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COMME DE JUSTE

COmiYIE DE JUSTE

Au futur garde des sceaux.

Il y a au Palais une chambre des flagrants délits^ devant qui comparaissent, cyprès une instruction sommaire, les individus arrêtés pour de légers manquements. Ivrognes, vagabonds, mendiants, filous de petite marque, souvent coupables de rébellion ou d'outrages aux agents, défilent tout le jour devant Irois juges somnolents qui leur font une généreuse distribution de mois de prison.

Un flot d'agents apporte et reprend cette scorie sociale, ballottée par le destin. Hommes, femmes, enfants, tout y passe. Le juge est pressé, l'agent est cru sur parole, la défense est inutile. On n'a pas ouvert la bouche qu'on est condamné. Automatiquement, la porte de la prison s'ouvre au moment même où l'on franchit le seuil du tribunal. Les délinquants le savent, étant pour la plupart des habitués. Ils ne se •évoltent pas. Ils sentent sur eux le grappin de la puissance sociale, et, hors d'état de résister, ils s'abandonnent. L'agent dit un mot, le juge pose une question, ils répondent d'un hochement de tête, et c'est fait. Pas de défenseur. Que sert de contester, de finas ser? Les avocats, c'est pour les riches.

Et puis, si l'on ne condamnait pas tous ces gens, où iraient-ils? Échapper aujourd'hui pour être repris demain, à quoi bon? Ils n'ont pas eu besoin de laisser

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l'espérance à la porte, n'en aynnt pas été pourvus. Résignés, ils subissent la fatalité. Et le juge, content qu'on ne l'ennuie pas d'un plaidoyer inutile, fait mouvoir l'une main tranquille l'engrenage d'acier qui broie cette matière douloureuse, pour en faire de Tordre social.

Donc, personne ne se plaint, ni les assesseurs dodelinants, ni le président laissant tomber néglit'^emment de ses lèvres des sons articulés qui se traduisent par des tortures humaines, ni les agents de l'autorité fiers de concourir au salut de rÉtat, ni les condamnés voués par le sort à l'écrasement inévitable, ni même un lamentable Christ, spectateur inutile, qui, désespérant de son impuissance, semble dire à tout ce monde ,- « Puisque vous ne voulez pas vous aimer, haïssezvous tout à votre aise, et ne m'ennuyez plus. »

Le drame monotone déroule lentement ses morne» péripéties. Quelquefois un cri de révolte. C'est un nouveau qui ne sait pas. Le juge ouvre un œil, et mécaniquement douche l'homme d'un surcroît de prison, qui le ramène repentant, ahuri, au sentiment de ce qui est.

Je connais un magistrat, qui n'est point méchant, et qui estime que les choses ne peuvent être autrement. A son avis, la justice imparfaite dont disposent les hommes est encore trop raffinée pour se pouvoir distribuer jusque dans les profondeurs de l'épais résidu que l'alchimie des lois dépose au fond du creuset social.

Qu'on prenne la peine d'examiner, de discuter, d'ergoter à l'infini quand il s'agit d'intérêts qui se peuvent monnayer, voilà ce que mon homme comprend fort bien. Mais se donner tant de mal quand il

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ne s'agit, après tout, que de simples vies humaines —

' ane liumanité inférieure — voilà ce qui lui paraît le

ve d'un idéologue en délire. Gomment! Il faudrait

■itéresser à chacun de ces misérables, faire une

juète approfondie sur chaque cas, essayer de

Itre l'homme en voie de se refaire, au lieu de

\)TU['\r de ce mot: « 11 fallait travailler », quand il

is dit : « J'étais sans ouvrage » ! N'est-il- pas plus

;iple de l'envoyer passer quinze jours en prison,

quand on sait que le seizième jour, il sera fatalement

ramené devant le même juge, par les mêmes agents,

pour, le même délit!

Que dire? Le juge est blasé. Il frappe au hasard, persuadé, même s'il a la main lourde, de ne jamais atteindre un innocent. Le voyez-vous expliquer à son garde des sceaux qu'il se commet tous les jours, dans son prétoire, des injustices effroyables; que les misérables qu'il expédie par fournées dans les geôles, sont bien plutôt victimes d'une fatalité sociale que m.arqués d'uoe culpabilité individuelle! En voilà un qui ne serait pas président de la cour de cassation! 11 se tait donc, ayant pour complices involontaires le ministre de passage, occupé d'apaiser l'appétit de ses créatures, le législateur absorbé par la lutte parlementaire, et le public affairé, le public inconscient.

Après cette longue préface, j'arrive au fait. Le voici iituime je l'ai vu.

Un vieux guenilleux affalé, stupide et doux, sale, déchiré, poisseux, est traduit à la barre de la société. Il se présente, abruti, au guichet des mois de prison, attendant sa part, comme il ferait pour sa ration de soupe à la distribution d'une société charitable. Une femme est là qui l'accuse. Une jeune charcutière de

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trente ans, endimani^hée, avec des frisons sur les yeux. Replète, haute en couleurs, l'œil émerillonne. la parole sèche et vibrante. Voici le dialogue.

