LE MOT ET L'IDEE
M, Buffet s'évanouit au mot ogissement, qui n^est après tout que ce que les grammairiens dénomment un mot fréquentatif. Il n'y a pas de remède à ces répugnances, et si nous maintenons Altruisme., il nous faut un canapé et des sels pour donner à M. Jules Simon le temps de reprendre ses esprits. Avec toute l'Académie il acceptera de bon cœur acatalepsie qui désigne, comme chacun sait, l'impossibilité de connaître. Mais Altruisme le met en l'air. S'il n'y avait que les philosophes pour employer ce mot, « je ri en saurais rien », dit,dans un sourire, l'aimable métaphycisien. Son désespoir c'est de rencontrer cette barbarie sur les lèvres d'un examinateur en Sorbonne, ou dans un article dé journal. « Altruisme., voyez donc quelle harmonie, cela déchire l'oreille », tandis que Atémadoulet — titre du premier ministre de Perse, d'après l'Académie — flatte agréablement le tympan trop sensible de l'ancien Grand Portefeuille du maréchal de Mac-Mahon.
Toutes ces raisons sont, à n'en pas douter, les meilleures du monde. Mais comme il y a toujours des esprits saugrenus pour nier l'évidence, M. Jules Simon condescend à des explications supplémentaires où se pourrait bien cacher, à son insu, le mystère de sa répugnance. Ce qui condamne à ses yeux Altruisme, c'est que « ce mot a été créé sans aucune nécessité ni utilité ». Pour le remplacer, il propose successivement bienveillance, charité, « qui rappelle l'amour divin et les grâces », et contient « l'amour des hommes ».
Je n'aurai garde de discuter de la charité chrétienne avec M. Jules Simon qui y est passé maître. Je lui ferai seulement observer que lorsqu'Auguste Comte — qui demeurera, toutes compensations faites, un des grands cerveaux de l'humanité — a forgé de son bon
marteau le mot Altruisme, il voulut désigner un sentiment qui contient à la fois la bienveillance et la chatité, sans se limiter aux formes spéciales de la bonté intéressée ou non.
Ce n'est point, comme le croit M. Jules Simon, par amour de la symétrie que le philosophe a opposé l'Altruisme, c'est-à-dire le sentiment qui porte l'homnivers autrui, à VEgoisme conservateur du moi. Auguste Comte visait plus haut. Il a voulu caractériser l'oppo sition des deux forces primordiales dont l'équilibre mouvant fait l'homme tout entier: la force centripète qui ramène toute action au moi, la force centrifuge qm l'en éloigne.
C'est là une conception scientifique qui, remarquablement, ramène l'homme à la loi suprême de l'ordre universel. Votre bienveillance qui peut être de scepticisme, votre charité qui se vante d'être de foi, ne sont que des combinaisons de ces deux forces antérieures aux plus vieilles religions, et créatrices de toute action humaine. Rien de plus éloigné de l'altruisme que la charité chrétienne, qui, ayant pour principe l'appât d'une récompense éternelle, n'est, sous un déguisement merveilleux, qu'une manifestation de l'égoïsme le plus raffiné.
L'altruisme est en germe dans tout ce qui respire, et le combat pour la vie ne rend compte que d'uno partie des phénomènes. Le lapin qui dévore sa nicht fait acte d'égoïsme. La chatte qui se jette à l'eau poui sauver ses petits donne un exemple évident d'altruisme Ainsi fait le coq appelant la poule à la découverte de quelque grain, et feignant de picorer pour engager l'arrivante à se saisir du butin. Les mots bienveillance et charité n'ont point ici d'application.