PREFACE XXXV
bas-fonds ignoré, attend dès à présent son heure.
Nos cités croulantes, parmi d'informes vestiges humains, les dernières ruines effondrées sur la vie mourante, toute la pensée, tout l'art — ô horreur dont le chrétien n'a cure — engloutis dans la grande mort montante. Toute l'œuvre humaine sous la dernière viscosité de vie. Horrible jour, que, du moins, nous ne verrons pas!
Et puis l'ultime manifestation de vie terrestre sera détruite à son tour. Inutilement le globe froid vit nu promènera son indifférence par les stériles chemins de l'espace. Alors s'accomplira le cycle des dernières planètes-sœurs, les unes mortes dès aujourd'hui peut-être, les autres prêtes à enfanter demain. Et le soleil éteint, suivi de son funèbre cortège, précipitera dans la nuit sa course incalculée vers l'inconnu.
Comment se refera, si elle doit se refaire, Fantique nébuleuse? En vertu de quelles lois? Dans quel temps? Pour quelle puissance nouvelle de fécondité vivante? Hypothèses. On peut rêver, comme fit Auguste Blanqui dans son merveilleux poème : V éternité jmr les astres.
Ainsi, me dira-t-on. voici tout ce que vous pouvez nous offrir. Une lutte effroyable, des siècles
XXXVI PEEFACE
déchi rants de douleur et de mort pour une inutile vie. La désespérance et le néant. Le rêve tout au plus.
Hélas! Je ne vous offre rien, ne disposant de rien, et ne me trouvant responsable de rien dans l'ordre de l'univers. Je cherche, et je constate. Et quand la nuit se fait, je le dis': voilà tout. Je suis tenu de ne pas leurrer, volontairement: rien de plus. Si la consolation n'est pas dans le monde, pourquoi m'imputer la faute de ne l'y pas rencontrer? Est-ce donc un sujc't d'espérances que cette éternité de peines qui condamne votre Dieu? L'in consciente paix du non-être est-elle plus troublante que la menace d'éternelles tortures à tout instant suspendue sur nos têtes?
Il est vrai, l'homme est hanté d'éternité : à ce point de ne pas trouver son immortalité trop chèrement payée de l'enfer. Je vois là l'obscur sentiment des forces immortelles dont il est la manifestation passagère. Autour de lui, tout évolue, tout meurt, mais rien ne se perd. C'est la loi de l'univers. Toute force humaine se répercute à l'infini, comme toute autre. Nous vivons des morts. Aussi longtemps que l'humanité vivra, tout effort pour l'humanité demeure visible en elle.
Au delà j^ai mis le rêve. Gardons-nous d'en médire. N'est-ce pas la consolation tant cherchée, cette admirable faculté de rebâtir à notre guise le monde où nous vivons? Concevoir ce qui est.
PREFACE xxxvii
paraît merveilleux sans doute. Combien plus prodigieuse encore la faculté de concevoir ce qui pourrait être. Dans la conscience humaine, fragment de l'univers où se réfléchit l'univers, voici qu'apparaissent, à côté des vivantes images de vérité, les miroitantes visions d'une combinaison fantastique d'impressions déformées de réalités.
La vue de l'esprit en est fatalement obscurcie. Il faut que la patiente investigation du monde remette laborieusement chaque chose à son point. Par l'illusion première, l'homme, avant d'être capable de vérité, aura vécu dans le monde divin qu'il a luimême édifié pour la satisfaction de son rêve. Point de barrières à l'imagination féconde qui épuise, dans le cours des âges, toutes les possibilités d'univers. La vie est jugée, trouvée mauvaise, refaite sur un plan meilleur, prolongée dans les paradis égoïstes d'éternelle félicité. Qu'importe, pour la mentalité inférieure, qu'aucune réalité ne corresponde au rêve, si nulle déception ne s'ensuit après la vie terminée.
Cependant l'impitoyable vérité nous harcèle, et dissipe les visions merveilleuses. Le rêve s'enfuit, se transforme, s'adapte aux données nouvelles, et toujours nous séduisant d'images heureuses, proches ou lointaines, nous entraîne à l'action et nous conduit, dans l'hallucination décevante, jusqu'au terme de la vie de labeur et de peine.