LA DYNAMITE
On demeure stupide devant l'attentat de Barcelone. Quel être vraiment effroyable que l'homme !
L'instinct du meurtre est en lui ; toute son histoire l'atteste. Seulement, comme il est nécessaire, pour que les sociétés se légitiment à leurs propreg yeux, qu'elles fassent la doctrine de ce qui est, les moralistes, suivant les données de leur époque, catégorisent les diflférentes mani^ères de donner la mort, condamnant les unes, légitimant les autres. C'est ce qu'on appelle la morale éternelle.
Tuer l'homme pour le manger, comme le faisaient nos ancêtres et comme font encore les peuplades qui sont demeurées dans l'état primitif, est certainement le meurtre le plus explicable. C'était la morale de ce temps-là, mais la morale' barbare. Le progrès est venu.
Tuer l'homme pour le manger, fi donc! Quel sauvagerie'. Mais l'asservir pour l'obliger à pourvoir aux
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besoins de son maître : voilà la civilisation qui se lève. Tuait-on moins d'hommes par ce procédé que pai l'autre? Ce n'est pas sûr. On les tuait autrement, voilà
On distinguait l'état de guerre de l'état de paix : progrès immense.
L'état de guerre, c'était le retour pur et simple à l'état primitif, la satisfaction du besoin brutal de tuer. On n'avait plus l'excuse de la faim, mais l'instinct atavique était là qui voulait du sang. On tuait pour tuer, comme le tigre après qu'il est repu.
L'état de paix où, par l'asservissement méthodique de la créature humaine, on soumettait, on domptait, on broyait le corps pour la satisfaction des besoins du maître, cela nous paraît monstrueux aujourd'hui, c'était tout simple alors : c'était moral, étant admis.
Aujourd'hui, l'on veut raffiner jusqu'à la guerre, la soumettre à des règles précises, à des conditions déterminées, dans l'intérêt, dit-on, de l'humanité. L'Allemand von der Goltz prétend, lui, que dans l'intérêt de l'humanité, il faut que la guerre soit sauvage, impitoyable, parce qu'alors l'excès de la terreur la rend de courte durée. Ce barbare sentimental a peut-être raison.
En tout cas, le meurtre systématisé, de nos jours, ne choque personne, est même tenu pour légitime et glorieux. Et de fait, aussi longtemps que les hommene seront pas des anges, il faut bien admettre le ca.de légitime défense, pour les nations comme pour les individus.
Seulement, si le meurtre du temps de guerre est demeuré brutal et sanglant — l'effort de la civilisa lion n'ayant abouti qu'à le multiplier dans d'incalculables
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proportions — le meurtre du temps de paix s'est transformé, en se systématisant.
L'esclavage, qui est le premier degré de cette transformation, nous choque aujourd'hui. Mais il est d'hier aux Etats-Unis, où les personnages les plus cultivés, les plus raffinés, le défendaient excellemment. Dans es plantations du Sud que j'ai visitées, on me prouvait couramment que l'esclavage était dans la Bible, et il n'y a rien de plus vrai. La plus grande partie du continent africain n'est-elle pas encore aujourd'hui sous ce régime? Cette institution tue beaucoup plus que ne faisait autrefois le cannibalisme. Il y a la chasse à l'homme, la captivité avec ses souffrances, la misère, la faim, les maladies. Femmes, enfants, vieillards, tombent à l'envi. On laisse faire, quand on n'aide pas le négrier.
Nous autres, hommes blancs, nous avons — entre nous — dépassé cette forme arriérée de la servitude. La lutte pour la vie est demeurée. Elle est comme autrefois sans pitié, non pas dans les mots — car la charité, la fraternité fleurissent sur les inscriptions murales comme dans les livres — mais dans la brutale réalité du fait.
L'homme continue d'asservir l'homme, de le faire travailler à la satisfaction de ses besoins, de retenir pour son usage personnel une partie du gain de son semblable.
Si c'est la guerre, cinq milliards d'indemnité^ et voilà une nation qui prélèvera annuellement sur son travail la rente de cinq milliards, pour en faire bénéficier une nation voisine qui n'aura que la peine de la regarder faire. C'est bien apparemment la forme moderne de l'esclavage antique.
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Si c'est la paix, on fait gratuitement cadeau du bassin d'Anzin ou de Lens à certains personnages qui, soùs l'aiguillon de la faim, y font descendre, avec laide des gendarmes et des juges, d'autres êtres humains. Ceux-ci extraient le charbon pour eux-mêmes, et pour les actionnaires qui n'extraient rien que la part de salaire qu'ils s'attribuent pour ne rien faire La faim, la misère, la maladie, font leur œuvre et déciment les gens de la mine appauvris. Ainsi le veut la morale du temps. Hier, un mineur expulsé de la mine s'est fait sauter par la dynamite. On le plaint et on passe. C'est la fatalité, dit-on. Cette fatalité, qui la fait, sinon l'homme?
Et la révolte? Ah ! la révolte prend toutes les formes possibles. On répond au meurtre par le meurtre : voilà le fond. Les méchants tuent, les bons aussi : c'est ce quïl y a de terrifiant.
Tolstoï a prêché qu'il fallait vaincre la tyrannie par la soumission sans réserve. Cela n'est pas de l'homme. La violence est en lui. Oppresseur ou opprimé, mauvais ou bon, elle sort de lui. Saint Dominique commence par s'offrir comme esclave pour racheter un malheureux captif, et finit par l'Inquisition. Robespierre veut amener le règne de la vertu sur la terre. Son moyen? l'échafaud.
Seulement, toutes ces violences de guerres nationales ou sociales ont un but; elles s'expliquent. En tuant les hommes, on veut tuer les idées. C'est absurde, mais explicable. Tuer pour tuer, sans raison, voilà l'incompréhensible. Si Baudin est tué, c'est qu'il va aux barricades. Il aurait pu tuer.
Mais tuer, broyer des malheureux qui sont en dehors de la bataille apparemment, sans autre raison que le
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besoin du meurtre pour le meurtre et du sang pour le sang, cela ne s'était pas vu depuis Néron. La dynamite fait du premier fou une machine de carnage plus dangereuse que Néron lui-même.
Et je dis fou, ce n'est pas même fou qu'il faut dire, car un fou, dans le délire de la persécution, sous l'empire d'une hallucination, tue en vertu d'uR3 idée fausse sans doute, mais d'une idée.
L'homme de Barcelone? Cherchez l'idée. C'est le détraquement complet, absolu. Cela fait songer à la caronade du roman de Victor Hugo, battant éperdument l'entrepont du navire, écrasant, broyant tout, au hasard du roulis de l'Océan.
Ce sont des forces aveugles qui se déchaînent. L'écart entre le fait et l'idéal est trop grand. Tout équilibre est rompu dans ces misérables cerveaux. Il reste la bête, la bête meurtrière, affolée de sang, inexplicable même pour un Montluc, même pour un Galliffet.
Il faut se défendre assurément. Se défendre dans le présent, se défendre dans l'avenir. Mais comment ? L'expérience ne dit-elle pas l'inefficacité de la répression violente ?
Pour le présent, bien ou mal, la force sociale fera son œuvre.
Pour l'avenir, plus de justice, plus d'humanité I