Le témoin. — Oui, monsieur le président, je le reconnais parfaitement. Il est entré et il m'a demandé U' croûton de pain, en disant je ne sais quoi. Comme de juste, je lui ai refusé. Alors il m'a dit : « C'est bien, quand ce qui doit arriver arrivera, vous verrez ce qui vous arrivera. »

Le juge. — Qu'entendiez-vous par ces mots?

L'accusé. — Rien.

Le juge. — Alors vous ne niez pas? Vous êtes obligé de reconnaître que, non content de mendier vous avez essayé d'extorquer une aumône par la menace, et quelle menace! 11 n'est que trop aisé de comprendre à quels crimes abominables vous faisiez allusion.

L'accusé. — Heuhl

Le juge. — C'est bien, taisez-vous.

Conclusion de cette conversation : Trois mois de prison pour le guenilleux.

Et le Christ était là, qui regardait faire, sans com-^ prendre apparemment, car il n'a pas bougé. Quelle occasion, pourtant, de placer son mot, d'expliquer au juge que ce qui doit arriver c'est le jugement final annoncé par l'Écriture, et que le pouilleux n'avait rien l'ait que de répéter ce que dit le Livre.

Trois mois de prison pour un croûton de pain demandé, avec citation de la parole divine à l'appui, c'est beaucoup. J'avoue que si j'avais été sur le siège du juge, c'est à la femme chrétienne — rachetée par le sang de Jésus — que je les aurais appliqués de bon cœur, pour son : « comme de juste, je lui ai refusé ».

Mais cela n'a pas frappé le juge, et ce comme de jusie lui a paru naturel. Ce mot ingénu exprime en effet, à le bien considérer, tout un état social. Les trois mois de prison du juge, bien qu'ils donnent à penser, sont moins éloquents que ce simple comme de juste, C'esl le dernier mot de l'ordre établi.

Comme de juste, le juge aura sa croix pour avoir, dans le cours d'une brève existence, distribué des siècles de prison; la chrétienne, pour quelque don fait à l'Église, sera bénie du ciel; et le pouilleux philosophera dans sa prison sur le croûton de pain enfin obtenu du geôlier miséricordieux. Ainsi se fait la grande répartition sociale entre les enfants du mémo Dieu.

Encore des suicides de misère. Une blanchisseuse, un ouvrier, tous deux jeunes encore s'asphyxient par le charbon, tous deux laissant un écrit pour expliquer qu'ils ne peuvent plus vivre faute de travail. C'est une lamentable série. La Morgue, aussitôt vidée, s'emplit. Et pourtant le gouvernement ne s'épargne pas. Hier encore, on nommait à la recette particulière de Compiègne, aux appointements de 36,000 francs M. Rambourgt, le député non réélu de Troyes, l'homme ligo de M. Casimir-Perier. Voilà au moins une vie de sau vée. Que n'avons-nous plus de recettes particulières'

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Le clergé de son côté ne reste pas indifférent. Seulement, comme il s'attaque au problème de la misère en maintenant intangible un ordre social qui, pour empiler dividendes sur dividendes, creuse le trou noir où la misère et la faim font culbulter de^ foules gémissantes, son action se réduit à pallier inclficacement le mal qu'il entretient de tout son effort Quand il a distribué quelques soupes aux misérables ijui les doivent payer en assiduité aux offices, toute Fa force de propagande sociale se dépense en faveur des puissances d'argent qui l'entretiennent de leurs cérémonies somptueuses, de leurs legs ou de leurs fondations de toute nature.

Pour les pauvres, on leur prêche la résignation, on leur dit les joies de la souffrance, on leur promet une réparation hypothéquée sur les nuages qui passent. " Je fais ainsi des heureux», dit l'Église benoîtement. Cela rappelle l'histoire de l'homme du monde qui avait promis quarante mille francs à sa maîtresse pour le endemain. — Comment feras-tu pour les trouver, lui dit son ami? — Je ne les lui donnerai pas, répliqua lautre, mais elle aura toujours passé une bonne journée.

Voilà tout justement le genre de félicité que nous offre l'Eglise. Félicité relative d'ailleurs, qui n'est pas sans faire beaucoup de méfiants. Car tous ces suicidés sont d'authentiques chrétiens, tenus sur les fonts baptismaux, nourris de la parole sainte, ayant reçu le Seigneur dès la douzième année. D'où vient l'inefficacité de toutes ces pratiques? C'est que la foi s'envole, dites-vous. Mais pourquoi? Pourquoi votre Dieu suscite-t-il des hommes qui le nient et le blasphèment, entraînant les générations dans l'incroyance? Vous

"épondez : .i mystère. » Et sur ce mystère, fondant votre édifice, vous vous étonnez de le trouver branlant. C'est que la science est venue, anxieuse de percer les mystères, et tout incomplètes qu'elles sont, ses solutions, tous les jours, sapent quelque chose du formidable pilier d' inconnaissance qui soutient votre temple aérien.

