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LE MOT ET L'IDEE

Quant à raltruisme humain, il est en voie de développement, et c'est à ses progrès qu'il faut mesurer le degré de civilisation et de justice sociale d'un peuple. J'ignore quel nouvel ordre social pourra produire la libre expansion de ce sentiment dans l'avenir, mais je note, dès à présent, qu'arrachant l'individu à l'éternelle contemplation de soi, il étend la sympathie de l'homme au delà de l'humanité elle-même, à tout ce qui a vécu, vit, ou vivra, à tout ce qui est, au Grand Pan éternel. Considérée de ce point de vue, il ne reste de la charité chrétienne tant vantée qu'un bien misérable calcul.

Avec l'idée qui se modifie, il faut bien que le mot change, et c'est peut-être moins la dissonance du mot que l'idée nouvelle qui choque M. Jules Simon. Comme c'est un sage, il en prendra son parti.

Les plus beaux mots, les mots à fleur de coifi, comme dit Littré, s'altèrent par l'usage, et l'homme doit, suivant ses besoins, frapper sa monnaie nouvelle. Le caritas generis hiimani eut son grand jour. Dans la pratique nous nous en accommoderions fort aujourd'hui. Mais la pensée, sans attendre les lentes réalisations des hommes, pousse toujours plus loin, et la langue fatalement doit la suivre. Qu'elle l'accompagne fidèlement dans ces mille détours, qu'elle en épouse les formes changeantes, qu'elle s'applique — suivant ses lois propres — à en reproduire les nuances infinies, voilà sa loi. Quant à lui barrer la route au nom du mot sacré spiritualisme^ folie I car ce n'est pas le mot qu'on prétend arrêter, c'est l'idée qu'il représente. Oui, c'est devant la pensée huniaine que les douze crânes pelés se dressent pour lui dire : « Tu n'iras pas plus loin. » Elle ira plus loin, messieurs, et plus loin

encore, aussi indifférente à vos halte-là qu'à vos laissez-passer.

L'Église eut de ces prétentions jadis. Ceux qui allumèrent le bûcher d'Etienne Dolet en sont réduits à se contenter aujourd'hui de la congrégation de YIndex. Que peut VIndex laïque de l'Académie, là où l'Église a échoué. Avant que d'expier en place Maubert le crime d'avoir pensé librement, Dolet avait prêté le secours de ses presses à François Rabelais. Et celui-ci frappant joyeusement — sans permission académique — la belle monnaie sonnante de la pensée libératrice, fit plus pour la langue française et pour la liberté d'écrire que toute notre Académie. C'est à ce grand poinçonneur de mots que M. Jules Simon lui-même doit, pour une bonne part, d'avoir pu charmer ses contemporains de son christianisme hérétique. Si Maître Alcofribas avait eu besoin du mot olfruisme, l'idée ne lui fût pas venue qu'une autorisation pût être nécessaire. Honneur au curé de Meudon, et nargue de l'Académie 1

A propos de la mort de M. le comte de Paris, je lis beaucoup de déclamations sur \q& fins chrétiennes. Chacun meurt comme il peut, et ce n'est pas la faute des victimes du dernier accident de chemin de fer si elles n'ont pu recevoir l'absolution de M. l'abbé d'Hulst.

FUT CHRETIENNE , jôl

bronches c'est l'éternelle soufifrance.Tel est le marché, compliqué, comme tous les marchés, de mille formules procédurières — dogmes ou rites — où le prêtre joue le rôle d'une sorte de notaire accrédité auprès des deux parties contractantes.

Voici dix-huit siècles que se poursuit l'expérience. Ce n'est qu'un moment de l'histoire humaine depuis l'apparition de l'homme sur la terre. Les peuples qui s'y sont soumis sont en minorité sur la planète. Néanmoins dans ce court espace de temps, et, sur ce petit continent, assez de faits ont été recueillis pour qu'un jugement puisse s'établir. .

