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Un journal californien, PExaminer, a en dernièrement l'idée de poser à quelques-uns de ces milliardaires américains auprès de qui M. de Rothschild n'est qu'un bourgeois cossu, une série de questions sur la manière de faire fortune en Californie. Vous pensez si la consultation fut copieuse. Chacun de recommander le travail, l'économie, la sobriété et toutes les vertudomestiques, sans oublier de citer son propre exempl à l'appui. L'histoire est invariable : « Je n'avais rien, je travaillai, j'économisai quelques milliers de dollars, etc., etc. » C'est tout justement là qu'apparaît le tour de main : économiser quelques milliers de dollars quand on gagne de deux à trois francs par jour, et qu'on a seulement quatre enfants à nourrir.
M. Léon Say, qui va prêchant cette doctrine ave^ tout l'Institut, est remarquablement discret sur la manière de s'en servir. C'est dommage, car il n'aura pa< plutôt trouvé ce secret qu'il aura résolu la question sociale. Quelle tentation pour tant de génies inoccupés! Je leur suggérerais de commencer par une meilleure répartition de l'impôt. Rien ne facilite mieux le pouvoir d'économie du pau%Te, que de lui laisser en poche les sommes énormes que le fisc préîève sur son budget, tout en ménageant étrangement ^^lui du millionnaire. Mais, quand on lui parle des taxea de consommation, M. Léon Say se borne à hausser les épaules,
et si on lui touche un mot de l'impôt sur le revenu, il tombe en pâmoison.
Je le laisse pour un temps dans cet état de plaisante inconsciente, et je me demande de quel droit nos ultra-millionnaires s'acharnent à donner de fastueux conseils aux pauvres, dont le moindre grain de mil ferait bien mieux l'affaire. Cela est d'autant plus choquant qu'à mon estime personne n'a plus besoin de conseils que le malheureux encombré d'inutiles richesses. Or nul mieux que le pau\Te n'est en état de les lui donner.
L'économiste vous dira quand vous voudrez que la richesse c'est du travail accumulé. A ce compte, Jay Gould, avec ses deux milliards, est assurément le plus prodigieux travailleur qui ait vécu. On ne comprend même pas comment il a pu, par son travail, produire une telle somme, quand un simple mineur, piochant toute la journée sous terre, dépasse bien rarement un gain de 120 francs par mois. Ici Jules Guesde m'arrête et me fait observer que les 120 francs du mineur, c'est le produit de son travail accumulé, tandis que les deux milliards de l'Américain, c'est le produit du travail accumulé des autres.
C'est ma foi vrai, et voilà qui explique la différence. Comment un homme peut-il accumuler dans de telles proportions le travail des autres, et comment peut-on soutenir que c'est justice? Autant de questions qui sont aujourd'hui posées, et dont la solution amènera tôt ou tard un ordre social auprès duquel le nôtre paraîtra de barbarie. Je n'entre point présentement dans la discussion de ces choses. Je prends le milliardaire et le mineur tels qu'ils sont. Et comme je suis las d'entendre Midas donner des conseils aux tristes porteurs
de besace, je pense qu'il est temps pour ces derniers de prendre leur revanche.
Je rencontre quelquefois aux Champs-Elysées un petit vieux tout semblable à un maigre lapin blanc battu de la pluie, et je me demande si cet homme n'est pas. comme le mineur, bien qu'à un moindre degré assurément, la victime de cet état social auquel il tient tant. Il n'y a, en somme, qu'une ressource, qu'une richesse dans le monde, c'est l'intelligence humaine. Qu'elle soit vivante dans le travail en action — quel qu'il puisse être — ou latente dans les écus, qui la renferment comme l'accumulateur l'électricité, c'est toute la force de l'homme, la grande productrice du bien-être conquis sur la résistance de la matière.
Prenez, les deux milliards de Jay Gould et répartissez-les à raison de dix mille francs l'une, entre deux cent mille personnes ne possédant rien qu'un outil de travail, quel qu'il soit. Beaucoup gaspilleront absurdement cette somme commise Jay Gould lui-même, beaucoup se lanceront dans de mauvaises entreprises, se ruineront lentement ou d'un seul coup. D'autres s'enrichiront, ce sera le plus grand nombre peut-être. Tous se serviront bien ou mal de cette force, pour accroître les moyens d'action que leur intelligence met en œuvre afin de maintenir et de développer en eux la puissance de vie. Je n'examine pas si ce serait un bien, je constate simplement qu'il y aurait là un développement de forces considérables en raison de la mulliplication d'énergie intellectuelle produite et alimentée par deux cent mille foyers nouveaux.
