POUR QUELQUES ANTHROPOPHAGES
soleil, a certainement le système nerveux moins affiné que le blanc. Et, même dans notre race, que d'êtres, stupéfiés par le malheur, s'abandonnent passivement au destin !
Ceci pour atténuer l'horreur de l'anthropophagie, qui défend après tout par son but utilitaire. Le pauvre cinnibale, marqué d'avance à son tour pour le prochain massacre, peut très bien être un rêveur, un être doux et bon, un poète, un altruiste attendri partageant avec un moins fortuné le morceau de filet humain qui est sa propriété légitime, risquant sa vie pour un compagnon de misère, dévoué, désintéressé, exquis. Quel droit aurions-nous au monopole de ces sentiments, nous qui vivons de sang comme l'anthropophage, nous qui massacrons sans relâche des frères inférieurs pour aous repaître de leur substance ? Souffrent-ils moins 4ue le nègre, en recevant le coup fatal ? Ce n'est pas sûr. Ils se lamentent plus bruyamment. Pensent-ils moins ? Que cette réflexion nous rende indulgents pour l'antique anthropophagie de nos pères, continuée de nécessité par nos frères noirs.
Quelles leçons leur donnons-nous, d'ailleurs, qui
nous permettent de le prendre de si haut avec eux?
Qui est allé chercher des hommes sur la côte d'Afrique
pour les enchaîner à la file et les liwer — contre
•gent — au fouet des planteurs d'Amérique? Quelle
rture leur fut épargnée? Lisez dans les journaux des
ats-Unis, avant 1860, les avis descriptifs des esclaves
1 fuite. Ce ne sont que marques au fer rouge,
àchoires fracassées, yeux crevés, membres mutilés
i sciés. N'est-ce pas l'œuvre des blancs, des civilisés,
• les chrétiens?
Qui donc a épouvanté l'Amérique du Sud du raffi-
nement des supplices, qui donc Ta noyée dans le sans; sinon le conquérant catholique?
Qui donc a fait un immense charnier de la terre, sinon le blanc civilisateur?
J'ai sous les yeux cinq photographies accusatrices prises dans la brousse de Bakel, aux frontières du Sénégal et du Soudan. L'une est une exposition de têtes coupées, sous la garde d'un jeune nègre. Les quatre autres représentent des cada-vTes noirs amoncelés, effroyablement roidis dans la convulsion suprême. On peut compter les blessures. Pourquoi certains corps sont-il criblés de coups de pointe? Pourquoi ces cada^Tes mutilés, ces têtes coupées? Pourquoi ces hommes tués avec les mains liées derrière le dos? Qon réponde si Ton peut, et qu'on ose dire l'histoire de ce massacre. On connaît bien ces photographies au ministère des tolonies. h'IUuslralion les a reproduites en 189i. Leur authenticité ne peut être l'objet d'un doute.
Voilà l'enseignement des blancs, fils du Christ, aux païens noirs. C'est une leçon de choses qui révolterait sans doute dé dégoût et d'horreur les anthropophages de rOubanghi. Des deux boucheries humaines, la plus explicable est assurément celle de l'homme qui a faim. Nos cannibales pensifs ne comprendront jamais les 30,000 Parisiens de la semaine de mai, abattus sans que Gallifïet, lui-même, y ait mis la dent. On aura beau leur dire que c'est pour le plaisir des yeux, pour la pure satisfaction des âmes chrétiennes, ils répondront, eux les barbares, que c'est pure sauvagerie. Voyez comme il est difficile de s'entendre.
On va sans doute détruire prochainement la boucherie humaine de l'Oubanghi. Les noirs, au lieu
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d'être mangés, seront bientôt étendus dans la brousse, les mains liées derrière le dos, pourrissant fraternellement à côté de ceux qui, sans cet accident, seraient occupés peut-être à les dépecer. C'est l'homme blanc qui passe, marquant sa route d'inutiles charniers.
Qui fera le compte de la douleur humaine accumulée dans toute l'étendue de la terre depuis lapparition de la vie? Qui sondera l'inépuisable réserve de souffrances dont l'humanité se prépare à faire l'avenir?
Mangez-vous les uns les autres, frères de l'Oubanghi ! .\près vous, il y aura encore des mangeurs et des mangés.
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Paris tlambe de printemps. C'est la fête du jeune oole'û. La ville toute blanche, parée de la verdure mouillée d'avril, chatoie de fleurs, de toilettes claires, de gais visages. Le marronnier pointe ses fusées blanches, le lilas fleurit son thyrse, qui jette au vent son parfum de l'année nouvelle. Éblouis de lumière enchantée, les yeux agrandis de la jeunesse s'ouvrent aux révélations de l'être.. C'est le temps de vi\Te.
