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L'ARBITRAGE DE L'OPINION

venir, qu'il y ait des veuves et des orphelins? La presse ne peut-elle pas, dès à présent, rendre inutile l'appel à la charité publique ? Elle a fêté la paix de l'Europe, qu'elle fasse la paix de la France.

Je dis la presse de toutes nuances.

Il y a un syndicat de la presse parisienne. Le hasard veut que j'en fasse partie. Convoquez-nous, monsieur le président.

Il est sans danger que nous causions, n'est-ce pas?

Nous choisirions deux délégués : un conservateur, un républicain ; tous deux de bonne volonté. N'ayant point de mandat défini, ils n'auraient à solliciter l'agrément de personne. Ils seraient les délégués de l'opinion, qui juge en dernier ressort compagnies et grévistes, et donne impartialement gain de cause aux revendications qu'elle croit de justice. Ils écouteraient les deux parties, consigneraient brièvement leurs dires par écrit, chercheraient un accord, le trouveraient sur quelques points ou sur tous, donneraient un conseil. Il leur suffirait peut-être de dire où ils s'accordent, où ils diffèrent. S'ils voulaient se faire départager, libre à eux de choisir un tiers.

C'est une sorte d'arbitrage moral, qui aurait la sanction suprême : l'opinion. Ne ferait-on que poser la question clairement des deux parts, une fois précisée, elle serait peut-être bien près d'être résolue.

J'entends toujours vanter les mérites de l'initiative privée par des gens qui ne quittent pas leur fauteuil. En voilà de l'initiative privée. Essayons.

Les conservateurs ne cessent de dire qu'ils aiment le peuple. Eh bien 1 aimons-le ensemble. Youlezvous?

Cela aussi, ce serait un précédent, et un bon 1

Nous étions tous unis hier pour crier : Vive la Russie ! Est-ce que nous ne pouvons pas nous unir une fois pour crier : Vive la France !

Ne loubliez pas. Il y a un homme tué. Il faut en rester là.

Les directeurs de journaux étaient réunis au Grand- Hôtel. Ma proposition était en délibération quand on est venu nous annoncer que, se conformant au conseil de Basly, les ouvriers avaient décidé de rentrer dans la mine.

Sur ma demande, la réunion s'est ajournée. Il n'y avait pas autre chose à faire.

Un fait subsiste que je veux retenir, c'est l'empressement de toute la presse à répondre au premier appel qui lui a été adressé pour une cause de justice et de paix sociale.

J'ignore si ma proposition aurait été adoptée, si on lui en aurait substitué une meilleure ; j'ignore ce qui aurait été dit et fait ; mais ce que je sais, c'est que la presque unanimité des directeurs de journaux étaient là, amenés par le seul désir de faire une œuvre utile, si la possibilité leur en était démontrée. C'est un fait qui ne sera peut-être pas sans conséquence pour l'avenir.

Lorsque j'ai parlé des sentiments qui avaient réuni naguère tous les Français dans un même élan patrio-

tique, lorsque j'ai dit que — les Russes partis — ces sentiments pouvaient et devaient encore subsister parmi nous, et que nous ferions bien d'appliquer ce qui nous en restait, à faire œuvre de pacification sociale, j'ai été hautement approuvé de tous. Les félicitations que j'ai reçues d'hommes qui ne peuvent être soup' çonnés de partialité à mon égard, n'en sont que plus significatives, puisqu'elles montrent qu'il y a dans l'idée de la paix civile, au nom de la Patrie, un point de rencontre pour tous les Français. Que la presse se soit spontanément fait l'organe de cette idée, et qu'elle se soit trouvée prête à la traduire en actes, il n'y a rien de plus honorable pour notre pays.

C'est ce qui doit demeurer de la réunion d'aujourd'hui. Peut-être l'enseignement ne sera-t-il pas perdu.