Et puis je me rétourne vers ce cube de fer, bourré de simples feuilles de papier, que garde jalousement le malheureux qu'il hypnotise. Le voilà le redoutable
accumulateur social, réceptacle de forces inouïes auxquelles il faut donner l'essor. Qu'y a-t-il là dedans^ Tout, des maisons, des champs, des mines, des chemins de fer, des bateaux, des possibilités de joie et de vie. des réalités de souffrance et de mort. « Vous voyez bien, s'écrie notre économiste, que cette force ne reste pas plus inactive concentrée, que distribuée entre vos deux cent mille camarades, puisqu'elle se répartit naturellement entre les diverses manifestations de l'activité humaine. » Gela est vrai, mon ami, mais elle agit par voie de prélèvement sur l'intelligence des deux cent mille, au lieu de produire l'acroissement, la multiplication des forces que je signalais tout à l'heure. Elle restreint les deux cent mille personnalités en les employant à son profit, en attirant à elle une part des énergies développées, au lieu de les accroître en leur laissant le soin de transformer, pour leur propre bénéfice, la plus grande part possible de la puissance produite.
L'homme est une machine dont la quantité de travail est d'avance déterminée par les lois qui le régissent. Mettez autant de charbon qu'il vous plaira dans un tiigin de cinq cents chevaux, il faudra que le surplus lie vapeur s'échappe inutile. Physiquement il n'y a pas îe force perdue; utilement, c'est une autre affaire, juand un homme met en valeur sa propre intelligence, il peut, dans une très large mesure, utiliser son super- "u, en raison des goûts qu'il acquiert par l'exercice pproprié de ses facultés. Mais quand une quantité norme du travail d'autrui vient journellement se mettre au service d'un cerveau inactif, ou seulement occupé de la question égoïste du placement utilitaire, la mentalité qui, convenablement aménagée, eût peut-
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être été d'un heureux effet personnel et social, se trouve hors d'état de tirer parti d'un surplus de force dont elle n'a pas l'emploi. Nul ne peut contenir en soi la puissance intellectuelle qui veut se manifester. Mais sous forme d'espèces monétaires, on peut accumuler la force mentale d'autrui, pour n'en tirer qu'un minimum d'effet utile, dont le plus clair résultat est d'accroître encore au profit d'un seul intellect, accablé sous ce poids, l'accumulation déjà monstrueuse d'autres énergies.
Que voulez-vous que fasse un malheureux préposé à la surveillance d'un tel réceptacle de forces. Sans doute, il peut tourner le robinet de la machine et mettre en action une partie notable de la ma=se vivante du globe. Mais pourquoi? Toutes les facultés de l'égoïsme ont été développées, surchauffées en lui Aucune de l'altruisme. On a bien vite fait de satisfaire le moi, et les plaisirs purement personnels sont terriblement bornés. Manger, boire, chasser, jouer, aimer, pour employer cette expression dans le sens où on la déshonore. On a bien rapidement fait le tour de ces joies. Et puis les organes protestent, la dyspepsie survient, le surmenage b^ase tout, le sommeil s'en va, /es écus restent. Qu'en faire? Des musées? Des écoles? Réaliser la conception grandiose de quelque savant? La chimère d'un rêveur de philan,thropie sublime? Pourquoi? On ne s'intéresse pas aux hommes. On est trop loin d'eux. On fera la charité sans doute. Mais il n'y a pas de pauvre qui ne trouve moyen, dans sa détresse, de se procurer une joie plus haute en aidant plus pauvre que lui.
Alors on est là, envié, jalousé, haï, triste objet des convoitises de tous, détesté de ceux qui souffrent et
qui pensent qu'on détient avarement le remède à leurs maux — la vie des malades, la force du travailleur, la joie du foyer, — méprisé de la vieille aristocratie à la remorque de qui Ton se traîna, ignorant les hommes, rassasié de mendicité, méprisant le cortège des flatteurs, doutant de l'amitié désintéressée... On demeure là, stupidement accroupi sur cette boite enchantée de Pandore, d'où, de tant de maux accumulés, la seule volonté de l'homme pourrait faire jaiUir tant de merveilles. Mais le fatal coffret s'emplit toujours et ne laisse rien sortir. Et toujours l'éternelle question: q.u'en faire? Rien. Le corps refuse toute joie. L'esprit sans ressources profondes, faute de culture appropriée, est vite blasé de la vue des objets d'art qui sont le plus souvent d'étiquette vaniteuse, et dont le Louvre peut repaître au centuple le moindre faquin. On voudrait s'intéresser à quelque chose. Pas d'impulsion. L'aiguillon de l'action fait défaut.