Que devient la liberté du suicide que vous punissez de l'éternelle torture, quand le médecin surgit avec sa liste de suicidés héréditaires? Que dire à cet enfant condamné dès la naissance au suicide par un atavisme auquel il ne saura pas se soustraire? Que répondra le juge suprême quand l'autre invoquera l'hérédité fatale lui imposant l'acte de mort? Il pourra le punir san? doute, mais contre toute raison et contre toute justice Votre Dieu de bonté ne sera plus qu'un exécrable bourreau, un Deibler éternel dont le couteau ne chôme jamais.

Cette pensée n'est pas sans gêner les hommes d'Église. L'un d'eux écrivant à M. Charles Canivet du Soleil, auteur d'une chronique sur le suicide héréditaire, laisse échapper cette phrase curieuse : «Pensezvous que ces constatations scientifiques ne sont point un malheur pour l'humanité et qu'il ne faut pas les mettre en regard, pour leur confusion, avec la précaution providentielle qui laisse mystérieuse la durée de la vie et qui surtout lait briller l'espérance aux yeux des plus déshérités, des plus horriblement malheureux »? Vous avez raison, prêtre de l'Église catholique, les constatations scientifiques voilà l'ennemi qu'il faudrait supprimer. Le savant le plus pieux, par les parcelles de vérité dont il enrichit la connaissance humaine, pour sa part contribue à susciter l'esprit

d'investigation et de doute, atténue quelque peu de croyance, dessèche une partie de foi. Comment refaire riiomme ancien qui croyait, ne sachant pas? Autant proposer de retourner l'adulte dans le ventre de sa mère.

L'élément hérédité est aujourd'hui scientifiquement reconnu comme un des principaux facteurs de l'être, et la part qui lui échappe se rétrécit à mesure que nous avançons dans la connaissance des choses. Conciliez cela, si vous pouvez, avec vos âmes quij tombent du ciel pour se loger sous l'amnios, bonné^^ ou méchantes, cruelles ou douces, probes ou perfides suivant une trame d'hérédité tissue par des ancêtres 'le combinaisons imprévues. Et si chaque âme a soi corps prédestiné depuis toujours, que devient notre liberté, funeste présent d'un jour que vous nous faites expier de peines éternelles? Pourquoi notre éternité de souffrances ou de joies, à nous hommes d'aujour-i d'hui, serait-elle de plusieurs milliers d'années, plus courte que celle de nos aïeux, ou plus longue que celle de nos neveux ? Prédestination, mystère, n'est-ce pasi C'est là votre éternelle réponse quand l'esprit humaii vous accule au mur de déraison si laborieusement édifié de vos mains.

Oui, toutes les avenues de l'esprit sont par vous barrées de ce mot : mystère, qui veut simplement dire « je ne sais pas ». Si vous ne savez pas, -laisseznous essayer de savoir. Et ne soyez pas surpris si l'homme ne vous écoute pas, lorsque, devant ses maux — qui lui viennent d'un ordre social dont vous prêchez le maintien — vous exigez de lui qu'il continue de souffrir.

le laisse de côté les thèses de Jean-Jacques Rous-

au sur le suicide qui ne sont que des thèses. Je prends le fait. Le pouvoir de disposer de soi est la plus haute affirmation d'individualité d'un être qui

a pas demandé l'existence. On ne réussit pas plus, par des développements de rhétorique, à empêche; un homme de se tuer, que par les supplices dont od martyrisait autrefois son cadavre. Il faut l'aider de travail, non d'aumône, et pour cela changer l'ordre des choses. Seulement, ceux qui en profitent aiment mieux payer des prêtres pour déconseiller le suicide, que de secourir de ce même argent ceux qui penchent au bord de l'abîme.

C'est cependant ainsi qu'on détruira le germe de mort, qu'on fera échec à la fatalité héréditaire par la mise en valeur de toutes les puissances d'action qui sont en nous. Le travail sauve deux fois, par sa rémunération, et par le salutaire déploiement d'activité qui fait aimer la vie. L'action, c'est le salut, parce que c'est l'espérance, le bien pour soi comme pour autrui. On ne renonce pas aisément à l'action quand on l'a conquise. L'homme sorti de lui-même, ne revient plus en arrière. Le voilà lancé dans l'œuvre d'humanité. Courage, être d'un jour, pioche cette bonne terre qui te reprendra demain, frappe le fer ou le bois ou la pierre; peins, sculpte, écris, parle : tout cela, c'est vivre pour toi-même, pour les hommes qui vivent ou qui vivront. Il est d'un vaillant d'accomplir sa destinée. Travaille d'un bras ferme et d'un cœur résolu. Un jour, la paix où tu aspires, la grande paix d'où tu viens, te sera rendue.

P. S. — Et puis, je vais te dire : si tu es trop fatigué, va-t'eû

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