Maintenant, la grève est terminée. Quelle que soit l'issue, un premier sentiment se fait jour : nous sommes délivrés du cauchemar sanglant qui nous hante depuis tant de semaines. Qui n'a souvenir de ces courtes notes dans les journaux, au milieu du récit de nos fêtes. Des hommes, des femmes arrêtés avec leurs enfants. Les rixes, les violences, les menottes, la prison, et la -crainte du pire : la vision menaçante du sang répandu. Un homme a été tué, c'est déjà trop. Mais la catastrophe redoutable a été évitée. Un soupir de soulagement sort de toutes les poitrines.

Maintenant, réfléchissons. La grève terminée, qu'estce que cela veut dire dans le cas présent?

Gela veut-il dire qu'après une discussion loyale, lesuns ont reconnu qu'ils avaient été trop exigeants, ou que les autres ont compris que certains abus devaient être redressés? Gela veut-il dire qu'un accord

est résulté de concessions réciproques faites des deux parts ?

Non, car il n'y a pas eu de discussion. Il n'y a pas eu d'accord.

La grève est terminée, non par une réconciliation des parties, mais par le triomphe de la Force.

Là est le mal, pour qui a souci de l'avenir.

La paix imposée par la Force, tous les régimes la donnent avec des gendarmes. La paix de la liberté, la paix de la justice. C'est ce qu'avait promis la République. Ce jour n'est pas encore venu. Quand viendra-t-il ?

Que voulez-vous que pensent ces hommes, à qui Ton a donné, comme un avantage pour eux, le droit de grève, c'est-à-dire le droit de souffrir et de faire souffrir les leurs, pendant un temps, en vue d'une amélioration possible pour l'avenir. Grand bénéfice, n'est-ce pas, que ce droit proclamé, reconnu? Tel qu'il est, ils l'acceptent. Ils veulent en faire usage, et dès les premiers pas ils se heurtent à la force publique, qui brutalement les refoule, et livre aux juges ce que l'on ramasse au hasard du tas. Tout à l'heure ils seront condamnés, pour avoir dit : je n'ai pas vu, quand le gendarme dit : j'ai vu.

C'est la Société tout entière qui se lève pour écraser le misérable.

Eh bien ! ce n'est pas assez : la faim l'achève. Battu, meurtri, ligotté, emprisonné, il a résisté ; affamé, il cède. La grève est finie? Non, vqus ne diriez pas ce mot si vous lisiez dans les cœurs.

J'écrivais hier : ce n'est pas la paix : c'est la trêve entre deux révoltes. Et voilà précisément à quoi il faut songer.

Quand la grève est venue, on discute sur le sort du mineur : les conditions de son travail, son salaire, sa vie, tout devient sujet d'enquête. La grève terminée, on dit : « passons à autre chose ». Et c'est justement ce qu'il ne faudrait pas faire. Quand le misérable réclame, on le cogne ; quand il se tait, on l'oublie. Comment la raison, la modération, la prudence ne feraient-elles pas place dans son âme aux sentiments de révolte qu'on y a déposés, et qu'on y développe jusqu'au jour où, éclatant, ils sont violemment réprimés.

La solution de la question sociale est probablement lointaine encore. Mais si l'on voulait, quelque chose serait proche qui aiderait tout, rendrait tout aisé. Ce serait de donner aux faibles, par des actes, le sentiment que la force d'État va désormais cesser de s'exercer contre eux, pour les secourir contre les atteintes de la fatalité humaine et sociale.

La solution scientifique d'un problème social est une belle chose, mais elle ne supprime pas la lutte : elle l'atténue, elle la réglemente, elle l'organise. La bonté va plus loin : elle touche les cœurs. Qui sait quels sentiments ferait jaillir au cœur de la masse, la bonté sociale, la bonté active d'un gouvernement allant à eux sans gendarmes ni fusils, avec de la bonne volonté et le désir vrai, profond, d'employer toute la force dont il dispose pour mettre un peu plus de justice dans ce monde.

Plus de ministres 1 des hommes.

