‹ La mêlée socialeChapitre 44 sur 131 · POUR DES FEM]ME · texte numérisé non relu

POUR DES FEM]ME

moyen d'une police spéciale, qu'on livre, sans garanties pour le public, à toutes les tentations de l'arbitraire et de la brutalité.

Après tout, s'il y a offre, c'est qu'il y a demande. Lf^ lugubre monôme des spectres plâtrés, bleuis, fardés, qui vont dans le vent, dans la boue, dans la pluie dans le givre, laissant après eux une horrible traînée de répugnants parfums, se motive par le gai défilé de? boulevardiers qui les croisent, la narine au vent, l'œii allumé, en quête du bas dévergondage qui les débar i*asse d'eux-mêmes pendant une heure. L'un explique l'autre, le justifie, le nécessite. Seulement, lois, règlemeiits, police, tout protège l'homme. Lois, règlements, police, tout écrase la femme.

Et alors vous avez, au cœur de votre civilisation, dans vos villes chrétiennes, tout un mouvant ghetto de réprouvées qui sont hors la loi, et contre qui tout est permis. Il vous les faut, vous en avez besoin pour les intermèdes de votre vie normale. L'accident quotidien qui est la règle pour toute une classe de créatures vouées d'avance à cette destinée, se charge de vous les fournir. Survient la police, qui les enrégimente à votre intention, les marque de son estampille, les parque dans leurs repaires, ou les dissémine dans d'ignobles bouges d'où elles s'élanceront quelque jour pour aller chercher l'assassin qui, rassasié, mettra d'un seul coup fin à leur misère.

D'ici là, toutes les immondices de la vie, sans autre joie que l'alcool ou les coups, voilà leur lot. Ne connaître de l'homme que la brute, avoir perdu le droit à la libre possession de soi-même, livrer son corps aux abjections qui se succèdent sans trêve, et, pour couronner le tout, subir une ignoble protection»

par OÙ achève de se dégrader le dernier sentiment qui aurait pu survivre au naufrage : c'est de quoi se compose une existence humaine.

Enfin, la société, qui trouve que ce n'est pas assez met la main de son agent sur cet être effondré, fini, et trouve moyen d'y réveiller encore une révolte de quelque chose, pour broyer irréparablement tout ce qui pouvait subsister d'inconsciente dignité humaine.

Il semble que l'agonie d'une pareille torture pourrait disposer l'homme à l'indulgence. Il n'en est rien Aucune voix ne s'élève pour demander pitié, à défaut de justice. Arrestations arbitraires, mois de prison prononcés sans défenseur^ sans juge — par voie administrative — comme une brute inerte, la femme subit tout, résignée. Que peut faire l'être déchu, qui se débat non plus même contre la loi, mais contre la sombre irresponsabilité d'un machinisme impitoyable ? Allez donc lui parler de 89 et des conquêtes de la Révolution.

« Que tu aies ton corps », dit la loi anglaise, qui a placé ce principe au seuil de la société humaine. Cette loi n'est pas faite pour cette créature. Ni l'homme ni la loi ne lui reconnaissent la propriété d son corps, puisqu'elle n'est même pas admise à L défendre. Chamisso n'a pu inventer que l'homme qui avait perdu son ombre. Nous, nous avons réalis l'ombre qui a perdu son corps.

Combien serait-il plus simple de recourir au bon Yoshivara du Nippon qui, sans faire de mal à personne, ingénument expose en de brillantes vitrines ses poupées vivantes. Le même Japon nous recommande encore l'indication du nœud de la ceinture, qui, placé

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devant OU derrière, avertit le promeneur de ce qu'il peut attendre d'une rencontre.

Je ne compte pas sur cette réforme. îVous garderons nos mœurs, si le régime actuel mérite un pareil nom. Des êtres humains, des femmes, capables au moins de sentir et de souffrir, continueront de subir les pires tortures aussi longtemps que la vie s'obstinera en elles. Lisez les Confessions d'un mangeur d'opium, de Quincey, et vous verrez ce qu'il peut encore sortir de bonté, de charité, de dévouement désintéressé de ces créatures flétries.

Peut-être un jour ce problème sollicitera-t-il l'attention de nos maîtres. Peut-être, au lieu de livrer ces femmes sans défense aux brutes qui les achèvent dans l'opprobre, essayera-t-on de les sauver. Déjà ce serait un grand progrès que de les tirer de la servitude corporelle, et de leur rendre la dignité de la personne devant la loi.

La complète suppression (Je la misère — si le socialisme doit nous la donner quelque jour — ne suffirait pas, hélas! à résoudre ce terrible problème, qui se complique d'une question de physiologie virile. Nous sommes donc fort loin, suivant toute apparence, du grand jour de la réparation universelle qui donnera sa part de parfaite justice à chaque être sous le soleil. N'est-ce rien, en attendant, que de pouvoir diminuer la part d'injustice existante? Ce ne serait pas impossible, si on voulait.

A l'occasion des derniers méfaits de la brigade des mœurs, les journaux réclament, avec trop de raison, la protection de la loi pour les honnêtes femmes, demande la pitié de la loi pour toutes.

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