POUR DES CERISES
l'espérance de demain : il n'a pas d'autre recours. Il lutte contre les saisons, contre les éléments, le soleil, la pluie, la grêle, le vent, la gelée. 11 lutte contre le voisin maraudeur, les bestiaux envahisseurs, les oiseaux, les chenilles, les insectes, les parasites, les mille phénomènes inconnus, qui, sans raison apparente, lui apportent des déboires imprévus.
Alors, c'est pour rien qu'il s'est levé dès l'aube, mal nourri, mal vêtu, suant sous le soleil, grelottant sous le vent et la pluie, s'épuisant en efforts contre les choses qui résistent? C'est pour rien, la semence, Fengrais, le travail, et la vie dépensée, sans repos, sans loisirs, sans autre pensée que celle-ci : J'ai peiné hier, je peinerai demain !
Comment lui reprocher le rêve divresse que lui procure son vin blanc du dimanche ? C'est ce qui le distingue de la bête peinante qui tire la charrue. Il faut bien quelquefois s'échapper de la vie, sortir du réel, s'envoler, pour un temps, sur les ailes d'une vision qui passe, jouir d'un songe entre deux cris de douleur. Il n"a pas le musée, le livre, le théâtre, le spectacle de la joie des autres, à défaut de la sienne. Dur aux autres, dur à lui-même, tout est dur autour de lui. Dans un monde fermé, il use ingratement son corps au pénible labeur qu'engloutit la terre dévorante, et chacun fait de même autour de lui. Sous le ciel inclément, dans le silence de l'effort haletant, les hommes de la terre s'entre-regardent peiner, misérer, mourir.
Un être ainsi fait, vivant d'une telle vie, est évidemment redoutable, car toute cette force, bandée vers un seul but, donne à certaines heures une formidable détente. C'est du paysan de l'Ouest que je parle
surtout, qui n'a ni l'envolée, ni la poésie, ni la gaieté du latin. Sa religion, qui pourrait être une échappée, ne lui dit rien, ou le fanatise et le livre aux pires fureurs. L'amour, au sens où nous le raffinons, est un produit de l'esthétique des villes. On peut le transportei- aux champs. Il n'y croit pas spontanément, et si nos Provenraux, nos Gascons, greflent dé poésie naturelle l'instinct charmant qui s'éveille quand la vie prend conscience d'elle-même, nos Celtes, tristes et violents s'assouvissent d'abord ; et, tuant la sensation, étouffent dans la hèfe repue tout germe de sentiment.
Même sous la gaieté méridionale, le fond impitoyable demeure. N'est-ce pas dans la Dordogne que M. de Moneis fut brûlé vif, il y a vingt-cinq ans,, par une troupe de paysans fanatisés de bonapartisme et de religion ? Les abominations de la terreur blanche du Midi ne le cèdent en rien aux sombres crua^utés de la chouannerie vendéenne. Tout cela, c'est de l'histoire récente, de la vie d'hier, par où s'explique l'état d'âme d'un paysan de la Sarthe, fils des chouans, déchargeant sans remords son fusil sur un mauvais gars qui lui vole ses cerises.
A la ville, nous sommes plus élégants. Nous ne faisons pas ça nous-mêmes. Nous avons des gens chargés d'arrêter, de ligotter, de condamner, d'emprisonner et même de tuer pour nous. Et puis nous ne tuons pas pour deux sous de cerises. C'est une question de quantité.
De fait, nous tenons par mille liens étroits à cette brute, qui assassine lâchement un malheureux dont la faute est d'avoir scif et de trouver sur son chemin de quoi se rafraîchir. Oui, nous sommes ses complices,
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vraiment, par les mauvais exemples qui lui viennent d'en haut, sans que certains inexorables aient l'excuse de défendre frénétiquement le maigre fruit du plus ingrat labeur. Le petit artilleur parisien est mort victime d'un état d'àme rural qu'il eût retrouvé sous des formes différentes, non moins implacables, à la ville.
Les socialistes veulent modifier le régime de la propriété, et sans doute, l'évolution des sociétés .comporte nécessairement, à cet égard, de graves réformes. Ce qu'il faudrait changer d'abord, à mon sens, c'est la conception même de la propriété. La modification mentale d'abord. Plus tard elle se traduira d'ellemême dans les faits.
Il faut que l'homme arrive à mesurer, à régler, à tempérer son désir d'appropriation des choses, sans que s'émousse en lui le perpétuel besoin du mieux qui le jette dans l'action de la vie. Grave problème, qui veut de longs eflbrts de l'homme sur l'homme.
