‹ La mêlée socialeChapitre 54 sur 131 · APRES LE SERMON SUR LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

APRES LE SERMON SUR LA MONTAGNE

IJans l'action, la pitié c'est la défaite. L'âme se cuirasse de fer si bien que l'armure, malaisément, plus tard, se laisse délacer.

Est-ce la loi fatale et définitive? Sommes-nous condamnés à parler éternellement de bonté, de charité, d'amour, à nous livrer même à des effusions sincères [juand le prêtre nous y convie, tout en conduisant Qotre vie sans charité, sans bonté, sans amour? La charité chrétienne est une spéculation d'égoïsme, l'assistance laïque un minimum d'assurance contre les révoltes qui troubleraient les jouissances des grands possédants. N'y a-t-il rien au delà et le problème se réduit-il, en présence des drames de la misère, à organiser un peu moins mal les secours aux indigents ? Je ne le crois pas.

C'est la gloire du monde moderne d'avoir fait jaillir, du heurt des égoïsmes, la notion supérieure de la solidarité des hommes, formule et sanction de l'altruisme invincible qui limite et mesure en nous les redoutables conséquences de l'accroissement du moi. Les bêtes ont leur altruisme, leur solidarité dès qu'elles sont en troupe. Nous pratiquons ces sentiments de même, d'instinct, sans vue décisive de raison. Mais l'heure approche où, devant l'égoïsme dominateur, va se dresser lé sentiment plus haut de la cause commune des hommes. Non plus comme une doctrine de temple ou de chapelle, comme un texte à sermon, comme un sujet d'édification pieuse, mais comme une réalité qui s'impose et doit produire dans l'organisation sociale des conséquences décisives.

Le droit, au sens strict du mot, est une conception relativement moderne. Son apparition dans la réalité légale a été une immense révolution, qui a tiré l'hu-

mauilé d'un empirisme de férocité mitigée de douceur. Qu'est-ce au fond cependant, sinon l'organisation des égoïsmes se contenant Fun par l'autre. C'est là, sans doute, le squelette social. Mais ce n'est pas davantage. Il manque encore l'enveloppe de vie, le principe d'action harmonieuse, et c'est justement la notion supt'rieu.-e de la solidarité qui nous les fournit. Elle n'est encore que dans les livres, c'est-à-dire dans la pensée d'une élite, mais c'est beaucoup déjà qu'elle y soit, €ar il suffit désormais qu'elle fasse son chemin dans l'esprit des hommes pour transformer le monde. Quand elle aura pénétré les cœurs jusqu'à les faire déborder d'impulsion vivante, quand l'homme aura compris qu'il est en toute chose solidaire de l'homme, et qu'il expie fatalement dans lui-même et dans sa descendance les maux dont l'égoïsme débordant accable l'humanité, quand le sentiment et la raison suniront pour lui commander d'en fmir, une paisible révolution sociale s'accomplira, qui fera rougir les fils des sottes terreurs de leurs pères.

Si Jay Gould naufragé se trouvait dans une île déserte avec le dernier loqueteux, tous les deux, se sentant à chaque heure solidaires, s'aideraient en frères et bientôt s'aimeraient probablement. Et, parce que l'ile est très grande et qu'au lieu d'être deux ils sont des centaines de millions, voilà que le loqueteuj crève de besoin à la porte de Jay Gould, qui n' prend pas garde et se croit bon parce qu'il paie un ministre de je ne sais quelle église chrétienne pour le lui dire; voilà que le misérable hait le riche et qu^^ le riche a peur du misérable. C'est l'anarchie, cela. Jay Gould, mon excellent frère, et toi, loqueteux lamentable, je vous le dis en vérité, vous êtes deux

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naufragés d'un jour sur une grande île flottante qu'entraînent des courants inconnus dans l'océan sans horizon de l'espace. La loi de solidarité, que vous sentez si bien quand vous êtes confinés sur un étroit radeau de roc et de terre battu des flots, ne dépend pas de l'étendue de terrain où vous vivez. Sur le grand continent planétaire, la même loi vous tient et ne vous lâchera pas. Le mal que vous ferez, à une échéance inconnue mais certaine, sous une forme fatale, vous sera rçndu. Le plus sage est de s'entr'aider comme vous faisiez là-bas. Quand ce sentiment sera vôtre, vraiment, quand il sera descendu de vos lèvres dans votre cœur, quand il aura pénétré votre vie, des devoirs nouveaux vous apparaîtront qui présentement sommeillent obscurcis dans vos âmes.

Un homme qui meurt de faim à côté d'un autre qui accumule, jusqu'à être horsd'état d'en jouir, des biens qui sont faits de la privation d'autrui, paraîtra un spectacle aussi intolérable que le serait pour nous, aujourd'hui, l'institution de l'esclavage acceptée, il y a cent ans, par les âmes pourtant très hautes d'W Washington ou d'un Jefî'erson. Seulement, il faudra, pour en arriver là, que beaucoup de vieux encore^ comme ceux de la rue Morand, que beaucoup d'autres femmes et d'autres petits enfants comme ceux de la rue Henri-Regnault, allument des réchauds pour finir une vie de tortures. Un révérend anglais, qui vient Je mourir miUionnaire, le pape de Rome, au milieu de sa cour, nous disent que c'est l'arrêt d'un dieu de bonté.

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