YI L'ARBITRAGE DE L'OPINION
Il y a un homme tué. Il faut en rester là.
J'ai l'obsession de ce soldat qui se promène fusil chargé au carrefour des corons.
Je vois passer ces escouades de gendarmes, qui s'en vont de porte en porte, sous la conduite des agents de la Compagnie, extraire les mineurs de leur logis pour les conduire au travail. On les protège, disQnt les uns ; on les contraint, disent les autres. Un point est certain, c'est qu'ils ne sont pas libres.
J'entends les huées des camarades qui tiennent bon, malgré la Compagnie, le gendarme et le juge. Et je me demande si la haine est moins \i\e au cœur de celui qui, entre deux tricornes, redescend dans la mine, humilié et vaincu, que chez celui qui, crispé dans la résistance, s'acharne à ne pas céder.
L'ARBITEAGE DE L'OPINION 319
La menace est partout. Les cœurs sont mauvais. Il vient aux lèvres un cri de mort, et, désespérant, beaucoup disent : « Que craignons-nous de pire?» C'est l'heure fatale où montent les résolutions funestes. Et le soldat, surmené, énervé, que fera-t-il devant la provocation que la surexcitation contagieuse de la foule rend possible au premier jour?
Un soldat qui a mal compris un ordre, un impatient, un affolé, un sous-officier brutal, un officier négligent ou imprudent, et le malheur est irréparable.
Je ne fais pas le tableau du massacre. Je l'évoque, cola doit suffire.
Après, que fera-t-on? Des discours, des articles. Et puis ? Le sang sera toujours là, et le sang appelle le sang.
Je lisais tout à l'heure un article d'Emmanuel Arène, louant la presse parisienne de son heureuse intervention dans les fêtes franco-russes.
C'est vrai, pendant que se préparaient ou s'accomplissaient ces choses, notre patriotisme était en liesse. Mais Lens, c'est de la patrie aussi. Des Français qui tuent des Français, est-ce que ce n'est pas de la patrie déchirée, saignante, affaiblie? Ne doit-on pas tout tenter pour prévenir cet effroyable malheur?.
Qui pourrait agir? Le gouvernement, avec la force irrésistible dont il dispose ? Il a bien d'autres choses en tête. Il a envoyé des fusils, des munitions, c'est tout son devoir apparemment. Celui-ci est aux champs. Celui-là pérore. Un autre guigne un changement de portefeuille dans le prochain ministère. On ne peut pas s'occuper de tout à la fois.
Voyez-vous un ministre qui s'en irait tout seul là-
bas, les mains dans les poches, disant aux Compagnies : « Vous n'êtes rien que par le privilège, vous n'exploitez que grâce à une série ininterrompue de faveurs. Dans l'intérêt de la paix civile dont la garde m'est confiée, dans votre intérêt même, écoutez-moi, et les concessions que je croirai nécessaires, faitesles. »
Puis, se tournant vers les ouvriers : « Mes camarades, nous sommes tous du peuple, gouvernants et gouvernés. Je suis venu vous voir, parce qu'un arrangement médiocre, une paix boiteuse vaut mieux que la guerre. Je ferai de mon mieux pour vous obtenir tous les avantages que la situation comporte. Faites-moi confiance. Le gouvernement de la République manifeste son souci des intérêts du peuple autrement que par des gendarmes. Mais il faut m'aider. Aidez-moi. »
Ah ! les belles acclamations !
Sans doute les Débais crieraient : « On na jamais vu ça. » Oui vraiment, comme on n'avait jamais vu la République avant de l'avoir faite.
« Quel précédent! » geindraient les conservateurs. Fourmies vaut mieux, n'est-ce pas ? Voilà un bon précédent.
Et puis, calmez-vous, braves gens, cela n'arrivera pas. La crainte de déplaire aux monarchistes est le premier devoir d'un gouvernement républicain. Le ministre restera chez lui.
Alors, qui donc se jettera entre les deux camps, pour dire un mot de raison et de paix ?
Pourquoi pas la presse, faute de mieux? Elle donne des fêtes aux envoyés du Tsar. Est-ce qu'elle ne pourrait pas donner à la France, maintenant, la fête de la grève apaisée? Faut-il attendre, pour inter-