C'est l'hiver. L'homme a contre lui l'homme : ce û'est pas assez. Il faut que la nature s'en mêle. Et à la misère, à la faim, il faut que s'ajoute le froid. Pas de feu. Pas d'habits. Le jour, la nuit, on gèle dehors, on gèle dedans.

Tiens, il y a des pauvres, qui l'aurait cru? Oui, des pauvres, des êtres sortis de la femme, qui voient flamber le feu aux fenêtres, et qui ont froid; qui regardent les amas de victuailles aux étalages, et qui ont faim.

Depuis longtemps, Séverine clamait à tous les carrefours, invoquant le droit d'asile contre l'hiver. Elle a bien du talent! disait-on. Et puis après? Après? Rien. Ahl comme c'est curieux. Voilà trois petits enfants, à moitié nus, qui sont morts de froid sur la berge de la Villette. Va les ramasser, prêtre du Christ, et puisque tu n'as pas su — le pouvant — les protéger dans la vie, ne manque pas de leur régler en latin leur pauvre petit compte dans la mort. Et toi Chincholle, fais ton article pour Magnard, qui l'insérera très bien, mais se gaussera de toi, te narguant du titre de « marchand d'articles de sensibilité ». Amer quolibet de la part d'un homme qui connaît le prix des articles. Aussi Chincholle a profité de la leçon. Deux vieillards sont morts de froid dans. la rue, avant-hier. Il n'en a soufflé mot.

Plus hardi, un de nos conseillers municipaux a voulu donner son avis sur les mesures à prendre. 11 •*

écrit un article pour dire qu'il faut, en effet, ouvrir des chauffoirs, mais à la condition expresse qu'on empêche les gens de la banlieue d'y venir. On n'est pas plus conseiller municipal.

Pendant ce temps, sans bruit, l'hiver fait son œuvre, et le cortège macabre des phthisies, congestions, bronchites, et autres agents de salubrité sociale, nous débarrasse, par une sélection rationnelle, d'un encombrement malsain.

Tout cela n'est pas beau. Il y a pis encore. Qui se souvient de la grève du Pas-de-Calais ? C'étaient des mineurs, qui prétendaient obtenir un meilleur salaire d'un travail qui les tue avant la vieillesse. Eurent-ils tort ou raison ? Leur grève fut-elle bien ou mal conduite? Ce n'est pas la question d'aujourd'hui. Comment, s'ajoutant au pouvoir des Compagnies, tout l'effort social fut dirigé contre eux, je n'ai pas à le dire davantage.

Ce qui est certain, c'est qu'ils furent vaincus, et leurs prétentions repoussées. Vous souvient-il de l'attitude des journaux monarchistes et modérés pendant la grève? « Rendez- vous sans condition, criatt-on aux ouvriers, et tout ce que la pitié pourra faire pour vous sera fait. » Les événements voulurent qu'ils se rendissent, en effet. Les gendarmes, d'ailleurs, les y aidèrent à coups de sabre, et les juges aussi, envoyant en prison les témoins qui ne voulaient,pas mentir.

Enfin on les eut à merci. Le gouvernement de la République se félicita fort de cette belle victoire, et la Chambre républicaine battit des mains.

Un des bourreaux, pourtant, n'était pas content de l'autre. Voyant râler le patient, le juge dit à la Compagnie : « Tu serres trop fort ». Mais la Compagnie

ne voulut pas lâcher. On n'a pas oublié la phrase du procureur général de Douai se plaigant des coupes sombres, pratiquées par les patrons de la mine dans la masse inerte des travailleurs affamés.

Heureusement, le ministre des Travaux publics était là. Écoutez-le plutôt :

Je me suis préoccupé de la question des ouvriers congédiés, dès que je me suis installé au ministère des Travaux publics. J'ai été heureux d'obtenir Tassurance que les mesures prises par les Compagnies n'étaient pas définitives. J'ai invité les préfets du Nord et du Pas-de-Calais à pousser hs Compagnies à entrer largement, et tout de suite, dans la voie où elles se montrent disposées à s'engager. Je leur ai écrit de tout faire pour hâter cette solution désirable, en ajoutant que les Compagnies travailleront ainsi de la façon la plus féconde à l'apaisement des esprits, au sein de ces populations qui viennent d'être si durement éprouvées.

