QUE LA DISCUSSION CONTINUE
perdent la tête, et souffrant d'un mal réel ou imaginaire, divaguant de pensée et d'action, se trouvent, du jour au lendemain, comme autant de machines de mort, sans frein, sans loi, lancées d'une course éperdue à travers les hommes?
Travaillons donc à donner à tous le sentiment que la solidarité humaine va cesser d'être un mot pour devenir progressivement une réalité : la règle des rapports des hommes entre eux.
Donnons aux déshérités la conviction que les heureux du monde, abjurant leurs défiances, sont prêts à concourir, de tous leurs efforts, à faire plus de justice, plus d'équité.
Demain, des apeurés demanderont je ne sais quelles mesures sauvages. On m'a raconté qu'un journaliste, à la Chambre, après l'attentat, voulait fusiller socialistes, radicaux, et tout ce qui ne pense pas comme M. de Vogué. C'est de la belle politique d'anarchiste: la bombe contre la bombe.
La seule parole raisonnable qui ait été prononcée hier à la Chambre, est sortie de la bouche de M. le président Dupuy. Après l'explosion, au milieu de la fumée, il a dit tranquillement : « Messieurs, la discussion continue ».
A ceux qui ont justement applaudi M. Dupuy pour sua sang-froid, je conseillerai de l'imiter. La France, depuis vingt ans, tient de grandes assises, où tous les les Français délibèrent sur la République de justice et de liberté qu'ils ont la prétention de faire. Que la discussion continuel
353 LA ÎJjELÉE SOCIALE
Pendant que M. Deibler aiguise son couperet, pen dant que Vaillant, hagard, bande ses nerfs pour le suprême effort, se raidissant d'avance contre la fatalité déchaînée de ses mains, jugeons l'homme, avant de le tuer, ou, pour parler plus exactement, analysons le phénomène.
— Qu'est-ce que Vaillant? demandais-je hier à un de nos premiers aliénistes. — « Un poseur, me répondit-il sans hésiter, un égoïste, un ambitieux. Il n'aime ni ne hait les hommes. C'est un i^nisonneur, un praticien qui veut, à tout prix, par un éclat, mettre son nom dans toutes les bouches. S'il pouvait y arriver en présentant une fleur, il présenterait une fleur. Il faut jeter une bombe. Il jette la bombe. Je ne fais aucune diff'érence entre lui et un politique qui, pour arriver au pouvoir ou pour y rester, provoque une émeute, fait un coup d'État, donne l'ordre de fusiller, non pour le plaisir de nuire, mais parce que le mal qu'il déchaîne n'est rien à ses yeux, en comparaison de son égoïsme satisfait. »
Ainsi parla le savant. Il faut bien reconnaître qu<? Vaillant ne semble pas un impulsif, pas même un émotif. Point de sensibilité maladive, pas de rêves, aucun mysticisme, jamais de conceptions délirantes. C'est assurément un déséquilibré, mais ce n'est pas un être aflolé de dévouement, à qui le besoin du sacrifice cache l'horreur du crime.
Bien qu'il participe de la nature des dégénérés, on ne peut absolument le classer parmi les régressifs. C'est un être obsédé par l'idée prodigieuse que ce qui est entré en lui de science et de philosophie lui a donnée de lui-même. La société d'un côté, lui de l'autre. N'ayant pas la possibilité d'écrire le livre qui doit modifier l'humanité, la refaire, il procédera par la foudre, comme Zeus. D'un coup de tonnerre, il va décrée?' d'abord, pour recréer ensuite. Et l'on dira : Vaillant a fait ces choses.
Ainsi raisonne le déséquilibré qui, sous l'obsession d'un moi monstrueux, perd le sens du principe à sauvegarder entre tous : le respect de la vie humaine.