Avant qu'il ne soit résolu, combien de petits artilleurs, grappillant des cerises, tomberont sous les coups de l'humaine barbarie ?
Qui ne connaît l'histoire du vertueux Booz? Voyant la jeune Moabite Ruth, veuve de Mahlon, glaner dans son champ, il commanda à ses serviteurs d'oublier, comme par mégarde, quelques poignées d'épis dans
le sillon. Rutli, sans être autrement surprise de la négligence des moissonneurs, s'appropria cette richesse de hasard, fit sa gerbe, la battit, et obtint une mesure d'orge qu'elle porta à sa belle-mère Noénii. Voilà l'histoire qu'on extrait d'un très vieux livre des juifs pour la raconter aux enfants de l'école primaire, qui aiment bien le vertueux Booz et se réjouissent de la bonne chance de Ruth.
Pourquoi cette aventure, vieille de plus de trois mille ans, qui a tant de succès sur les bancs des écoles, est-elle si vite oubliée des hommes de nos jours? Ce n'est pas faute, assurément, d'être publiée à tous les carrefours. Après l'école, l'Eglise nous dit Booz el ses vertus, nous enseigne que de son mariage avec Ruth naquit Obed, qui fut père d'Isaï, qui fut père de David, dans la descendance de qui nous trouvons, comme on sait, l'Homme-Dieu de Nazareth. C'est donc un ancêtre du Crucifié, que ce propriétaire foncier de la campagne de Bethléem, qui donnait part de sa moisson à tout venant, avec tant de bonne grâce et de discrétion.
Le Christ a triomphé. La croix se dresse glorieuse sur toutes les places de nos villes, sur tous les chemins de nos campagnes. Partout des églises, des chapelles que dessert un peuple de prêtres voués au service de la Grande Victime. Partout de pieuses retraites, partout des chrétiens prosternés. L'Etat lui-même, l'Etat laïque recueille le tribut obligatoire des citoyens, croyants ou non, pour l'entretien du culte de Jésus. Qu'est-ce à dire? Peut-on, sans offense aux puissances de la terre, considérer toute cette pompe comme une vaine mascarade destinée à recouvrir d'un magnifique manteau de charité la honte d'un égoïsme
féroce? S'agit-il simplement d'apaiser les souffrants et de charmer les heureux d'une illusion de bonté? Ou prétend-on vraiment prêcher le bien, pour le réaliser?
C'est la réalité, sans aucun doute, que voulut le Christ mis en croix. C'est pour l'obtenir qu'il vécut, parla, agit et mourut. C'est pour enseigner la pratique du bien que ses apôtres se répandirent dans le monde, rebelle à la parole du Maître. C'est pour vivre conformément à la bonne loi, que de petites communautés s'organisèrent d'abord, pratiquant sans ostentation la vertu, comme faisait Booz, l'aïeul du iNazaréen. Faut-il donc que la doctrine, en se répan dant, ait perdu sa puissance efficace, pour se résoudre en un vain bruit de paroles ? Que trouvons-nous aujourd'hui sous les pompeuses cérémonies de nos basiliques, sinon des âme avides, des cœurs desséchés, des égoïsmes sans frein? Où chercher la discrète vertu d'un Booz qui, plus de mille ans avant le sermon sur la Montagne, donne, et veut épargner la reconnaissance à qui reçoit son bienfait?
Booz aujourd'hui n'est pas seulement propriétaire foncier. Il est actionnaire de compagnies anonymes. Sur terre et sur mer il transporte voyageurs et marchandises, il extrait de la terre la houille ou le métal, exploite tous les produits du sol, ouvre, tisse, fabrique ou commerce. Celui dont je veux parler est un marchand de charbon, tout comme M. Casimir-Perier en personne. Le métier n"est pas mauvais. L'État vous donne des mines de houille gratuitement. Un tel cadeau ne se refuse pas. L'armée nationale elle-même est employée à assurer l'obéissance des mineurs, contraints de travailler au prix voulu par la compagnie sous peine d'être lardés de coups de baïonnettes, et par
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surcroît condamnés par des juges jugeant sous le Christ. Vous pensez bien que la compagnie houillère, certaine d'avoir le dernier mot, ne néglige pas ses intérêts. C'est ce qui failque la famille de M. Casimir-Perier a réalisé de jolis bénéfices sur les mineurs. Un fumiste du Journal des Débals entreprenait hier de détruire /'/ légende des grands bénéfices dans les entreprises de houilles. Nous attendons demain, au Journal officiel, le démenti de M. le Président de la République.