Dites après cela, que le gouvernement de la République ne s'intéresse pas au sort des classes laborieuses. 11 est vrai que, malgré ces belles paroles, les ouvriers furent brutalement renvoyés par centaines. Mais ils auraient été bien mal avisés de se plaindre : le ministre avait écrit une belle lettre aux Compagnies, et il avait été « heureux d'obtenir l'assurance, etc. «.Heureux ministre d'être heureux à si bon compte.

On dira peut-être que si le ministre avait voulu, il se serait fait obéir, et qu'il lui aurait suffi, pour cela, de supprimer les faveurs sans nombre dont il accable les Compagnies qui violent, à chaque instant, leur cahier des charges. Mais peut-on demander aux ingénieurs de l'État de faire de la peine à leurs chers camarades des mines ? Ce serait cruel, assurément. Et puis, voyez ce qui arrive dans une des fosses d'Anzin :

la négligence de l'inspection vient de causer la mort de deux hommes. Si on les avait renvoyés, ça ne leur serait pas arrivé. N'est-ce pas une consolation pour ceux qu'on met aujourd'hui dans la rue ?

Car, non seulement on n'a pas repris les ouvriers congédiés, mais les Compagnies, dans un accès • l'atroce cruauté, profitent des rigueurs de l'hiver pour expulser des corons les mineurs désignés à leur vengeance. Vieillards, femmes, enfants, sont laissés dans la rue, sans abri, sans ressources.

Le fait s'est produit hier encore à Billy-Montigny, dans les corons de Méricourt, appartenant à la Compagnie des mines de Courrières, dit le journal opportuniste le Progrès du Nord.

Trois mineurs, les nommés Léon Boucherat, dit le Zouave, Anthème Brassart, et Théry, dit Lémy, ont été expulsés vendredi des logements qu'ils occupaient.

Un huissier assisté de deux gendarmes et d'une équipe d'ouvriers au service de la Compagnie, a procédé à cette belle opération.

Les meubles ont été déposés dans la rue.

Et les malheureux expulsés, leurs femmes et leurs enfants, ont dû solliciter l'hospitalilé des persrmnes du village étrangères à la Compagnie, car pas un mineur n'aurait osé leur donner asile par crainte d'encourir les sévérités de leurs chefs, et notamment du directeur, le clérical M. Kolb-Bernard.

Une famille a dû se réfugier dans une grange.

Et le bon journal, admirateur du ministère et de la majorité, s'emporte en véhémentes invectives :

Point de délai pour ces anciens serviteurs des richissimes Compagnies ! Point de pitié pour ces grands criminels, coupables d'avoir osé défendre leurs intérêts contre l'arbitraire patronal. L'hiver est rude et prolongé. Les malheureux expulsés risquent de mourir de froid et dp faim. Car,

privés de travail depuis plus de trois mois, ils ont épuisé depuis lonfilemps leurs dernières ressources. Et les voilà aujourd'hui, sans feu ni lieu.

... Qu'ont-ils donc au cœur, ces hauls et puissants seigneurs de la grande industrie, etc.. Ont-ils fait la gageure de pousser à bout la patience publique, et de déchaîner un universel mouvement d'indignation et de colère ?

Ainsi parle un journal gouvernemental, concluant par cette question de suprême détresse : « Est-ce là l'apaisement qui nous fut promis par M. Jonnart" Qu'en pense M. le ministre des Travaux publics? »

Moi, je vais le lui dire, au Progrès du I\'o7'd, ce qu'en pense M. le ministre des Travaux publics : Son Excellence pense que le Progrès du Nord l'embête.

