PREFACE XXIII
individuels. L'altruisme moyen de tous se retrouve aussi dans la formule sociale de l'Etat. Pourquoi vouloir le corps social égoïste? Pourquoi barrer la route à l'altruisme collectif? A quoi bon constituer une puissance de tous, si c'est pour la faij-c spectatrice impuissante de l'écrasement de tous les faibles par tous les forts?
Mieux vaudrait disperser les hommes et les rendre aux forets, que de les réunir uniquement pour en faire les témoins impassibles des iniquités communes. Isolé, cliacun aurait du moins la sensation d'un mal qui vient de lui. L'association passive qu'on nous propose, en permettant à l'individu de noyer sa part de responsabilité dans l'irresponsabilité commune, tendrait à détruire en nous tout effort vers autrui. C'est donc la négation même de notre nature, cet état social, de chimère, que les économistes s'obstinent à fonder sur la moitié purement égoïste de l'âme humaine.
L'âme altruiste n'est pas moins légitime que l'autre, et veut être satisfaite. L'égoïste vie rachète le crime obligatoire, par l'appétit de justice, par le jaillissement de pitié, par le besoin d'amour. Il faut bien que l'individu, d'égoïsme et de bonté, se retrouve dans la société faite à son image. Sans doute, la bonté du corps social, étant moyenne, sera nécessairement dépassée par l'effort individuel. Elle n'en ira pas moins crois-
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sant avec le développement, dans l'âme humaine, du désir de justice, et du besoin pressant de toute réparation possible.
Le socialisme c'est la bonté sociale en action, c'est l'intervention de tous au profit de la victime de la vitalité meurtrière de quelques-uns. Prétendre, avec les économistes, qu'on doit s'opposer à l'effort d'altruisme social, c'est méconnaître l'homme, le calomnier gravement. Se plaindre que l'action collective amoindrira l'individu par quelque diminution de liberté, c'est réclamer en faveur de la liberté du plus fort, qui s'appelle l'oppression.
N'est-ce pas, au contraire, fortifier l'individu, que de contenir et de réprimer tout homme qui abuse de l'homme, comme fait l'usinier de nos jours, quand on l'abandonne aux seules sollicitations de la concurrence? N'est-ce pas exalter la créature humaine, que de susciter en elle un sentiment de justice supérieure, de bonté suprême, et de le lui monter sanctionné de la volonté de tous?
Laissez faire l'individu, dit l'économiste antisocial, et bientôt vous verrez accourir une légion de dévouements au secours du vaincu. Nous attendons toujours, et ne voyons rien, sinon l'affreuse condition de l'humanité qui demeure. Vivre c'est tuer, puisque tuer, c'est se défendre. Qui suspend ses coups, voit toute la nature insurgée contre