Pour en revenir à mon charbonnier Booz, voici son aventure telle que la raconte Séverine. Une misérable famille, composée du père, de la mère et de six enfants, cheminait un matin sur une route aux environs de Paris. On allait, comme Ruth, glaner de quoi vi^Te, les uns dans l'usine, les autres autour de l'usine, en attendant Theure d'un misérable repas. Des wagonnets chargés de charbon avaient passé par là. Quelques morceaux gisaient, abandonnés sur le chemin. Nos gens, toujours comme Ruth, glanèrent ce que leur offrait la munificence providentielle du hasard. Ce qu'ils en ramassèrent exactement, je l'ignore. Mais en s'y mettant tous, ils n'en pouvaient porter pour cuire beaucoup plus d'une soupe. Booz, passant par la, les aperçut et les prit au collet. Six jours de prison pour le père et le fils aîné.
Booz est chrétien cependant, ce qui lui confère une -grande supériorité dogmatique sur son ancêtre d'il y i trois mille ans, mais il pratique autrement la vertu. Les lois civiles, dont il est fier, provoquent de tels actes, les garantissent, les légitiment. L'Église, à laquelle il se fait gloire d'appartenir, et dont il tient par-dessus tout à ce qu'on enseigne les dogmes dans les écoles, le bénit quand il a fait ces choses, et le
recommande à Dieu pour la béatitude éternelle. Avant le Christ, l'histoire de Ruth et de Booz finit en idylle. Puis, le tils de Dieu étant mort pour les hommes, le résultat de la tragédie du Golgotha, c'est que Ruth serait aujourd'hui envoyée à Saint-Lazare, tandis que Booz, apprenant la nouvelle, en serait tout réjoui. C'est à décourager de la divinité.
Séverine conte une autre histoire qui n'est pas moins caractéristique. Il s'agit d'un cuisinier renvoyé pour avoir distribué aux pauvres des rebuts de viande qiCil avait reçu Vordre de jeter. Décidément, Booz, je t'aime mieux juif que chrétien.
Il est bien inutile de se lamenter. L'homme d'aujourd'hui n'est peut-être pas plus mauvais que l'homme d'il y a trois mille ans. La lutte sociale pour la vie, sans apaisement ni trêve, conduit l'immense majorité des hommes à une conception inexorable de la société. On lutte pour vivre, puis pour accaparer des forces de vie dont on puisse tirer jouissance, enfin pour les accumuler, môme sans profit personnel possible, les organes limités d'un seul n'étant plus adéquats à la puissance démesurée d'action que la société lui permet (l'emmagasiner sous forme de capital. Comment voulez-vous qu'un milliardaire puisse dépenser pour lui, le revenu de son millard?
Mais la logique veut, prétendent les dogmatiques, que le principe de la propriété individuelle ne souffre aucune atteinte. 11 est donc sacro-saint, et la vie de l'homme ne vient qu'au second rang. L'un fera six jours de prison pour avoir voulu se chauffer d'un peu de charbon perdu. L'autre, qui n'a pas besoin déplus chaleur que le commun des hommes, possédera
■ quoi chauffer la France entière pendant un an.
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Ordre ou désordre social? Ne vous arrêtez pas aux mots menteurs de charité dont on est moins avare que de réalités secourables, et voyez le résultat : des milliers et des millions d'hommes mourant de faim et de misère sous les bénédictions d'une religion qui proclame qu'il en doit être ainsi. Et nous ne comprenons pas notre folie de sacrifier des hommes de chair et de sang au principe absoludc la propriété, abstraction réalisée, entité divinisée, idole dévorante que nous osons placer au-dessus même de l'humanité.
Le principe fondamental des sociétés, ce n'est pas la propriété, comme on va le répétant. C'est l'homme tout simplement. L'appropriation individuelle est une de ces manifestations de l'activité humaine, qui veut être réglée dans la mesure où l'exige sa fin légitime : le service de l'homme, qui est l'unique raison d'être de l'organisation sociale. Quand l'esprit humain se sera pénétré de cette idée, il y aura dans le monde un de ces grands changements qu'on nomme révolution. Booz, attendri, revenu de ses erreurs, implorera le pardon de Ruth qui ne se souviendra plus d'avoir souffert, d'avoir détesté. Ils renouvelleront l'antique alliance. Ils auront beaucoup d'enfants. Et par le sacrifice, et .par le dévouement, ceux-ci seront peutêtre divinisés à leur tour... dans trois mille ans.