Dormez paisiblement, bonnes Compagnies. La République, avec son ministre, son gendarme, son juge et son prêtre, saura veiller sur votre repos. Pendant ce temps, sous un ciel clair, les expulsés auront pour refuge la voûte étoilée qu'un Dieu bon fit pour tous. A chacun son lot.

Le Réveil du Nord est un journal socialiste de Lille, mal vu des Compagnies de charbonnage, des magistrats de la République, des préfets, des ministres, des évêques et des journaux modérés. Tout ce qui représente, à un titre quelconque, Tordre terrestre ou divin, est conjuré contre cette déplorable feuille

qui, ea plein pays minier, tient tête aux rois de la mine.

En ces pays noirs, il n'y a que deux partis : on est pour ou contre les grands charbonniers. Tous les chefs d'industrie sont naturellement les alliés de ces nobles seigneurs; la banque, le haut commerce se groupent autour d'eux, les grandes influences sociales sont à leur service, les fonctionnaires politiques ont pour mission de leur obéir, et de tout ce monde embrigadé sous sa bannière, l'Église fait un bataillon carré contre lequel se brisent tous les efforts des abatteurs de charbons. Prendre parti pour cette engeance, c'est attirer sur soi un grêle de coups. Le Réveil du Nord vient d'en faire l'expérience.

Au cours de la dernière grève, le journal socialiste qualifia de faux frères, cinq mineurs qui étaient rentrés à la fosse avant la décision du syndicat. Certes, le terme n'est pas gracieux, mais il s'excuse de luimême, quand on voit comment les gagistes des Compagnies traitent les malheureux ouvriers qui se risquent au premier rang dans la lutte aventureuse contre les souverains du charbon.

Savez-vous ce que pèse exactement le mot de faux frère dans les balances de l'impartiale justice? Le voici : quatre mois de prison, 2,100 francs d'amende, 1,300 francs de dommages-intérêts, vingt-cinq insertions. C'est le tribunal de Bé thune qui, d'abord, prononça ce jugement par défaut. A Béthune, le journal socialiste ne put trouver ni avoués, ni as'ocats, ni huissiers. Toute la basoche était aux Compagnies. Nos robins n'avaient garde de déplaire aux hommes toutpuissants qui disposent à leur gré des faveurs gouvernementales. Le tribunal seul échappait, paraît-il, à la contagion. Les juges le firent bien voir, d'ailleurs,

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par la belle sentence que je viens de rapporter. Quant à la Cour de Douai, son état d'esprit est apparemment le même, puisqu'elle confirma, après débat contradictoire, la sentence rendue par défaut. Lorsqu'une industrie peut seulement avoir un de ses représentants les plus éminents à la présidence du conseil des ministres, on n'imagine pas combien cela fait de tort à ses adversaires.

Je vois que le Temps se réjouit grandement de la condamnation du Réveil du Nord. Ce journal félicite chaleureusement les magistrats de leur « sévérité », et les invite « à faire respecter par des sentences rigoureuses, les principes solennellement proclamés en 1789 ».

Pauvres pri i cipes de 89 ! Misérables révolutionnaires, malheureux fous qui, ayant tué, vous fîtes tuer pour des formules! Voyez ce qu'on fait de vous, de vos rêves, de votre héroïque et sanglante folie. C'est à dégoûter de mourir pour quelque chose 1

J'aurais cru que la Révolution, qui a proclamé les Droits de L'homme, s'était proposé pour but l'émancipation de l'individu dans toutes les manifestations de son activité. Sans doute le problème industriel n'étant pas posé il y a cent ans, les hommes d'alors abordèrent les questions de liberté dans la forme où elles se présentèrent. Si on leur avait proposé de remplacer la féodalité de la noblesse par celle de l'argent, ils auraient riposté par les arguments redoutables qui avaient cours en ce temps-là. Si on leur avait dit que c'est le résultat où devaient aboutir tant d'efforts, tant de souffrances, de larmes et de sang, ils auraient reculé d'horreur. Si on avait ajouté qu'au nom même de leurs principes, des juges condamne-

raient, un jour, les continuateurs de l'œuvre d'émancipation inaugurée par eux, ils n'auraient pas compris. C'est ce qui arrive, pourtant.

