LA PROPRIÉTÉ ET LA VIE
M. Ledrain soumet à ses contemporains l'embarrassante question de Fopposition du Code et de la théologie. Puisqu'il m'a fait l'honneur de me dédier ses observations, c'est bien le moins qne j'accepte de m'interviewer moi-même sur le sujet qu'il me propose.
L'afflux de suicides au seuil de l'hiver, fait surgir de toutes parts en nous des comment, des pourquoi que la société, pourvue de ses églises, de ses hôpitaux, de ses prisons et de sa morgue, laisse obstinément sans réponse. Tout ce qui ne rentre pas dans le cadre officiel de la charité d'Église ou d'État n'a qu'à disparaître. La marge hélas! est immense de ceux qui s'efforcent de tout leur labeur, et, après une lutte noire, frappés par l'accident, le chômage, la maladie ou l'âge, chancellent, désespèrent et succombent.
Le chef du gouvernement de la République française, M. Dupuy, vient justement de nous expliquer qu'il n'en pouvait être autrement. L'État peut très bien supprimer les salaires et décréter le chômage en entravant cruellement l'industrie et le commerce par d'exorbitants droits de douane, qui enrichissent les gros manufacturiers d'un bénéfice supérieur pour un travail moindre. Oui, l'État peut faire ces choses, et les fait par l'entremise des représentants ou des serviteurs des privilèges sociaux. Mais dès qu'on lui
propose de venir en aide à ceux qu'il affame, TÉtat se déclare impuissant, et tout l'effort de rhétorique de M. Dupuy aboutit à leur dire : « Je vous plains de tout mon cœur, mes bons amis. Tirez-vous de là comme vous pourrez. »
Ils s'en tirent par la mort lente ou rapide, dans l'impuissante colère des malédictions. La fosse commune reçoit ce pêle-mêle d'enfants, de femmes, d'hommes valides ou de vieillards bousculés à grand renfort de belles paroles et de horions vigoureux vers le grand trou sans fond. La terre apaisante les couvre, et se rouvre aussitôt pour d'autres qui troublaient di leur misère la joie des heureux. Et les générations si succèdent et s'accumulent dans l'éternel abîme sans qu'une voix autorisée se fasse entendre pour dire : « C'est assez. » L'Église, qui vend ses pompes et ses prières au poids de l'or, n'ouvre son paradis que contre métal sonnant. La loi civile, hypocrite et menteuse, feignant de gémir, approuve et prononce : « C'est l'ordre. »
Cet ordre-là n'est point celui de M. Ledrain. Il s'en prend donc résolument à l'Église et à la loi, au risque de remuer d'une main indiscrète la pierre sur laquelh repcfse le monde.
Que dit le Code dont le juge est l'interprète? « En toute espèce de circonstance et quelle que soit 1» nécessité, la propriété reste inviolable. Quiconqui même sur le point de mourir et pour prolonger do' quelques instants sa vie, met sa main sur le biei d'autrui, tombe sous les rigueurs de la loi. Meurs don^ misérable, plutôt que de toucher à ce qui ne fappar-' tient pas. » Telle est la traduction de M. Ledrain, qu' faut bien reconnaître pour exacte. Maintenant, jugei
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de l'embarras. L'Etat paye le juge pour appliquer la loi. Il paye aussi le prêtre pour en prêcher le respect. Or, voici ce qu"on lit dans un des traités de morale les plus connus, le Gury^ qui est en usage dans beaucoup de nos maisons ecclésiastiques : « Un homme peut, dans le cas d'extrême besoin, se servir des biens d'autrui, autant que cela est utile pour se délivrer d'un tel besoin... La raison en est que la division des biens, de quelque façon qu'elle ait été faite, ne saurait déroger au droit naturel, qui permet à chacun de se pourvoir, tant qu'il est travaillé par l'extrême nécessité. Ainsi, en pareils cas, tout devient commun, et qui prend un objet étranger, pour se subvenir, prend un objet vraiment commun qu'il fait sien, comme cela se faisait avant le partage des biens. »
M. Ledrain fait justement observer que le socialisme le plus outré n'en a jamais dit davantage. C'est la pure théorie d'anarchie, conforme d'ailleurs à tout ce que nous savons des sentiments de Jésus. Pour qui prendre parti, la théologie ou le Code? M. Ledrain nous engage fort à consulter les philosophes là-dessus.
Je ne m'inquiète pas outre mesure de ce que pourraient répondre les successeurs de M. Cousin. La philosophie officielle a mission de légitimer ce qui est. Pour savoir avec quelle virtuosité elle s'acquitte de cette fonction, consultez M. Jules Simon. Quant aux autres, nous savons bien qu'ils parleront en vain, puisque tout Teffort de la puissance sociale est de résister au sentiment d'altruisme qui se fait péniblement jour en nous. Je ne dis rien du christianisme. S'il fut d'abord une insurrection de pauvres, il est devenu un svndicat de riches. Aussi M. Ledrain peut
poser sa question tout à loisir. Ceux qui devraient avoir à cœur de lui répondre, législateurs, prêtres, académiciens, se tairont, et pour cause.
Qui doit être suprême , la propriété ou la vie humaine '; Les faits répondent : la propriété. Je n'ai garde de m'élever contre le principe de l'appropriation individuelle, que je considère comme la condition primordiale du développement individuel et du progrès humain. Est-ce donc nécessairement être ennemi de la propriété, que de vouloir limiter le droit à lappropriation par le droit supérieur à la vie? Le but même de l'appropriation, n'est-ce donc pas la vie, principe dominateur de tout ordre social? N'est-ce pas sous le nom menteur d'ordre social, un état de pure violence quie celui qui peut placer l'individu entre la violation du pacte social — ou ce qui est réputé tel — et la nécessité de conserver sa vie ou celle des siens.
Sans doute, on se tire provisoirement d'afTaire avec des églises et des prêtres pour les soumis, et des prisons et des juges pour les révoltés. Mais Dieu et le gendarme, qu'est-ce au fond, sinon deux noms différents du même principe : la force?
Le voilà l'ultime Fondement de votre ordre social que vous osez dire de charité et d'amour. C'est que l'égoïsme sans frein s'est rué dans la satisfaction de la chose appropriée. C'est que loin de le contenir, vous l'avez développé jusqu'à donner pour but à l'amour d'autrui la conquête égoïste de béatitudes éternelles. Comment s'étonner si le moi colossal, transporté hors de l'individu dans des fractions de la planète, atout concerté, tout organisé pour défendre quand même cette prise de possession, principe de tout accroissement de vie, contre le moi infime réduit à se