TROIS TEMOINS A
SOUS le ciel glacé, les petits enfants se blottissent dans le froid des pierres et, d'un pitoyable élan de commune misère, s'embrassent pour mourir.
Oui, c'est ne rien donner que de léguer à l'Assistance publique ce qu'on ne peut pas emporter avec soi ; c'est ne rien donner que d'accabler l'Église de dons toujours croissants, qui lui ont permis de couvrir le sol de monuments somptueux, dont la charité est le prétexte, quelquefois même l'objet, reconstituant ainsi, sous des noms divers, une incalculable fortune de mainmorte, auprès de laquelle celle qui fut dispersée par la Révolution n'est qu'une misère.
C'est ne rien donner que de laisser tomber misérablement de ses poches une avare monnaie, qui atteste seulement que, dans le cœur endurci, subsiste vivant le germe de bonté que l'égoïsme civilisé n'a pu tuek'' encore.
Tout cela n'est que la part du feu. Impôts, dons charités, qu'est-ce donc, sinon l'octroi imposé de la somme nécessaire pour garantir, par la force, le droit d'user et d'abuser du reste? Voilà le tuf où se fonde la civilisation dont nous sommes si fiers.
Il fait froid, et l'on s'aperçoit qu'il y a des êtres humains qui n'ont ni pain, ni habit, ni abri. Mais, ce n'est pas d'hier, cela. Ces petits corps faméliques, que la mort a trouvés roidis, de leur vivant, par le froidi les voilà qui se dressent contre votre société du Christ, et, muets, demandent des comptes.
D'où venaient-ils ? Qu'est-ce que leur histoire ? Ils ont été engendrés quelque part, après tout. Leurs parents les ont nourris, couvés, aimés peut-être ? Où étaient-ils? Que faisaient-ils? Quelles misères les ont ■îéparés, et pourquoi sont-ils venus tout seuls, mourir
là? Pas même mi vieux pour les étreindre et partir avec eux, consolé de la mort par le spectacle de la vie.
Vivants, qu'en auriez-vous fait ? Vagabonds, voleurs, criminels, traînés à la barre, vilipendés de haut par quelque procureur, et puis jetés à la flétrissur éternelle de la prison ou du bagne. L'affreuse vie d. l'emmuré, le silence morne et lourd, le travail hébétant. sans rémunération, les gardiens durs, les compagnons odieux, le cachot, les fers, la vie sans espoir, unt seule issue : léchafaud.
Ils ont bien fait de mourir. Je vous dis, moi, que votre Christ, tout mort qu'il est, vous maudit. Je l'ai vu à Bâle où l'a mis Holbein, tout raide sur une planche, verdissant, décomposé, sa longue main, toute d'os, violemment crispée. Malgré le corps figé, la tête, convulsée dans l'affre dernière, se retourne et va se soulever, effroyable par la révolte de l'œil effondré qui veut percer l'ombre, par l'horreur de la face émaciée qui darde son décharnement vers le ciel, par la bouche grande ouverte qui lance le cri terrible à travers les siècles, et accuse la destinée de l'avoir fait mourir en vain. Holbein Ta bien vu, c'est lui. Non tel que vous le dites, mais tel qu'il est, tel que vous l'avez fait. Eh bien! ce Christ-là, qui est le vrai, c'est contre vous qu'il jette sa suprême clameur. Et tous les chants de vos églises ne cou^Tiront pas la lamentation muette des trois petits cadavres glacés.
Sans doute, il faut faire appel à la charité publique. Des journaux comme Pai-is, nous y convient, et ils ont raison. Séverine a parlé la première et le plushaul. Elle fait appel aux directeurs de journaux. Il faut que sa voix soit entendue. Ou\Tons des asiles, des chauffoirs, distribuons des soupes et du pain.