Sans doute, on ne peut contester aux ouvriers le droit de s'isoler des syndicats et de se refuser à pïendre leur part de la défense des intérêts corporatifs, quittes à bénéficier plus tard des avantages obtenus. Pour ce qui est de les féliciter hautement de cet acte d'insolidarité qui n'aboutit qu'à prolonger, qu'à envenimer la lutte, c'est une autre affaire.

Quand des malheureux sont poussés par la faim, par les cris de la femme ou des enfants, à se rendre à merci, il faut les plaindre de se voir contraints à déserter leur propre cause. Et si leurs camarades ■s'irritent de trouver devant eux comme ennemis, ceux-là mêmes dont ils attendaient le soutien, s'il leur échappe un mot dur et violent, que d'excuses! Et comment se trouve-t-il un homme, un juge — qui, lui, n'a jamais été mis à l'épreuve — pour les condamner sans pitié? Je sais bien qu'aujourd'hui, après tant d'ouvriers condamnés, c'est un journaliste qu'on frappe. C'est justement de quoi l'on se réjouit si fort. Abandonnés à eux-mêmes, les ouvriers sont une proie facile : aidés des journaux et des hommes publics, ils sont redoutables.

Voilà pourquoi il faut envoyer en prison l'homme convaincu d'avoir qualifié de faux frères les cinq mineurs qui ont déserté la cause commune, en pleine bataille, pour faire front contre leurs camarades. Voilà pourquoi, il faut écraser le journal d'amendes et de frais de justice. Voilà pourquoi les journaux modérés se réjouissent, et recommandent aux juges toujours plus de « sévérité ».

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Seulement, pendant qu'on fête hautement l'édifiante condamnation qui couronne si bien les condamnations antérieures des hommes de la mine, le piqueur de charbon, seul dans son trou noir, avec son pic et sa benne, réfléchit à ces choses et se dit que l'ordre social est un mensonge. Il vient de lire dans les journaux qu'on va distribuer 20,000 francs de dividende pour chaque denier d"Anzin. Ce bénéfice vient de lui, sans doute. Cela représente du travail humain, du muscle usé, du sang brûlé, de la vie dépensée.

Que trouve-t-il à l'origine de cette propriété? Un cadeau pur et simple de lÉtat. Cest de sa vie qu'on a donné, et de la vie de son père, et de la vie de ses enfants. Et qu'a-t-on fait pour lui? Rien! Sa situation est-elle meilleure que celle des anciens? Non. Celle des petits sera-t-elle améliorée? Non. Et il regarde partir ce dividende donné. Et il compare. Et tant de criante iniquité l'aigrit, l'irrite, le révolte. Il songe qu'hier, il a fait grève pour obtenir, au profit des siens, une faible part de ce di\adende exorbitant qui lui prend sa moelle, et sa force, et sa vie. Il revoit les gendarmes, les soldats, les fusils braqués, les juges, les témoins condamnés pour n'avoir pas voulu mentir.

Voilà maintenant une condamnation exorbitante prononcée contre des hommes qui n'ont commis d'autre crime que de le défendre. Il s'attache à eux davantage. Le premier de tous les principes de 89, n'est-ce pas la justice impartiale pour tous? Est-ce que ce principe-là n'est pas outrageusement violé à son égard? Il se juge victime de la force. Il se dit que contre la force il n'y a pas d'autre recours que la force. Et frappant à lourde bras la roche qui s'effondre so'is son pic, geignant, suant d'ahan, aveuglé de noir.

il maudit ce qui est, et roule des pensées mauvaises... Voilà de quoi se réjouissent si fort les feuilles modérées. Je crois qu'elles ont tort.

