait cherchée la Révolution, dans le principe électif. On me répliqua, je répondis. Gela dura deux jours. On me démontra que la première République n'y avait rien compris, et que le véritable républicain c'était Napoléon qui, organisant le pouvoir à son profit personnel avait entendu demeurer maître des juges comme du reste. Je fus hué en conséquence. Sur quoi, j'allai philosophiquement recommander au garde des sceaux des républicains qui ne furent pas nommés.
11 est da mode de reprocher ces recommandations aux députés, c'est plus commode que de s'en prendre au système. Il faut bien que le garde des sceaux se renseigne quelque part. J'oubliais : il y a les sacristies.
Pour en revenir à nos mineurs, ils sont dans un bien mauvais cas.
Les juges sont hommes, les juges d'appel comme les autres. Les juges attendent tout du gouvernement. Les gouvernements changent, mais l'esprit gouvernemental, l'esprit de résistance à ce qui vient d'en bas, demeure à travers tout. Et puis les Compagnies minières sont là, armées d'une influence sociale irrésistible, souveraines dans le pays, plus puissantes à Paris que les pouvoirs publics, qui reculent devant elles.
Il ferait bon qu'un juge ne fût pas du côté des Compagnies! Est-ce le peuple souverain, au nom de qui il rend la justice, qui le fera jamais avancer d'un cran? Non, c'est un Monsieur qui se croit ministre parce qu'il signe des nominations, mais qui n'est au fond que l'instrument d'une puissante oligarchie sociale.
Mineur, mon ami, qui as la prétention d'avoir non seulement des magistrats, mais des juges, apprends qu'il faut pour cela être en état de se faire respecter. Tu es le nombre, sois patient, sois obstiné, ton jour viendra. Et quand tu seras fort, donne à tes maîtres d'aujourd'hui une leçon dont ils ont grand besoin : sois juste.