QUE LA DISCUSSION CONTINUE
L'odieux attentat dont la Chambre a été le théâtre va exciter toutes les indignations, réveiller toutes les colères. On n'en conçoit pas de plus criminel. Jeter I3 mort à l'improviste sur des êtres humains sans défense, tuer pour tuer, au hasard d'un geste qui détermine la zone de massacre, cela déconcerte l'imagination, frappe l'esprit de stupeur.
On se heurte à ce fait qu'un homme est là. danl'ombre, avec l'apparence de la raison humaine, de sentiments humains, méditant le meurtre en masse, sans autre motif que celui-ci : « Je veux ». Rencontrant, en chemin, un enfant, un vieillard, une femme sur le point d'être écrasés, il eût risqué sa vie, qui sait? pour les sauver. Ayant suivi tranquillement sa route, il s'installe, paisible peut-être dans son effroyable folie, et, regardant ces hommes qui son( là — envoyés par le peuple, après tout — jetant les yeu^ sur les spectateurs, hommes, femmes, enfants, incons-
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cienls du danger, attentifs au spectacle qui se déroule. il se demande qui d'entre eux, tout à l'heure, va mourir par son fait. Il n'en sait rien, et cela, suivant toute apparence, ne lui importe' guère.
Il ne se considère pas comme criminel, parce qu'il ne poursuit pas un avantage personnel. Non, il procède d'une idée : il le croit du moins. L'humanité souffre, il faut l'affranchir. Pour cela, tuer. Tuer, non pas des hommes qu'il jugerait bien ou mal dans sa conscience, mais qu'il aurait au moins la prétention de juger : non, tuer pêle-mêle, dans le tas, les vaincus avec les vainqueurs de la lutte pour la vie, ceux-là mêmes qu'il prétend, dans sa démence, sauver par sa tuerie.
En arriver là qu'un être humain, qui aime peutêtre quelque chose, un vieillard, une femme, un enfant, un chien, prononce, dans le silence de ?a méditation, cette irrévocable condamnation contre des êtres humains qu'il ne connaît pas, et qu'ayant prononcé, il exécute froidement la sentence 1 La seule pensée d'une telle aberration est une torture pour la raiscn. Gela est pourtant. Cette incompréhensible énigme se pose à l'esprit humain.
Si c'est un fou, si c'est un criminel ordinaire, la force sociale est assez puissamment organisée pour venir promptement à bout d'un tel danger.
Mais si nos classifications, d'apparence scientifique, sont insuffisantes pour certaines catégories d'âmes que nous fournit la réalité, si un état d'esprit particulier apparaît dans certains êtres qui sont à la fois d'une mentalité inférieure et d'une émotivité exaltée, si, errant sur les limites de l'inconscience, prêts à céder à toutes les suggestions, disposés à subir la
contagion de l'acte qui les hante, et qui, hier, fut réalisé ailleurs, ces automates humains promènent, au hasard de leurs impulsions, les possibilités de mort que la science moderne enferme dans sa main, comment arrêter le hasard au passage, pour prévenir les épouvantables catastrophes que peut nous réserver l'avenir?
Si l'acte engendre l'acte, se saisir de l'auteur du crime n'est rien. Il faudrait prévenir. Essayez donc de pénétrer les premiers éléments du délire, qui est en voie de formation dans ce cerveau, dites donc au législateur de descendre dans cette âme affolée pour lui rendre la paix de la raison! La foule seule peut le l'aire, peut-être, par un état d'opinion réparateur, qui crée, pour tous les esprits inquiets, troublés, prêts à glisser sur la funeste pente, un milieu paisible et bienfaisant. Ainsi, par une action insensible et continue, pourrait peu à peu se rétablir l'équilibre en voie d'être rompu. Le gendarme et le juge sont impuissants. Il y faut tout le monde. Sur les êtres vibrants, émotifs, une bonne parole peut être déterminante. Combien efficace, combien décisive la grande suggestion de tous, imposant à ceux d'une mentalité vacillante, cette pensée, qu'il n'y a ni formule, ni coup de théâtre, qui puisse brusquement changer la destinée des hommes; que la part de souffrances qu'il peut nous être donné de restreindre, sera d'autant plus grande, que Thomme aura plus de respect pour l'homme et placera plus haut l'inviolabilité de la personne humaine 1
Ce sera bien long, direz-vous. Sans doute, mais si d'avance vous vous découragez vous-mêmes, comment vous étonner que d'autres, d'esprit moins rassis,