I.a propriété est là, sous les yeux de tous. On ne peut
ni l'enfermer complètement, ni la dissimuler. Impos-
ible de serrer un morceau de planète dans son coffre-
112 LA IIÊLÉE SOCIALE
fort. C'est par la vue que l'homme est surtout séduit. Quoi de plus tentant que d'apercevoir à portée de la main, dans un chemin perdu, dans un fourré, l'objet même dont le besoin vous hante? Avoir froid et heurter du pied la broussaille sèche, avoir soif et regardai danser les cerises dont le vent vous caresse l'œil, cela ne met-il pas trop brutalement aux prises l'absolue correction légale, et ce qui est, après tout, la raison de l'ordre social, la satisfaction des besoins de la vie?
Et puis, en pleine nature, l'homme est plus près de l'homme. L'égoïsme se peut moins aisément dissimuler derrière sa protection légale. Le fruit de la terre est proche. Le juge est loin, La valeur vénale des choses paraît nulle, surtout à qui voudrait se les approprier. Il s'établit ainsi un genre de petite maraude dont se fait l'ordre rural. De là à la simple rapine, la limite n'est pas toujours très facile à déterminer. Qui cherche du bois mort et n'en trouve pas, cède parfois à la tentation de casser du bois vert, qu'on viendra dans huit jours ramasser comme bois mort.
Alors c'est la lutte, la défense du propriétaire, petit ou grand, du travailleur ou de l'oisif à qui la loi permet d'enclore une partie du globe commun et de dire : « Ceci est à moi. »
Le paysan est l'homme d'une idée, l'homme d'un amour. Courbé sur la terre, il ne connaît que la terre. Son activité n'a qu'un but : le sol. L'acquérir, le posséder, voilà sa vie, âpre et rapace. Il dit ma terre, mon champ, mes pierres, mes chardons. Labourer, fumer, emblaver la terre, faucher, arracher, tailler, couper ce qui sort de la terre, c'est l'éternelle fin de son efïort physique ou intellectuel. De distraction, point. Se consoler de la déception d'aujourd'hui avec