‹ La mêlée socialeChapitre 46 sur 131 · DE TOURS AUX POMOTOU · texte numérisé non relu

DE TOURS AUX POMOTOU

des champs, avec l'eau desileuves, et les bois, et les montagnes, avec les pierres des maisons, avec les outils de travail — machines de fer ou bras de chair — avec le capital qui nous rend maîtres du travail, nous avons acquis en toute propriété jusqu'à la nation ellemême, avec son histoire et sa langue, et les traditions des ancêtres et le patrimoine de travail et de pensée. Hors d'ici gens de rien, sans foyer, sans patrie, sans droit d'occuper la quantité de sol qu'il faut pour dormir. Qu'on les entasse dans les nefs profondes et qu'ils disparaissent dans les brouillards de l'Océan, à la recherche de quelque rocher perdu, s'il en est qui ne soit la propriété de personne. »

Voilà sans doute le raisonnement intime, non avoué, des excellents conseillers généraux de la riante Touraine, grands propriétaires et bons chrétiens que le problème social tourmente, et qui s'occupent des pauvres — osera-t-on le nier — pour chercher la fin de leurs maux. On peut contester sur les phrases ou sur les paroles. Mais l'acte dénonce le sentiment qui n'est pas niable.

Je ne sais pas ce que diraient les misérables s'ils avaient la parole. Ils ne diraient peut-être rien. A un certain degré, la misère abêtissante obstrue toutes les avenues de l'esprit. Pourquoi parler, pourquoi se révolter quand la fatalité vous écrase? Hors de la propriété, de la société, de tous biens, de toutes joies, que leur importe, à eux, qu'on les mette maintenant hors de la Patrie, puisqu'en leur enlevant la Patrie on ne leur enlève rien? Que dis-je? On les soulage. Sur le rocher désert de la mer d'Océanie, ils ne payeront pas peut-être pour la lumière qui entre par le trou de leur paillotte, pour l'air qui franchit le seuil, pour le feu

qu'ils allument, pour ce qu'ils mangent, pour ce qu'ils boivent, pour la couverture dont les gratifiera la pudeur administrative.

Qui donc parlera pour eux? Ce n'est pas le gendarme qui les arrête, le procureur qui les flétrit, le juge qui les condamne, le propriétaire qui, de son conseil général, les exile, le Parlement qui proscrit, le président qui exécute la loi de proscription.

J'y songe. Il y a le prêtre du Dieu vivant, notre père commun, qui nous chérit tous également, depuis Casimir-Perier — dont la volonté soit faite en toutes choses — jusqu'au dernier vagabond qui us© un reste de vie, crachant des morceaux de poumon noir, à trier le charbon sur le carreau de la mine. Où donc es-tu, prêtre du Christ? Je ne te vois pas accourir au secours des misérables. Je ne t'entends pas dire la parole de pitié et de paix. Je sais bien qu'à des heures marquées, dans les cathédrales gothiques, étoilées de cierges, fumantes d'encens, vibrantes de grondements sonores, devant le peuple courbé vers la terre, tu accomplis les rites sacrés. Mais tu montes en chaire? Quand as-tu pris le parti des faibles contre les forts? Quand as-tu fait rougir le riche de son avarice, le puissant de sa violence? Quand as-tu arrêté le bras séculier prêt à écraser le misérable? Tu ne peux pas. C'est le pouvoir séculier qui te paye, c'est le riche qui dote tes églises. Comment te retourner contre tes bienfaiteurs, au nom de ceux qui ne peuvent rien pour toi? Diras-tu à ces hobereaux de Touraine : « Vous êtes de méchants hommes et de mauvais chrétiens. Pour n'avoir pas à guérir le mal qui vient de vous, vous ne songez qu'à l'éloigner de vos yeux? » Non, tu prêcheras un évangile approprié, adapté, arrangé, dépouillé, comme dit

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