‹ La mêlée socialeChapitre 41 sur 131 · LA TIE CONTINUE · texte numérisé non relu

LA TIE CONTINUE

ma part de peine et de douleur. Ceux qui furent l'ont bien portée. Suis-je donc indigne d'eux? Pourquoi me déroberais-je au commun fardeau? C'est la rançon de la vie. C'est l'écot de l'hôtellerie terrestre.

Ceux qui sont dans le devenir réclameront, comme moi-même, l'honneur de payer comptant. Ne savezvous pas que l'humanité profite des leçons du passé, qu'elle tire parti de la souffrance qui fut, pour en construire le bonheur qui sera. Elle n'est donc pas perdue, cette douleur que vous voulez lâchement supprimer, puisque c'est le tuf solide où se fonde la joie de l'avenir. Ce milieu social que vous accusez justement, comment pourrais-je attendre, inerte, qu'il s'améliore sans moi? Si mon labeur, à moi, doit être stérile, je laisse ma descendance pour faire mieux. Car l'humanité n'est pas stagnante, et c'est ma loi d'évolu-'' tion, de "transmettre plus de vie, plus de puissance d'action que je n'en ai reçu. Par là tout au moins, j'appartiens à l'œuvre humaine. Je refuse d'en abandonner ma part.

« Et à quel moment me proposerait-on d'y renoncer? Quand le plus dur labeur est accompli, quand après tant de siècles écoulés, les grandes barbaries commencent à reculer dans la nuit. Les casernes sont pleines, dites-vous, les bagnes regorgent, les trottoirs pullulent. 11 faut donc que nos enfants achèvent l'œuvre commencée. Toutes ces choses mauvaises sont irrévocablement condamnées au jugement de l'esprit humain. L'arrêt est décisif et sans appel. Le temps est venu de l'exécuter. C'est aux mêmes enfants, à qui vous nous proposez de refuser l'existence, que nous léguerons ce soin. Sans eux, toutes les douleurs passées seraient vaines. Par eux, elles seront fécondes. Gomment pou-

vez-vous me proposer la mort, quand j'annonce, quand je prépare la vie? »

Que répondre à ce discours? Pour ma part je serais fort embarrassé. Oserez-vous dire, Séverine, que toul n'est qu'illusion et mensonge? On ne vous croira pas. Crierez-vous à cette jeunesse qui aime, qu'il n'y a pas d'amour? Elle ne vous croira pas. Lui direz-vous que la vie est une trahison, que l'intérêt mène l'homme, que les mains tendues se retirent dès que l'espoir du profit disparaît, que d'une douleur supprimée jaillit une moisson de souffrances nouvelles, et que la recherche du bonheur humain est l'ascension dans la nuit d'un pic qui n'a pas de sommet? On ne vous croira pas, vous dis-je. Ou quandils vous croiront, les jeunes seront devenus vieux, et ne pourront plus convaincre personne à leur tour.

L'humanité est. Souffrons qu'elle soit. C'est le plus sage. Car elle ne se laissera pas plus persuader de mourir, que la planète de rebrousser chemin dans les cieux.

M°« Ackermann, avant Séverine, avait eu l'idée du suicide total, mais ce n'est pas de la volonté de chacun qu'elle l'attendait.

Oui, mais si c'est un Dieu maître et tyran suprême Qui nous contemple ainsi nous eutre-déchirer?

Comment ne disposer de la force infinie

Que pour se procurer des spectacles navrants;

Imposer le massacre, inflii^er l'agonie,

Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants'

Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes

Notre indignation vaincra toute terreur.

Nous entrecouperons nos râles de blasphème

Non sans secret désir d'exciter sa fureur I

NEUF ENFAXT5 43

Qui sait? Nous trouverons peut-être quelque injure

Qui l'irrite à ce point, que d'un bras forcené

Il arrache des cieux notre planète obscure

Et bri^e en mille éclats ce globe irrt'ortuné.

Notre audace du moins tous sauverait de naître,

Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,

Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être,

Avec l'humanité forcé Dieu d'en finir.

Oh! Quelle immense joie, après taot de souffrances!

A travers les débris, par-dessus les charniers,

Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :

Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers I

Dieu n'ayant pas fait la réponse attendue, et les hommes devant demeurer sourds à l'appel de Séverine, il faut bien nous accommoder de vivre et de continuer la vie. S'éveiller pour une heure à la conscience du monde, le juger, le rectifier même, en atténuer le mal, pour si peu que ce soit, accroître le domaine de joie, s'il est possible, cela vaut bien la peine d'être sorti de la terre. Ce n'est pas la secourante Séverine qui pourrait me démentir.

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