‹ La mêlée socialeChapitre 18 sur 131 · PREFACE XXIX · texte numérisé non relu

PREFACE XXIX

tiendrait vivante en l'individu l'éternelle aspiration vers des satisfactions nouvelles. Nous n'avons pas plutôt le nécessaire qu'il nous faut le superflu. Et combien mouvante, la limite de l'un à l'autre. La notion s'en déplace à toute heure. Qui de nous ne fait autant d'efforts pour des satisfactions de convention pure, que pour les nécessités premières? Il n'est pas à craindre que le socialisme atteigne jamais le point mort de l'activité humaine.

Le socialisme, d'ailleurs, n'est sans doute qu'une des phases de l'humanité. La mentalité inférieure de la masse bourgeoise ou plébéienne nous réduit seule à la nécessité de certaines contraintes sociales. Le progrès consistant, après tout, dans l'extrême culture de l'individu, le jour doit venir où des mœurs nouvelles rendront certaines obligations des lois sociales futures aussi superflues que les prescriptions actuelles des lois de décence publique, qui nous sont légères aujourd'hui après avoir été peut-être vexatoires à nos aïeux. Le premier besoin de justice sociale satisfait, l'esprit de liberté réclamera sa part. Et, tour à tour épris de plus de justice et de plus de liberté, oscillant des prêcheurs de communisme aux prêcheurs d'anarchie, l'homme social toujours rencontrera de nouveaux domaines pour son initiative indépendante ou associée.

ni.

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Et puis, la vie extérieure, qu'est-elle sinon le «upport de la vie intérieure merveilleusement fertile en émotion?, en déterminations décisives. Puisque Tliomme n'est pas tout entier dans la faim, dans l'égoïste besoin de vivre pour vivre, puisqu'il veut ajouter à la satisfaction d'être le sentiment de la plénitude de l'être, le bonheur d'être au profit d'autrui, quel vaste champ de vie morale s'ouvre à ses aspirations, à ses rêves, à ses espoirs, à ses efforts!

Le meilleur de l'activité humaine n'est-il pas au service des exigences de l'esprit? Le besoin de connaître et de sentir, aussi impérieux que la faim, se confond avec le besoin d'être. Et la connaissance acquise et l'émotion reçue se traduisent en action d'industrie ou en expression d'art, qui fatalement nous sortent de nous-mêmes pour nous livrer à autrui. Quelle dépense de forces vives en ces luttes épiques pour la grandeur idéale ! Que d'espérances et que de déceptions, que de triomphes enivrants, que d'effroyables défaites dans l'éternelle rivalité des hommes pour la science et pour l'art, pour la noblesse de l'âme, pour l'amour, pour l'émotion de beauté. Toute la tragédie de la vie humaine est là, de la joie suraiguë à l'affolante douleur. Le bonheur court est-il trop payé de la longue torture? Qui donc consentirait que l'ennoblissante souffrance lui fût enlevée?

PREFACE s XXI

Noire destinée ne comporte point de remède pour le mal qui fait la dignité de notre joie. Même le désordre social dissipé, la souffrance morale, comme la douleur du désordre organique, demeure la condition de la vie. Alors qu'il n'y aurait plus de pauvres, il y aura encore des malades, il y aura encore des malheureux. Le domaine est assez vaste pour l'effort désintéressé d'altruisme obstiné.

Le mal social lui-même ne sera pas aisément vaincu. Il y faudra des prodiges : des prodiges de réforme sociale, des prodiges de réforme mentale.

Quelles tentatives inouïes contre la souffrance infinie, pourra suggérera l'âme harcelée de pitié, le spectacle du mal amoindri sans doute, mais plus vivement ressenti, par raffinement de l'être? Je pose la question. Et, songeant de quelle sanglante barbarie se sont faits un Lao-Tseu, un Çakya-Mouni, un Jésus, un Socrate, un Spinoza, je me demande quels hommes sortiront de notre présent trouble, et quelle humanité agrandie surgira, dans les mêlées sociales futures, de nos sociétés relativement policées?

Que de meurtres, pourtant, que de massacres encore en préparation dans la terre innocente! A quel prix rachetés?

Par la parole et par l'écrit, la suggestion de pensée, d'émotion, gagnant de proche en proche,

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