ENCORE VAILLANT
Vaillant arpente sa cellule, muet, sous l'œil morne d'un gardien.
Où va sa pensée? A ceux qu'il aime? A l'acte criminel qui l'a jeté là? A l'angoisse du réveil de demain? Car, c'est demain peut-être.
Des hommes entreront soudainement, au jour. 11 comprendra. Le directeur s'approchera, et, d'une voix grave : « Vaillant, le Président de la République a
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rejeté la proposition de grâce, c'est l'heure de l'expialion. Ayez du courage. » Quelle réponse? Il se raidira. Il affermira sa voix ; parlera de l'anarchie et de Ihu manité; se donnera une bonne attitude. S'il a le vrai courage, il sera simple. S'il se sent faiblir, il s'aiguillonnera de forfanterie.
Et le condamné vit par la pensée toutes les scènes du drame, jusqu'au dénouement de l'horrible bascule. Le bourreau qui lui parle d'un ton bref; les aides qui. le ligottent, échangeant à mi-voix les paroles nécessaires; le prêtre qui s'efforce de détourner son attention, lui présente l'image du grand supplicié qu'on s'acharne à supplicier encore, en le portant jusqu'à la guillotine pour en faire le complice du bourreau. Et puis la porte qui s'ouvre, la place lugubre, les soldats, la foule, les cris, la marche pénible à cause des liens. Enfin l'habit enlevé, le froid, la sangle, la bascule, la lunette qui étreint le crâne... et le reste.
Que de fois l'a-t-il vécue, cette scène, depuis qu'il est entré dans sa cellule? En dépit de lui-même, sa pensée s'y obstine et ne peut s'en détacher. 11 s'interroge. Malgré sa volonté qui se raidit d'avance, la chair tremblera-t-elle? Les nerfs crieront peut-être. Qui serait sûr — même brave — de se dominer en un pareil moment?
Et l'angoisse du soir! Dormir 1 en attendant l'effroyable matin. C'est du supplice tout cela. Pour s'en distraire, quoi? Maudire les juges, la société? à quoi bon? Le temps, qui ne se laisse pas tromper, pèse sur l'homme à travers tout. Glorifier l'anarchie? Rêver du bonheur universel qui doit jaillir des mares de sang que font les bombes? Est-ce bien sûr? Quelle horrible question, à cette heure, en ce lieu 1 Si je m'étais
trompé; s'ils avaient raison, les autres; si le massacre ne menait pas au progrès; si, me croyant martyr, je n'étais qu'assassin? On se dit tout alors, et le doute affolant demeure et tenaille.
Et, pour surcroît de misère, je ne sais quelle espérance confuse, agitant sa lumière vacillante jusque dans l'obscur recoin des plus sombres rêves. I\ouvelle torture qui fait sursauter l'être, empêche la volonté de se fixer, détend les nerfs, amollit le courage. Et pendant que le corps machinalement déambule, l'esprit, raffinant sa souffrance, va de l'extrême désespoir à l'espérance extrême, partout arrêté aux murs d'une prison.
De l'autre côté de ces murs, une foule grouillante, avinée, de filles et de souteneurs, passe la nuit en des chants immondes, attendant dignement la grande leçon de l'exemple que la République française, par M. Deibler, donne à son peuple.
Pendant ce temps, venez avec M. Auguste Marin, du Journal^ au hameau d'Olizy, perdu dans la vallée de l'Aisne. Voyez-vous cette maison propre et bien tenue, la plus belle du village? Un petit perron. Une enseigne blanche : Tabac. C'est la recette buraliste, c'est aussi l'estaminet. Tout est propre, astiqué, rangé. Un joli feu flambant. Des visages gais. Une bonne causerie de campagne, le verre en main. Du haut d'un cadre, M. Carnot, sanglé d'un cordon rouge, regarde bienveillamment M. le receveur, brave gendarme qui fit les guerres d'Afrique, conquit ses galons de sergent, et fut récompensé de la petite place dans laquelle il vieillit doucement.
Voyez-le, attablé avec les rouliers qui passent, solide, bien planté, serré dans son vesfon boutonné