Il y a grève aux mines de Graissessac. La Compagnie houillère prétend renvoyer, pour cause de réduction de travail, un cinquième environ de son personnel, soit 300 ouvriers sur 1,800. Les mineurs s'opposent au renvoi de leurs camarades et proposent de répartir le chômage sur l'ensemble du personnel : ce que les administrateurs n'acceptent pas. Conflit. Grève. Souffrances et misères des faibles. Colère des forts. Haine g'uérale. Aimez-vous les uns les autres, dit le Précepte.

Il faut sans doute un motif grave, pour que les chefs d'une grande exploitation industrielle se décident à se séparer brusquement d'une fraction aussi importante de leur personnel ouvrier. La cause qu'on allègue, c'est la fermeture du marché espagnol, conséquence du nouveau tarif douanier. 0 Méline ! voilà de tes coups 1 Mais ce n'est là, nous dit-on, qu'un prétexte. Les charbons exportés en Espagne par la Compagnie de Graissessac étaient surtout dcstinésà laligne du chemin de fer Tarragone-Barcelone-France. Or, le marché ayant pris fin avant le vote des nouveaux tarifs, n'a pas été renouvelé, et la Compagnie n'a pas

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lieu de s'en plaindre, puisque les conditions en étaient devenues, paraît-il, très onéreuses. Enfin, n'est-il pas étrange que la Compagnie se trouve subitement mise en demeare de ralentir le travail d'extraction, alors qu'un rapport récent de l'ingénieur en chef prévoyait une augmentation annuelle de 1,500,000 francs de dépenses pour travaux supplémentaires destinés à améliorer et à étendre la production?.

Quel est donc ce mystère? Pourquoi ce renvoi soudain de 300 ouvriers quand on n'en peut fournir une raison valable, quand le budget même de la Compagnie dément ses explications? Comment se fait-il surtout que la Compagnie n'accepte pas avec empressement l'offre des ouvriers de répartir entre eux la réduction du travail ?

Hélas! c'est toujours la même histoire. Il n'y a pas deux causes de grève dans les mines. Toujours l'éternel syndicat, avec ses corollaires inévitables : l'administration de la caisse des retraites et la question municipale, comme à Carmaux.

Depuis longtemps, les ouvriers se plaignaient que la société de bienfaisance, qui est aux mains de la direction de la mine, eût contracté l'habitude de faire des largesses aux dépens de la caisse de secours et de retraite, alimentée par les cotisations de l'ensemble du personnel. Il y avait là, comme on le devine sans peine, une cause de récriminations toujours renouvelées, dont le syndicat se faisait nécessairement l'organe.

C'est naturellement encore le syndicat qui prétendit s'opposer au premier renvoi de 80 ouvriers, annoncé par la Compagnie après la mise en vigueur des nouveaux droits de douane à la frontière espagnole. H

offrait de remplacer cette mesure par une diminution proportionnelle du travail de chacun, La Compagnie répondit par le renvoi de 300 ouvriers. Le syndicat persista dans sa proposition. Inutilement. C'était la suerre.

Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la liste des ouvriers renvoyés, pour apercevoir les véritables motifs de la décision violente de la Compagnie. Des conseillers municipaux sont expulsés en première ligne, ainsi que la plupart des fonctionnaires du syndicat. Sur 34 ouvriers ayant pris part à la fondation du syndicat, 27 sont expulsés. Est-ce clair? On pense bien que les administrateurs de la caisse de secours et de retraites ne sont pas épargnés. Bien entendu, il s'agit exclusivement des opposants. L'un des ouvriers renvoyés a 38 ans de services. Contrairement à ce qu'on a dit, la Compagnie a gardé un très grand nombre d'étrangers. Tous ces faits n'indiquent que trop clairement le but poursuivi. Se débarrasser des conseillers municipaux dont l'autorité porte ombrage aux agents de la Compagnie, des administrateurs gênants de la caisse de retraites, et des organisateurs du syndicat, voilà le résultat qu'on veut obtenir, fût-ce au prix d'une grève, avec toutes les misères qu'elle entraîne.

