‹ La mêlée socialeChapitre 121 sur 131 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

par où se grave en elle le souvenir de celui qui lui a donné la vie, et qui meurt, jeté à l'échafaud infamant par l'obsession d'une idée qui le lui montre glorieux.

Cette lettre suprême est toute de sincérité, de simplicité, sans trace de pose ni d'effort. A l'extrême bord du néant, il donne à cette enfant — qui va le prolonger ici-bas, pendant l'éclair d'une vie humaine — tout ce qui fait, à ses yeux, sa justification, la raison de sa vie et de sa mort.

Et que trouve-t-il à dire ? Ceci : « Ton père a toujours été juste... Il est mort pour ceux qu'il aimait... Donne un but à ta vie : le bonheur de l'humanité... Le s iil but de la vie doit être de ne pas fa'u^e de mal à son semblable.... » Tout cela de bonne foi. L'homme n'avait pas peur de la mort, et la lettre, demeurée secrète de son vivant, ne pouvait le sauver.

A-insi, c'est en partant de cette idée qu'il ne faut pas faire de mal à son semblable, que Vaillant a longuement prémédité le meurtre d'un grand nombre d'êtres humains qu'il laissait au hasard le soin de choisir. Et il ne craint pas que sa fille, quand elle pourra penser, ne demeure abîmée dans l'efiroyable contradiction entre la parole et l'acte. Que voulez-vous? Il a fait comparaître, l'humanité à sa barre, il a jugé, et sans se demander si son jugement n'était pas sujet à l'erreur, il a exécuté.

Ils sont redoutables, les hommes chez qui l'orgueil s'hypertrophie ainsi, en une végétatian monstrueuse qui couvre tout, absorbe tout, jusqu'à la conscience du mal certain qu'ils vont faire, en vue du bien problématique qu'ils espèrent. Sensibles, jusqu'à la folie, aux souffrances dont ils ne sont pas responsables,

souverainement insensibles à celles qu'ils ont délibéré de produire.

N'est-ce pas l'histoire de tous les sauveurs qui, pour brusquer l'évolution trop lente, de la justice, et acceptant de bâtir le bonheur universel sur la souffrance d'un jour, n'ont pu conduire l'homme qu'aux chambres de torture, aux bûchers, aux échafauds? /.e processus psychique de Saint-Dominique et de Robespierre ne diffère pas de celui de Vaillant.

Et si les malheureux, dont le cerveau endolori enfante peut-être je ne sais quel sinistre dessein à l'heure même où j'écris, voulaient regarder en eux, qu'y verraient-ils? Qu'ils sont eux-mêmes l'explication du problème qui les tourmente et les affole. Qu'en eux coexistent et l'infinie tendresse et la cruauté sauvage, et que toutes deux se donnent carrière à la fois, puisque c'est une des formes de notre égoïsme, de n'être vraiment sensibles au'au mal qui ne vient pas de nous.

C'est ainsi que l'homme va, déchaînant par un acte de sa volonté, le mal même qu'il prétend détruire.

La bombe de Vaillant, qu'a-t-elle fait, que du mal? C'est vrai, les cœurs ne s'ouvraient pas vite aux misères humaines. Ils sont un peu plus fermés maintenant. Une lutte sombre est engagée. Tuons, dit Vaillant. Tuons, répond le bourreau. Nous voulons faire peur, disent-ils tous deux. Hélas! Quel plus mauvais conseiller que la peur? Les cœurs s'irritent, les haines s enveniment, la violence paraît le dernier mot de tout. On répond à la bombe par une loi contre la presse, maintes fois repoussée, dont personne ne voulait quelques jours auparavant. Les jeteurs de bombes ne font pas d'articles. Qu'importe 1 On empri-

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