Ce que les plus grands génies souvent n'ont pas obtenu de leur vivant : l'approbation, la reconnaissance, l'amour de leurs contemporains, on tient la baguette magique qui pourrait d'un seul coup assurer tous ces biens par quelque création grandiose forçant l'admiration des hommes, laissant un nom à l'étonnement de la postérité. On n'y pense pas. Et si l'on y pensait on resterait inerte, parce qu'on est dans une forme de vie dont le principe est de tout ramener à soi, et que si l'efl^ort paraît immense, le résultat semble incertain. Comment devinerait-on, sans l'avoir tenté, que c'est cet effort même qui est la vie, qui est la joie, qui est la récompense? Misérable martyr de l'ordre social, on passe à côté de la vie sans la connaître, fléau et victime des hommes.
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fout ce que touchait l'infortuné Midas se changeait en or. Au moins se baigna-t-il dans le Pactole pour se j débarrasser de ce funeste avantage. Secret perdu pour ses fils, qui laissent follement aux socialistes la gloire de le retrouver.
M, Paul Leroy-Beaulieu n'est pas content. La faute en est à l'avocat général qui a requis dans TafTaire du jeune millionnaire M. Max Lebaudy, ainsi qu'à M. Waldeck-Rousseau, l'avocat du prodigue.
Ces messieurs se sont oubliés jusqu'à revendiquer le droit à la prodigalité : de quoi l'économiste les tance vertement dans le Figaro.
Dire que « la prodigalité restitue à la circulation des millions amassés par les pères économes et travailleurs », quelle hérésie économique! M. Paul Leroy- Beaulieu a tôt fait de rétablir la doctrine.
Quelle idée vous faites-vous donc de la richesse? s'écrie notre économiste. Peut-être croyez-vous que c'est un tas d'or où l'on puise? Sachez donc que la fortune du prodigue Lebaudy n'était pas du tout « soustraite à ce qu'on appelle la circulation ; c'étaient, par exemple, d'immenses usines de raffinerie, avec leurs approvisionnements et leurs fonds de roulement, des quantités de maisons à Paris, des parts dans des entreprises de toutes sortes, anciennes ou nouvelles.
« Et toutes ces choses remplissaient leur office social : la raffinerie, en procurant aux consommateurs une denrée utile et agréable, et en entretenant nombre d'employés et d'ouvriers; les maisons, en abritant des industries et des commerces divers, et en fournissant des logements au public; les parts dans les entreprises, en dotant le pays d'installations de chemins de fer, d'électricité, de gaz et d'eau, de tous les agencements qui peuvent rendre la vie saine, confortable et agréable. »
Ceci ne peut être contesté. Mais ce que je n'aperçois pas distinctement, c'est ce que M. Max Lebaudy peut bien avoir à faire là-dedans. Il a hérité d'une trentaine de millions de son père, qui devait être, d'après la théorie de M. Leroy-Beaulieu, un des hommes le plus prodigieusement économes et travailleurs qui fût jamais. Quand M. Max Lebaudy a reçu sa part des économies de son père, usines et maisons remplissaient leur office sans qu'il y fût pour rien. Qu'elles demeurent en sa possession ou qu'elles passent aux mains des usuriers, des filles ou des fournisseurs, ce sera tout un. L'unique différence, c'est qu'un plus grand nombre d'êtres humains profiteront de ce qui n'était, d'abord, que la part d'un seul.
La prodigalité détruit cette richesse, ose dire '*!. Leroy-Beaulieu. Et il nous explique que le prodi-
le laissera se détériorer ses maisons, et que, si
autres les achètent, « la société n'en est pas moins il perte, parce que, s'ils n'avaient pas trouvé toutes
'3- installations, ils en auraient constitué de nou-
lles. » Conclusion : « Ainsi la prodigalité nuit y
ut le corps social. »
Tout autre qu'un économiste reconnaîtra que ce
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sont là de simples affirmations dénuées de preuves . L'architecte du prodigue entretiendra ses immeubles, mieux peut-être que celui de l'avare. Et il me paraît difficile de soutenir que la richesse sociale est diminuée quand un immeuble passe d'une main à l'autre.
