VI PRÉFACE
L'empire est à lui. C'est la loi. L'empire par la force, l'empire" par la guerre. La môme nécessité le régit qui régit tous les êtres. Il régnera par la violence et par le meurtre, qu'impose le besoin fatal. Le silex frappé vole en éclats tranchants, la roche dure est taillée ou polie, elle s'aiguise en lame ou s'use en pointe. L'étincelle jaillit du bois qui s'enflamme au feu retrouvé de la planète éteinte — prodige qui retentira jusque dans les derniers temples, à travers toutes les mythologies qui viendront. Le métkl extrait du sol, y rentr pour le fouiller, le cultiver, en extraire les trésors. L'industrie, la science rudimentaire naissent du lent effort qui doit transformer le monde.
Action de guerre toujours. Guerre à la planète entaillée, guerre à la plante dont le fruit déchiré rend à la mort ce qui voulait vivre et ne naîtra pas, guerre à la bête tremblante que réclame la dent meurtrière. La troupe épouvantée fuit en vain. Dans la forêt sans fin, dans la grande mer protectrice, au plus haut de l'air, le projectile l'atteint quand elle échappe au piège. La peau, la chair et l'os, il faut toute la bête à l'homme pour ses premiers besoins, comme pour son évolution de progrès. Il est le plus fort étant le plus perfide. Donc il sera roi, et son règne de violence et de perfidie mêlées.
Mieux armé contre les climats, il a maintenant
PREFACE vil
quitté le primitif Eden pour se lancer à la conquête de sa Terre, La mort, partout la mort. Les continents et les mers gémissent de l'effroyable otïrande de massacre. C'est le cirque, l'immense Colysée de la Terre, où tout ce qui ne pouvait vivre que de mort, se pare de lumière et de vie pour mourir. De l'herbe à l'éléphant, pas d'autre loi que la loi du plus fort. Au nom de la même loi, le dernier né de l'évolirtion vivante confond tout ce qui est de vie dans une prodigieuse hécatombe offerte à la suprématie de sa race. Point de pitié. Le pouce retourné commande la mort. L'âme ingrate répudie l'antique solidarité des êtres enlacés en la chaîne des générations transformées. Le cœur dur est fermé. Tout ce qui échappe au carnage prémédité, voulu, s'entretue pour la gloire du grand barbare. La splendeur de la floraison de vie s'éteint dans le sang, pour en renaître, pour y sombrer encore. Et le cirque, toujours vidé, s'emplit toujours...
Patience. Voici le vengeur. La loi a dit : « Le plus fort tue. » Et l'homme a tué. Par lui, tout ce qui vit succombe, et ne renaît que pour expirer sous sa main. « Tout arbre qui porte semence, lui dit le Dieu de la Bible, sera ta nourriture et tu
viii PREFACE
domineras sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bête qui se meut sur la terre. » Puisque Tarrêt de cette domination c'est la mort, puisque le frère supérieur est condamné à détruire le frère inférieur^ pourquoi, quand l'homme qui veut croître rencontre l'homme qui veut croître aussi, s'arrêterait-il frappé d'un soudain respect devant son frère en humanité?
Il ne s'arrête pas. Il tuait la bête plus faible. Il tue l'homme vaincu. Il le tue pour vivre aussi, pour apaiser l'inexorable faim qui ne peut pas attendre. Rien de sacré que le besoin de vivre à tout prix. Ainsi la muette victime a légué sa vengeance au bourreau. Contre l'homme tortionnaire de la bête, se dresse l'homme tortionnaire de l'homme. Il lève le fer, il déchire, il torture dans la joie anticipée du festin ou dans le ravissement du carnage, il tue, il mange.
C'est la guerre, la guerre du cannibale sous l'aiguillon du besoin. Plus tard la guerre d'impulsion acquise, l'inutile massacre. Encore le cirque. Mais Fhomme est dans l'arène maintenant. S'il tue, il est tué enfin. Plaines, collines et vallées, toute la terre et toute la mer aussi s'offrent aux meurtrières rencontres. Et sur les monstrueux gradins du cirque immense, sur les montagnes, sur les pentes, sur les sommets, toute la nature vivante entassée contemple la mort ven-