‹ La mêlée socialeChapitre 39 sur 131 · REFUS DE VIVRE · texte numérisé non relu

REFUS DE VIVRE

jusqu'à la conscience de l'être, du phénomène social ambiant, sentir la lourde main qui s'abat, crier sous le pied de l'ogre qui, sans y prendre garde, écrase à chaque pas, des choses douloureuses. Quelle plus terrible condamnation de ce qui est?

J'ai vécu, pendant toute une année, au milieu des petits épileptiques de Bicêtre. Je les ai vus arriver gais, intelligents, avides de plaisir et de joie, et puis s'assombrir, à mesure que l'affreux accès se répétait, s'obscurcir, s'abêtir, sombrer dans l'idiotie où surnage tout juste assez de vie matérielle pour que le Créateur puisse se repaître à son aise de la souffrance de la créature.

Eh bien, quand ils arrivent, on pressent l'inévitable fin, mais on lutte. Qui sait? on vaincra peut-être.

Pour les autres, pour ceux qui ne sont pas sur le chemin de l'épilepsie, de l'idiotie, est-on en règle avec eux, quand on les livre au geôlier avant même qu'on ait pu juger de ce qui est en eux?

J'ai visité, à plusieurs reprises, la Petite Roquette. Les jeunes détenus, comme on les appelle, ne sont pas tous beaux à voir. Quelques-uns sont résignés ou paraissent tels. D'autres frémissent de révolte, beaucoup paraissent sournois ou méchants. Tous sont lamentablement douloureux. Ils ont clairement conscience que s'ils ont pu mal faire, le remède n'est pas dans le régime absurde qu'on leur inflige. Leur faute, ■'- l'excusent; la faute sociale, non. L'iniquité du

litement les aiguillonne et les met en rébellion.

Au fond, ce sont des épileptiques moraux. Il faudrait les traiter comme on fait des autres. Au lieu de soins, de pitié secourable, la prison avilissante, qui empire quand il faudrait amender. Avant Pinel, n'est-ce pas

ainsi que l'on traitait les fous? Aujourd'hui, plus de M carcans, plus de ferrailles, un régime humain pour % les aliénés. N'en pourrait-on venir -là pour les êtres non privés de raison

Hélas 1 l'humanité, comme les armées en marche, ne s'attarde pas aux traînards. Le petit condamné de onze ans nous arrête un moment, parce qu'il est là, mort, sous nos yeux. Demain, oublié; et puis ce sera le tour d'un autre. Pensez ce qu'il a fallu accumuler de souffrance dans le fragile cerveau d'un enfant de onze ans pour l'amener jusqu'au bord de l'acte irréparable. L'attrait de linconnu, l'espérance menteuse, qui nous entraînent, perdus dans notre rêve, jusqu'à l'abîme sans fond, la réalité les a tués d'abord chez ce misérable petit. N'attendant rien, n'espérant rien, il a reculé devant l'entreprise de la vie. La route dure que l'illusion pare et fait riante, nous la lui avons montrée telle, qu'il a refusé le voyage.

Mais nous sommes en paix avec nous-mêmes, parce qu'un aumônier, qui ne lui a pas tendu la main de son vivant, a marmotté je ne sais quoi sur son cadavre. Les heureux du monde lisent le fait divers et disent : « Gibier de potence. Un de moins. » Ainsi parlent de prétendus chrétiens. Et pourtant, ces condamnés peuvent être rachetés, ces malades peuvent être guéris. Pas tous, peut-être, mais beaucoup, et s'il n'y en avait qu'un, ce serait assez pour essayer. L.i ioie de corriger, de rectifier l'œuvre mauvaise du Dieu bon qui a créé le mal, l'humanité la connaîtra peut-être un jour. En attendant, elle s'applique à l'empirer.

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