On s'explique aisément, dans ces conditions, le refus de répartir le chômage entre tous les mineurs. Si le motif du renvoi des ouvriers était vraiment celui qu'on allègue, la Compagnie serait trop heureuse de conserver tout son personnel, en réduisant ses dépenses dans la proportion nécessaire. Mais le dessein qu'elle poursuit l'oblige à rester sourde à la généreuse proposition des ouvriers. Et alors, on a ce spectacle d'administrateurs impitoyables condamnant

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1,800 familles à la misère pour sauvegarder leurpréémineure politique et sociale, tandis que les affamés s'obstinent à vouloir se rationner pour assurer un peu de pain à leurs camarades expulsés. Comparez le féroce égoïsme des uns avec le dévouement, avec la générosité des autres.

Écoutez les mineurs :

« A la Compagnie qui prétendait devoir réduire d'un cinquième son personnel, nous avons dit : « Soit, nous ne refusons pas de tenir compte de létat de vos affaires, réduisons d'un cinquième le nombre des journées que chacun de nous faisait... »

« La Compagnie s'obstine à vouloir renvoyer 300 ouvriers qui n'ont jamais démérité, dont la plupart montrent sur leur corps les blessures reçues, les marques apparentes des services rendus. On veut disperser sur toutes les routes 300 familles en proie à la Qoire misère, à l'horrible incertitude du lendemain. Nous nous opposons à cet acte d'inutile iniquité. Pour empêcher cela, nous sommes résolus à subir toutes les épreuves, nous lutterons jusqu'au bout, nous faisons appel à tous ceux dont le cœur est accessible au sentiment d'humanité que nous ressentons si profondément. »

Trop souvent, dans les grèves, le gouvernement tout en constatant le bon droit des mineurs, s'est déclaré impuissant à leur venir en aide, sous le prétexte qu'ils avaient compromis leur cause par de regrettables violences. Cette excuse ne peut être invoquée ici. 11 faut reconnaître, d'ailleurs, que -M. Dupuy, dont les ouvriers mineurs ont sollicité l'intervention, n'a pas hésité ù, inviter la Compagnie à accepter la généreuse proposition des grévistes.

Vains efforts. La direction de la mine, impitoyable a refusé.

Le gouvernement ne manquerait pas de moyens de réduire la Compagnie de Graissessac, qui est, nous dit-on, une grande solliciteuse. Mais, qu'attendre de M. Dupuy, quand nous l'avons vu hier, à la Chambre, se prêter à l'indigne tartuferie de M. Guillemin ?

Il s'agissait, comme on sait, d'empêcher les ouvriers renvoyés par les Compagnies de continuer à faire partie des syndicats, La Chambre a décidé, sous la pression gouvernementale, à une majorité de onze voix seulement, que les ouvriers renvoyés ne pourront continuer d'appartenir aux syndicats que s'ils n'exercent pas une autre profession. En d'autres termes, pour rester syndiqués après leur renvoi, il faudra qu'ils puissent vivre sans travailler. On ne se moque, pas plus impudemment des gens qu'on traque et qu'on ligotte. 11 dépendra désormais des Compagnies, en chassant un ouvrier de la mine, de l'expulser en même temps du syndicat.

Comment la Compagnie de Graissessac prendraitelle au sérieux les propositions de conciliation venues d'un gouvernement qui se fait son auxiliaire dans la lutte des grandes puissances industrielles contre les syndicats? Si le ministre se borne à des démarches de pure forme, s'il encourage par ses actes parlementaires la Compagnie à s'obstiner dans sa résistance, il faut que l'appel des mineurs de Graissessac soit entendu, et que l'opinion publique se manifeste assez vigoureusement en faveur de ces braves gens pour leur assurer gain de cause. C'est une question de guerre ou de paix sociale.

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