‹ La mêlée socialeChapitre 112 sur 131 · PARADOXE DE GRÈVE · texte numérisé non relu

PARADOXE DE GRÈVE

La grève de Graissessac n'a aucun succès dans les journaux. Si elle avait été l'occasion de quelque crime, si les ouvriers mineurs s'étaient laissés entraîner à des manifestations tumultueuses, à des violences, ce. serait une autre affaire. Les journaux réactionnaires feraient des articles féroces sur leur thème habituel : « Il faut massacrer cette canaille ». Les socialistes riposteraient de leur bonne encre. Et les feuilles modérées essayeraient de concilier tout le monde, en proposant, comme terme moyen, de massacrer avec modération. Brochant sur le tout, le gouvernement ferait donner la troupe, et l'on n'aurait pas plutôt écrabouillé quelques mauvaises têtes, que la paix sociale, dans la soumission et dans le silence, serait enfin réalisée.

Malheureusement rien de tout cela n'est de saison aujourd'hui. Que faire avec des gens qui s'obstinent dans leurs réclamations sans aucune manifestation de violence?

Au fait, que réclament-ils? Qu'on répartisse sur la totalité d'entre eux le salaire dont peut disposer la Compagnie, au lieu de jeter brutalement sur les grands chemins 300 familles ouvrières sans travail, sans ressources, livrées à toutes les suggestions de la misère. En d'autres termes, ils font grève pour obtenir une diminution de salaire. Quel paradoxe 1 C'est la première fois sans doute qu'une réclamation de cette

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sorte amène un conflit entre ouvriers et patrons. L'ouvrier disant : je veux gagner moins, et le patron refusant d'accéder à cette étrange demande, voilà probablement ce qui ne s'était jamais vu.

Il es\ donc impossible, cette fois, aux feuilles conservatrices et modérées, de sortir leurs clichés ordinaires sur les exigences des ouvriers, et sur les regrets qu'éprouve la Compagnie de n'y pouvoir satisfaire en raison du malheur des temps. Il faut renoncer à énumérer les bienfaits des Compagnies et à flétrir l'ingratitude des ouvriers.

Puisque toute cette rhétorique convenue se trouve hors de saison, peut-être pourrait-on profiter de l'occasion pour louer comme il convient le noble désintéressement, l'héroïque générosité de malheureux qui demandent seulement l'autorisation de sacrifier une part de leur salaire au profit de leurs camarades plus malheureux encore. Il est déjà lamentablement insuffisant, ce salaire. Eh bien ! ils veulent le rogner, se dépouiller d'un peu du nécessaire pour atténuer la misère de leurs compagnons de travail. Peut-être pourrait-on vTaiment exalter cet admirable exemple de solidarité, et vanter, comme elle le mérite, cette belle vaillance qui exige de l'homme un efTort plus iong, plus douloureux que le plus grand acte de courage militaire. Peut-être pourrait-on citer en exemple cette action, si noble qu'il n'en est pas dont l'humanité puisse plus justement s'enorgueillir.

Peut-être aussi pourrait-on s'adresser aux grands patrons de la mine et les faire rougir du criminel égoïsme qui ferme leur cœur aux cris de pitié qui montent d'en bas. Quel beau thème pour les chrétiens professionnels avec ou sans soutane ! Rappeler à ces

hommes que l'homme n'est pas une matière première, comme dit l'autre, dont on use et dont on abuse à son bon plaisir. Leur parler de la honte qu'il y a pour eux à laisser leurs salariés s'émouvoir seuls du sort de leurs camarades. Leur montrer le danger de condamner forcément à la pire misère des travailleurs qui les ont bien servis, et dont le travail a entretenu leur aisance et leur luxe. Leur dire, s'ils ne sont accessibles à d'autres sentiments que l'intérêt égoïste, que refuser aux misérables le droit d'aider les misérables, prendre d'abord sur les besoins de la vie du pauvre pour lui voler ensuite sa suprême jouissance, son dévouement, son droit à la bonté, c'est susciter tôt ou tard un effroyable déchaînement de colère, dont les conséquences ne se peuvent calculer.

Cela se pourrait faire, en effet. Mais cette œuvre, apparemment, ne tente ni conservateurs, ni chrétiens, car ils se taisent et, confiants dans V armée-gendarmerie de M. de Galliffet, se disent tout bas : « Qu'importe, puisque nous sommes les plus forts I » J'avoue que ce raisonnement, qui les rassure, m'épouvante. Car lorsqu'on aura bien mis dans la tête de tout ce monde que la justice est une duperie, et que c'est la force seule qui décide, le nombre s'apercevra que la force est en lui, et la tentation d'en user sera grande.

Pour rester dans l'affaire de Graissessac, le silence de ceux qui auraient tant de raisons de parler, de dire la parole de paix et de bonté qui serait entendue, puisque les intérêts pécuniaires des propriétaires de la mine ne sont pas même en jeu, montre bien la mortelle intensité de la lutte sociale, sous l'apparence chrétienne d'un charité menteuse.

