APRÈS LE SERÎION SUR LA MONTAGNE
pauvres s'entr'aident parce qu'ils se voient souffrir. Les riches ne veulent pas voir ou ne peuvent pas : de là l'insensibilité de fond qu'il est toujours aisé de masquer du cabotinage de la charité. Donnez des millions aux pauvres, et leur premier mouvement sera de se détourner des haillons. Allégez les riches de leur opulence, et ces mêmes hommes qui, hier, laissaient à peine tomber quelques pièces blanches, ne se trouvant pas de superflu pour autrui, sauront rogner sur leur nécessaire pour venir au secours d'un plus malheureux. L'homme est moins divers qu'on ne croit. 11 ne lui manque pour être bon que de voir souffrir, après avoir souffert.
Il faut dire que la limite est étrangement mouvante du nécessaire au superflu. Si nous nous interrogeons rigoureusement, en face des iiiisères qui fauchent la sombre masse autour de nous aussi sûrement que la mitraille dans le plus meurtrier combat, combien d'inutiles prodigalités trouvera dan?; sa vie, l'homme le plus austère. C'est pourtant ce besoin de quelque chose de plus que le strict nécessaire qui fait que l'action de l'homme ne s'arrête pas à la conquête du pain et de l'abri. C'est de là que procèdent le progrès, la civilisation, le développement humain. Du premier âge de l'humanité jusqu'à nos jours, l'accoutumance au superflu en fait bientôt le nécessaire, et maintient dans l'effort du mieux l'homme toujours inquiet d'une satisfaction nouvelle.
Ainsi l'impulsion égoïste est la condition même de l'accroissement de l'être. Où l'arrêter? Comment la mesurer ? Les moines renonçants, qui prétendent follement la supprimer, n'aboutissent qu'à la transformer au profit de l'ordre, qu'ils enrichissent sans
mesure, de l'appauvrissement des individus, Ce n'est pas une vue incertaine d'outre-terre qui peut mater l'égoïsme de la réalité terrestre par l'égoïsme du rêve céleste. Cette fantaisie d'absolu avive la cupidité du moi, appâté du ciel, loin de l'émousser. Elle produira des dogmes, des sermons, des chapelles où l'œuvre de secours ne sera plus que l'accessoire de la propagande religieuse. Les grandes cathédrales diront le rêve d'art, le sermon, par l'annonce des félicités ou des peines, ouvrira les cœurs qui se refermeront dès le sacré parvis franchi, c'est-à-dire dès l'heure même où le contact retrouvé de la vie ambiante les voudrait accessibles.
Les chrétiens croient-ils bonnement que jamais homme n'eut pitié de son semblable et ne lui fut secourable avant la venue du Christ? On a été bon, mauvais, indifférent, dans les cavernes primitives, tout comme aujourd'hui dans nos chaumières et dans nos palais. Six siècles avant l'homme de Nazareth, Çakya Mouni quittait le palais du roi de Kapilavastou, son père, pour aller, mendiant de par le monde, délivrer l'hu manité de ses maux et l'affranchir de la souffrance. La doctrine chrétienne n'a fait que recueillir, condenser, renouveler les antiques enseignements de la pensée orientale. Mais la contemplation n'est pas dei l'Occident. La lutte noire pour la vie, d'où est sortie] notre civilisation, n'a pu comporter une prédication] de désintéressement, de renoncement, d'amour qu'àj la condition de n'en pas tenir compte dans la pratique! de la vie. Quand le cœur s'est ému au contact trop] direct de la souffrance, il a provisoirement imposé saj trêve de bonté, de quelque nom qu'on l'appelle, et] puis la bataille a repris. Coups donnés, coups reçus