C'est le temps de mourir aussi. A l'heure même où la vie luxuriante sourd de la terre, pullule, se répand, envahit tout, voici que Tordre humain donne la mort à son tour, et rend à la planète l'être de joie et de
douleur dont l'ironie du hasard avait fait une sensation d'un jour dans le monde éternel.
L'ordre social fait parfois cette sensation trop douloureuse, parait-il, puisque de sa volonté propre, l'homme retourne à l'inconscience d'où il n'avait pademandé de sortir. Le rire est le propre de l'homme dit Rabelais. Le suicide aus?i. Manifestation d extréni' joie, d'extrême soufïrance, voilà son lot.
De la douleur morale, l'état social n'a pas à répondre. L'être déçu dans la poursuite du bonheur, désespéré, se juge à bout de forces, s'abandonne, se résout au renoncement suprême. Pitié pour le vaincu 1 Pas Bons.
Mais celui qui veut vivre et ne peut pas, qui cherche à donner, en retour d'un peu de ^"ie, l'efTort de ses muscles ou de son cerveau, et n'en trouve pas l'emploi? A bout de ressources, ayant fait argent de tout, jeune ou vieux, seul ou aiguisant sa misère de la misère des siens, désespérément isolé dans la foule haletante après la joie de vi\Te, affamé dans un tourbillon de richesses, qui arrêtera-t-il au passage, à qui dira-t-il : « Je suis homme comme vous? »
Les églises somptueuses sont d'éternelles mendiantes, recevant l'or et le gardant. Les maisons de secours sont bien barrées. Pour en franchir l'entrée, il faut être présenté comme dans le monde. Il y a la prison! Beaucoup l'acceptent. Affreuse déchéance, dont le crime retombe sur ceux qui vont parlant de charité divine et se dépensent en efforts pour maintenir un état social d'égo'ïsme et de cruauté
Les raffinés préfèrent le suicide. Ils n'obtiennent pas toujours la paix du tombeau. Voyez les Caubet, bourgeois paisibles, qui se tuent discrètement pour ne pa-
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[mendier. On ne leur a ménagé ni railleries ni blâmes. tCe père et cette mère, silencieusement dédaigneux de [la vie, au point d'emmener sans remords leur enfant ivec eux, cette jeune fille sans tache qui se refuse à la vie pour suivre ceux qu'elle aime, et qui n'a pas un mot de protestation contre ce qui la tue. Eh bien! on en a fait un objet de risée. On a inventé un suicide d'apparat, un banquet funèbre. Autant de mensonges. Personne pour démentir. La lâcheté humaine pouvait se donner carrière, et les morts ont été déchirés avec autant de plaisir que si l'on avait eu la douceur de tenir des vivants. Un aimable échappé de séminaire les a mis en pièces pour les défendre. Après quoi, honnis, conspués, salis, on leur a fait ion de l'oubli.
C'étaient des bourgeois. On est plus indulgent pour le populaire. Les gens de rien sont admis à mourir de faim ou à se suicider de misère, sans qu'on les trouble après leur mort.
C'est un avantage appréciable. On est même assez discret sur leur cas. Il est de bon goût, de temps à autre, de faire un peu de sentimentalité à l'occasion de quelque mort dramatique. Mais il ne faut pas donner à penser que ces choses-là se renouvellent trop souvent.
Je les trouve assez fréquentes, cependant. Nous sommes à la mi-avril. Et, bien que je n'aie pas compulsé tous les faits divers, je compte, depuis le premier jour du mois, dans la seule ville de Paris, un nombre assez respectable de catastrophes.
Le 1" avril, un vieillard de soixante-dix ans tombait, mourant d'inanition, sur les marches de l'église de Notre-Dame-de-la-Groix de Ménilmontant. Des gar-
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diens de la paix le transportèren* au poste de la rue Étienne-Dolet, où il succombait en arrivant.
Le 4 avril, une dame Jacquet, âgée de cinquante- !iuit ans, demeurant 96, rue Montmartre, sur le point l'être expulsée de son domicile, tenta de s'asphyxier. VAle fut trouvée à demi brûlée par le réchaud. On la 'ransporta mourante à l'hôpital.
Le 10 avril, M°° veuve Raynot, ouvrière perleuse, 10, rue des Nonnains-d'Hyères, ayant trois enfants, de quinze, quatorze, et quatre ans, sans travail et sans pain, écrit une lettre pour recommander ses enfants à la charité publique, et s'asphyxie.