Pour que l'animositc s'apaise, pour qua la lutte

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s'harmonise i il faut que les heureux du monde arrivent au sentiment de la solidarité humaine, aujourd'hui confiné dans, les couches sociales inférieures. C'est le malheur de la richesse, de dessécher les cœurs médiocres, d'éloigner l'homme de l'homme, d'isoler l'individu, de le pousser à se barricader matériellement et moralement contre les entreprises d'autrui, qu'elles soient violentes ou de suggestion sentimentale. C'est la compensation de la misère, d'amollir par a souffrance les cœurs moyens, de rapprocher l'homme de l'homme, et, en lui faisant sentir le prix de l'aide matérielle ou morale qui vient d'autrui, d'éveiller dans l'individu, avec le besoin d'être secouru, le désir de secourir. La charité des riches est de faste, ou de peur — terrestre ou divine. La bonté des pauvres, c'est le besoin désintéressé de s'entr'aider, la joie de donner, dont la nécessité de recevoir a enseigné le mérite.

Quand la masse fortunée se sera élevée jusqu'au sentiment désintéressé de la solidarité kumaine, la question sociale sera bien près d'être résolue. C'est moins une formule à trouver, qu'un sentiment à faire pénétrer dans l'homme, jusqu'à le lui faire passer de la bouche dans le cœur. Supposez les chrétiens de nom, chrétiens de fait, et il n'y a plus de question sociale. Que de fois, visitant des habitations d'ouvriers à Montmartre, n'ai-je pas trouvé dans de pauvre ménages un enfant, deux enfants en supplément^ parce que la voisine était en couches, parce que le voisin était à l'hôpital! Cela ne ressemble guère au cabotinage de certaines charités aristocratiques, et c'est autrement méritoire. Souvent, j'ai pensé que le jour où les favoris de la fortune arriveraient à ressentir le besoin d'un tel dévouement, l'humanité serait pour

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jamais débarrassée d'une lourde partie de son fardeau de misère.

Sans doute, le mal est surtout dans l'action du milieu social. Mettez les ouvriers désintéressés de Graissessac à la place des patrons égoïstes : le problème n'aura pas fait un pas. Les personnes se seront déplacées, non l'égoïsme, non le dévouement. Seul, le rapprochement des hommes, par le contact quotidien des misères communes, peut opérer le grand miracle de l'universelle bonté.

En vain l'empirisme chrétien prêche-t-il le rapprochement du patron et de l'ouvrier. Ce n'est qu'une prédication, c'est-à-dire un vain bruit perdu dans l'assourdissante clameur du grand combat industriel. Loin de les rapprocher, l'organisation moderne de l'industrie semble les séparer chaque jour davantage. Le socialisme hardi a résolu de les confondre en un exemplaire complet d'humanité. C'est à la réalisation de ce beau rêve que doit se consacrer désormais l'effort des gouvernements, quand les empiriques d'aujourd'hui auront cédé la place à des hommes.

A GRAISSESSAC

Et la grève de Graissessac durait toujours. Depuis quatre mois les mineurs sont sans travail. Depuis quatre mois ils sont réduits, eux et leurs familles, à la poftion congrue. Depuis quatre mois, on pèse le pain,

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on mesure la soupe, chacun se limite au strict nécessaire. Depuis quatre mois l'impassible Compagnie résiste au cri d'humanité qui monte des mineurs afTamés.

Un mot ferait cesser tant de misères. Ce mot, la Compagnie s'obstine à ne pas le dire et le gouvernement complice l'encourage de sa criminelle patience. Elle s'entête i. vouloir renvoyer 300 mineurs. Des raisons qu'elle allègue pour justifier cette mesure, aucune n'a pu résister à l'examen. Le premier devoir du gouvernement était de faire vérifier ces raisons, de relever les chiffres, de constater les faits et de soumettre le tout à l'appréciation de l'opinion publique. On s'est borné à quelques explications embrouillées destinées à obscurcir, à dénaturer la vérité. Jusqu'ici l'affirmation des grévistes subsiste tout entière : « On renvoie des ouvriers ; ce n'est pas parce qu'on réduit l'extraction. On réduit l'extraction pour renvoyer des ouvriers. » Voilà d'un mot toute la question que le gouvernement se refuse à éclaircir. Il ne s'agit pourtant de rien de moins que de la violation du cahier des charges. Il s'agit aussi du sort des ouvriers, et cette considération n'est peut-être pas absolument indifférente.

Qu'est-ce qu'un régime qui permet de renvoyer sans raison valable un homme qui a travaillé dix, et quinze et vingt ans, dans la mine, qui y a usé sa vie, qui y a été blessé, qui a versé quotidiennement une part de son salaire en vue de la retraite, et qui se voit priv^. — il dit généralement volé — du fruit légitime de son travail, par une décision arbitraire contre laquelle il n'est pas de recours? Le gouvernement de la Républic^ue a peut-être tort de se désintéresser de ces choses,

alors surtout que le président de cette même République connaît si bien ces questions-là pour les avoir vues de si près. L'iniquité, les gendarmes aidant, se supporte un temps, et puis l'éclat se produit qu'on aurait pu prévenir.