Et puis, il faut bien le dire, où est-elle, pour lui, la leçon de choses qui lui enfonce dans la tête cette idée que la vie humaine est inviolable, intangible? Est-ce que nos passions, tous les jours, n'absolvent pas le crime, quand il ne leur arrive pas de le glorifier? Est-ce que Charlotte Corday n'est pas Vange de l'assassinat ? Ne l'a-t-on pas, avant et après Lamartine, célébrée à l'envi? Hier encore, un rédacteur du Figaro s'emportait en invectives contre un officier qui, au cours de la semaine de mai, ayant arrêté un fédéré dans son lit, ne l'avait pas fusillé sur le champ. 11 y a plus, cet officier fut, pour ce fait, recherché par ses chefs.
On écrit tranquillement ces choses, et l'on n'y
pense plus. Mais elles entrent dans certaines têtes,
et n'en sortent pas, détruisant tout équilibre moral,
uscitant les idées de violence, anéantissant le res-
ect sacré du droit de vivre. Passe Érostrate, le
emple d'Éphèse est là. Il aura plus tôt fait d'y mettre
le feu que de prendre modestement sa part du labeur humain.
L'histoire de Vaillant est, en somme, assez vulgaire et très bourgeoise. Il est déçu et rêve d'aller se reposer dans les pampas, à l'ombre des palmiers, comme il a vu dans les Pirates de la Savane. Il est propriétaire à son tour, et ne veut plus du tout faire le bonheur de l'humanité, malgré elle. Sans la mauvaise chance, il construirait peut-être, à l'heure actuelle, la villa algérienne qu'il voyait en rêve.
Il a remis le pied sur la vieille terre d'Europe, en travail d'on ne sait quoi, et l'idée fixe, Vidée mala dive, l'a reconquis. Alors, c'est la préparation du crime, l'excès de vanité de la photographie, l'acte monstrueux, la tentative de fuite déjouée, et le besoin à'épaler qui revient : le discours aux jurés, le prolongement de la moelle épinière, la cellule, l'astre, Herbert Spencer, Darwin, un chaos.
J'en étais là de ma tentative de reconstitution psychologique, lorsque frappa à ma porte un autre savant aliéniste, non moins distingué que le premier, son ami intime et le mien depuis plus de trente ans. Je lui soumets mon analyse.
« Gomment, me dit-il, osez-vous juger de chic, d'après les journaux, le cas d'un homme que vous n'avez pas vu? Vous dites que ce n'est pas un impulsif. Assurément, il ne l'est pas de la même façon que les aliénés ou les épileptiques qui encombrent nos asiles. Mais si l'impulsion est intermittente chez lui, ne voyez-vous pas que le raisonnement intervient surtout après l'acte irrésistible, pour le déterminer, le classer, essayer de le légitimer? Il faudrait une longue et minutieuse ençiuète, pour se prononcer scientifi-
quement sur un tel cas. Pouvez-vous reconstituer la vie de cet homme, depuis le jour où, chassé tout enfant par sa mère, son père, le gendarme — soutien de l'ordre social — refusa de l'accueillir? Avez-vous suivi pas à pas le développement morbide de cette activité cérébrale? Si vous ne l'avez pas fait, croyezmoi, soyez réservé, et ne jugez pas à la légère. »
J'obéis.
Mais quelle que soit la psychologie véritable de Vaillant, un point est certain ; c'est qu'il faut le mettre hors d'état de nuire. La mort est sûrement, pour la société, le moyen le plus expéditif. Est-ce le plus juste? Qui nous a donné — à nous — ce droit que nous dénions à Vaillant : le droit de tuer?
Si jamais une prodigieuse bêtise a été triomphalement formulée, c'est bien par Alphonse Karr avec son : a Que les assassins commencent ! »
Ainsi, tout ce que vous avez à dire aux assassins, vous, société, dépositaire de la sanction morale en ce monde, c'est de les inviter, eux, de moralité inférieure, à vous donner l'exemple, à vous qui prétendez dire et faire la justice supérieure.
Et si les assassins ne vous donnent pas le bon exemple que vous sollicitez d'eux, s'i-ls ne s'élèvent pas jusqu'à vous, c'est vous qui vous abaisserez jusqu'à eux.
Haute conception sociale assurément, et qui fait grand honneur à la civilisation que nous parons des pompeux mensonges d'humanité, sans réussir à cacher la réalité barbare.
3o2 LA MELEE iOClALE