Le 11 avril, les époux Savart, âgés de cinquante huit ans et de quarante-sept ans, réduits à la plus atroce misère, sur le point d'être expulsés de leur domicile, 50, avenue de Saint-Ouen, s'asphyxient. Le» deux enfants sont recueillis par les voisins.
Le 12 avTÎl, M""' veuve Bertrand, âgée de soixanlesept ans, et son fils Léon, âgé de quarante-cinq ans, s'asphyxient rue Notre-Dame-de-Lorette, 60. Ils laissent une lettre déclarant qu'ils n'avaient pu trouver du travail, et qu'ils étaient sans pain. Ils allaient être expulsés de leur domicile.
Est-ce qu'il n'y a aucune conclusion a tirer de la lugubre répétition de cette éternelle et monotone histoire? A l'heure où j'écris, sait-on le nombre des gens qui sont occupés à calculer le jour de réchéance fatale, et, d'avance, metter^t de côté les quelques sous nécessaires à l'achat du charuon rédempteur? A côté d'eux, : caucoup d'égoïsmes sans doute, mais aussi des «raves gens qui, plus tard, diront : « Si j'avais su! y
Je connais un vieux professeur, âgé de soixante-dix as, dont la vie a été toute de labeur. Il est paralysé.
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>a femme, qui a dépasse la soixantaine, gagne péniblement, de raccroc, quelques pièces blanches. Ils sont dénués de tout'. J'ai appris hier qu'ils venaient de vendre un meuble important, le seul qui leur restât 'os anciens jours, et qu'ils avaient calculé qu'il leur .,stait encore de quoi vivre pendant quatre mois. Au bout de ce temps, ils étaient résolus à se donner la mort.
Un homme de Montmartre m'est venu voir pour me demander de le recommander à la pitié de Séverine. 11 vit seul avec une enfant de dix ans qui lui fait sa cuisine et l'aide dans son travail. Il fait la confection pour dames. Sa vue est usée. Il est hors d'état de travailler. Il va être expulsé. Son propriétaire — un millionnaire, que je veux bien ne pas nommer — avait refusé de l'entendre. Que faire de sa fdle? Savezvous ce qu'il gagnait, quand il avait du travail? Pour in peignoir : 0,30 centimes. « C'est la protection de M. Méline, m'a-t-ildit mélancoliquement, qui a tué le métier. »
Naturellement, le professeur et l'ouvrier ont été .secourus. Mais pour combien de jours? Et quelle multitude de faits semblables ne pourrait-on pas citer !
En attendant que de meilleures conditions sociales soient faites aux travailleurs, en attendant que l'État se décide à ne pas appauvrir les faméliques en les grevant des impôts dont il écrase la misère, il me semble gu'il y aurait une révolution à faire dans l'Assistance publique à Paris.
Tous ceux qui sont au courant de la question savent que les enquêtes — qui sont la base de tout — sont déplorablement faites. Il faudrait des enquêteurs très
bien payés, de qui on exigerait beaucoup et qu'on soumettrait au contrôle le plus sévère. Et puis, il ne faudrait pas seulement enquêter les misères qui se montrent, il faudrait encore, et surtout, rechercher celles qui se cachent.
Combien de catastrophes pourrait-on prévenir, rien 'f qu'avec largent qui se gaspille aujourd'hui? Il ne ■ serait peut-être pas difficile de trouver des bourgeois ^ bénévoles, retirés des affaires, qui ne demanderaient . pas mieux que de surveiller, pour le compte de TAssistance publique, deux ou trois familles besoigneuses, * qu'ils finiraient par aider eux-mêmes de leurs propres . deniers. Quand on saurait qu'il n'y a plus de gaspil- | lage, les dons ne manqueraient pas. *
Si l'organisation sociale est vicieuse, si les hommes f absorbés par la lutte pour la vie ou par les plaisirs, :; n'accomplissent pas tous le devoir social que comporte II leur situation de fortune, ou s'ils croient trop aisé-4 ment se mettre en règle avec leur conscience par des 5 dons à l'Église, il n'en est pas moins vrai qu'il. y a; encore, dans notre humanité égoïste, des trésors inex-' plorés de dévouement et de bonté. La mine est riche,-' en dépit des apparences. Le filon n'est qu'effleuré.] Qu'on l'attaque hardiment, et qu'on le suive.
Nos const^illers municipaux auraient là une belle] occasion de là^re la leçon à nos législateurs.