Est-il \Tai que la grève de Graissessac ne soit qu'un incident de l'éternelle lutte des Compagnies contre lesyndicats ou%Tiers ? C'est encore une question qu'il aurait fallu tirer au clair. Mais pourquoi le gouvernement ferait-il cet effort quand il est au premier rang de ceux qui combattent les sjoidicats nés de la loi républicaine. Quelle folie de croire qu'on peut donner une liberté légale, et la reprendre par mesure administrative, ou en encourageant sous main tous ceux dont cette liberté menace le privilège! Ainsi procédèrent jadis tous les hommes d'ordre, fauteurs de révolutions.

Pour sauver les apparences le gouvernement feint de s'entremettre. Il faut voir de quel entrain. Son dernier trait de génie est d'avoir obtenu de la Compagnie qu'elle ne renvoyât que 250 ou^Tiers.

Il y a cependant des questions qui auraient dû piquer la curiosité d'un homme d'État. Celle-ci par exemple : Pourquoi la Compagnie de Graissessac soutient-elle, depuis quatre mois, un assaut qui lui porte nécessairement un grave préjudice, pour résister à une demande qui n'aggrave pas ses charges ? Il y a là quelque chose de bien obscur. Tout est paradoxal dans cette grève. Avait-on jamais \u des ouvriers ré- <"lamer une diminution de salaire, pour faire, de la part de travail qu'ils sacrifient, le gagne-pain de leurs camarades menacés de renvoi? Non. Le gouvernement ne veut pas savoir pourquoi la Compagnie refuse de

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prendre une mesure qui ne lui coûterait rien, et pourquoi elle préfère perdre de l'argent contre les ouvriers que d'en gagner avec eux.

Le désintéressement, la générosité des mineurs ne touchent guère nos bons ministres, et ne leur suggèrent pas du tout ridée de mettre fin au conflit. Sils entrevoient la fin de la grève, ce n'est pas par une solution de justice venue de ceux qui ont le pouvoir d'arbitrer la question. Non. Certains se disent peutêtre : « La patience des mineurs se lassera. Tant de dureté, tant de mauvaise foi, tant d'injustice finiront par révolter, par pousser au désordre des malheureux qui soufifrent et dans leur chair, et dans la chair de leurs enfants, à chaque moment du jour. La colère éclatera. La violence fera son œuvre. Alors notre heure sera venue. Gendarmes, sabre au clair et chargez-moi cette canaille. C'est la révolution qui dresse la tète, c'est l'anarchie qui menace. En avant pour l'ordre et pour la paix. >- C'est un beau rêve, en effet, de bourgeoisie amourcuse de la force. Mais les mineurs, pour ne pas donner p. ise à leurs ennemis, résistent à toutes les tentations de violence, et tionnent l'exemple du calme en même temps que de l'obstination. Quand on est si sévère pour ceux qui se laissent entraîner aux désordres, comment ne trouve-t-on pas un mot d'éloge pour ceux qui s'entêtent dans le sang-froid?

Le fait est qu'on n'avait jamais vu de grève aussi paisible. Cela change toutes les idées reçues. On croyait que, par définition, toute grève où intervenaient des députés dégénérait nécessairement en actes de violence. Des ministres nous l'avaient affirmé. En voyant des députés se rendre à Graissessac, on s'est dit : Il y dura des têtes cassées. Et quand on a vu Baudin s'in-

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staller là-bas, on a attendu chaque matin le grand massacre. C'est curieux. La paix règne partout, et je ne vois pas qu'on félicite Baudin d'un résultat où il est' certainement pour une bonne part. Je crois bien, à vrai dire, qu'il ne demande les félicitations de personne et qu'il se contente très bien de son devoir simplement accompli. Il est peuple, il aime le peuple et s'en fait aimer. 11 prêchera, si l'on veut, la réforme sociale à la tribune, mais son vrai champ d'action, c'est la foule remuante et vivante qu'il organise, discipline et conduit par la seule confiance qu'il inspire. On le sent droit, sûr, et bon. On le suit, on l'écoute. Je l'ai vu à Garmaux travailler au maintien de la paix, sous les injures des feuilles opportunistes de Paris et de province, sans s'émouvoir de rien, sans dévier de la route qu'il s'était tracée. A Carmaux aussi, la paix fut maintenue, et ceux qui avaient contribué à la maintenir en furent récompensés par les outrages. Il en sera de même à Graissessac, et personne ne le sait mieux que Baudin.

Gourage, bon travailleur. Prodigue aux faibles la parole d'espérance, l'aide de tes conseils, l'exemple de ton dévouement. Lentement, mais fatalement, 1 oppression décroit, la justice vient.

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