La prodigalité proprement dite ne crée ni ne détruit de richesse. Elle déplace la fortune en la fractionnant. Elle passe de celui qui n'est susceptible d'aucun effort individuel, à ceux pour qui elle est un instrument de travail, un moyen d'accroître^ d'améliorer la production. Il est donc permis de considérer la prodigalité comme le remède naturel à la trop grande accumulation des capitaux qui paralyse généralement, chez l'homme, toute initiative, tout esprit d'entreprise, tout effort.
Du fait du prodigue, par ce côté, le corps social est en gain. Sans compter que le millionnaire, s'il est rentier, ne paye pas d'impôt, tandis que lès travailleurs qui se partageront sa substance créeront, développeront de cent façons la matière imposée.
De toute façon, nous n'avons donc qu'à saluer le prodigue, comme M. Waldeck-Rousseau, et à le laisser faire. Mais c'est justement ce que la loi n'a pas voulu. Mettant carrément la propriété au-dessus du propriétaire, la fortune au-dessus de l'homme, elle a décidé que tout riche qui ne dépenserait pas sa richesse d'une façon qui paraît raisonnable à ses contemporains, serait dépossédé de son capital pour n'avoir plus que la jouissance de ses revenus. C'est la loi du conseil judiciaire.
On ne peut pas soutenir que cette mesure soit édictée dans l'intérêt de l'individu, car un tel principe pourrait nous mener loin. Qu'on me dise pourquoi la
loi prendrait plus de souci de M. Max Lebaudy que de mon menuisier, qui peut-être fréquente trop le cabaret. Il ne faut pas davantage invoquer l'intérêt de l'Etat qui est tout contraire, comme je l'ai démontré.
« L'Etat, dogmatise M. Leroy-Beaulieu, a, dans une certaine mesure, un évident intérêt à la conservation des fortunes : de là vient la législation sur les conseils judiciaires. » V Etat! invoqué par un économiste qui s'insurge, à tout propos, contre l'intervention de l'Etat en faveur des ouvriers! UEtat intervenant dans les affaires privées d'un particulier pour substituer l'autorité publique à la volonté de l'individu I Qui disait donc que les économistes étaient de principes inflexibles? Il y a des accommodements. Ce n'est plus les ouvriers qu'il s'agit de protéger, ce n'est pas même les riches, en tant qu'individus, c'est le majorât bourgeois qui doit maintenir la puissance aux mains d'une caste, comme dans le passé. Voilons la statue de la liberté et q.ue l'Etat protège la richesse contre le riche.
« La richesse privée, dit M. Leroy-Beaulieu, a une mission sociale. La fortune, surtout la grande fortune, n'est qu'accessoirement un moyen de jouissance. Elle est surtout un moyen d'action. Elle donne à l'homme la faculté de mettre le cachet de sa personnalité sur une foule de choses utiles et durables. »
Il est difficile de nier que la fortune soit un puissant moyen d'action. Seulement, j'ai remarqué que ce sont généralement les pauvres qui font les plus beaux plans pour le meilleur emploi de la richesse. Si j'étais riche! dit-on... et quand on le devient, on a bien autre chose en tête. Il y a, d'abord, ce que M. Leroy-Beau-
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lieu appelle si drôlement le premier devoir du capital envers lui-même : se consp.rver; et puis il y en a un second : s'accroître.
Et, pendant que les combinaisons succèdent aux combinaisons, Vidée de mettre le cachet de sa personnalité sur des choses utiles et durables ne vient qu'à de rares esprits. Dressez la liste de nos millionnaires, et, les charités indispensables mises à part, comparez leurs moyens d'action avec ce qu'ils ont pu faire au profit du corps social, pour laisser une trace durable de leur passage ici-bas.
M. Leroy-Beaulieu nous cite M. Andrew Carnegie qui a fait l'effort d'écrire dans le Nineteenth Century, jun article intitulé : « L'Evangile de la Richesse. » Par compensation, le même M. Carnegie fait très bien . tirer des coups de fusil sur ses ouvriers, quand ils ne sont pas contents de leur condition terrestre... Le moindre de ses millions, utilement réparti dans son personnel, serait d'un effet social plus utile que toute sa littérature.
L'accumulation des richesses peut, théoriquement, être avantageuse en certaines mains. Mais comme le cas est rare, il faut souhaiter qu'elles se déplacent souvent. Je voudrais donc, avec M. Waldeck-Rousseau, qu'on laissât bravement faire les prodigues, arrosoirs bénis qui, du contenu des grands réservoirs, font une pluie bienfaisante.
Qu'y a-t-il, après tout, de plus conforme aux principes de l'Economie politique que le droit, pour chacun, de dépenser librement ce qu'il n'a pas gagné?
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