Eh bien, après cette épreuve, après un règne ininterrompu de guerres étrangères, de guerres civiles,' de guerres de religion, de massacres faits au nom du Christ, d'assassinats isolés ou en masse dont les derniers sont d'hier, et dont certains chrétiens (n'est-ce pas, Galliffet?) appellent publiquement de tous leurs vœux le retour, on peut affirmer que la doctrine chrétienne n'a pas réussi à rendre les nations soumises à sa loi plus désintéressées, plus justes, que les peuples qui lui ont échappé. Elle a excusé le vice, sanctionné le meurtre, béni le crime, brûlé le meilleur, absous le pire. Pendant ce temps, des centaines de millions d'hommes vivaient, comme ils font encore, sous la loi du Bouddha, de Lao-Tseu, de Confucius qui ne reconnaissaient pas de Dieu personnel, et, pour un même nombre d'unités humaines, fournissaient une somme totale de meurtres qui n'est certainement pas supérieure à celle des chrétiens.

L'absurde prétention à la possession de la vérité absolue a converti en actes d'abominable violence un sentiment excellent chez les catholiques : le désir de

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sauver leurs semblables. Ainsi l'humanité a pu tirer le mal extrême de ce qu'il y a de meilleur en elle. Et je suis bien obligé de constater que les pires tortureurs de l'Inquisition ont fait une fin tout aussi chrétienne, sont morts dans une aussi belle paix avec eux-mêmes et avec leur Créateur, que M. le comte de Paris en personne. Ils avaient fait un marché, eux aussi, et partaient confiants dans la récompense promise. Etrange résultat que d'endormir dans la même paix tranquille l'homme qui secourt ses semblables, et celui qui les massacre au nom du même Dieu de bonté.

D'ailleurs a-t-il donc si extraordinairement secouru ses semblables, l'homme qui meurt avec une fortune de quarante millions? Il se peut qu'il ait donné quelque chose. Quel Chinois n'en a pas fait autant? Notre chrétien a gardé quarante millions, ce que le Christ a expressément et violemment condamné par chacune de ses paroles. Et, après avoir ouvertement violé la loi fondamentale du Christ pendant près de soixante ans, il obtient la récompense suprême d'une foi chrétienne, parce qu'il a observé les rites. Voilà la chose misérable, voilà le mensonge que les hommes décorent du nom de religion!

Allez chercher le dernier Taoïste et amenez-le devant ce cadavre. Dites-lui : « Ce que cet homme a fait de bien, — et il n'en a fait ni plus ni moins que I moyenne des hommes, chrétiens ou non, — il la accompli en vue d'une récompense extra-terrestre. Nous, ses coreligionnaires, nous sommes très fiers de la beauté d'une telle doctrine. »

« Votre conception, dira le Chinois, est la plus grossière qui soit. Fonder la vertu sur l'égoïsme, c'est la détruire. Dans les sciences de l'expérimentation vous

Faute de ce viatique, quel accueil les attend au seuil de Vau-de[à, ie ne le saurais dire. Ceux qui le disent demeureront toujours fort embarrassés de la preuve. C'est un article de foi de la religion chrétienne que les bonnes œuvres ne suffisent pas pour être sauvé. Il faut avoir subi certaines épreuves, prononcé certaines formules, pratiqué certains rites pour que Dieu, dans sa toute bonté, vous exempte des tourments éternels qu'il vous réservait en punition d'une vie que nul n'avait sollicitée de lui. Cela est plein de mystères, assurément, dont le moindre n'est pas de voir Dieu se soumettre aux décrets des hommes qui se sont arrogé le sacerdoce.

Je suis épouvanté vraiment, de penser combien c'est chose rare qu'une fin chrétienne. En matière de religion nous en sommes restés au système de Ptoléraée. Il nous semble, et nous soutenons contre l'évidence que l'univers gravite autour de notre dogme. Nous savons pourtant qu'il n'en est rien, que le judaïsme ne fut qu'un point imperceptible dans l'histoire de l'humanité, et que le catholicisme — même secouru du protestantisme détesté — n'a amené au Christ qu'un contingent dérisoire, au regard du monstrueux grouillement d'humanité depuis l'apparition de la vie sur le globe. Si l'on n'a pu être sauvé que par Jahvé et Jésus, que de milliards de milliards d'êtres humains pour jamais dans la flambante géhenne, sans parler de tous les chrétiens réprouvés! Cette pensée m'enlève beaucoup de mon admiration pour la mort calme et résignée d'un chrétien, — que ce soit le comte de Paris ou un simple marchand des quatre-saisons, — car je trouve cette félicité individuelle payée vraiment d'un trop haut prix. Et si j'étais

l'un des élus, il me peinerait beaucoup de penser de quelles éternelles tortures se compense mon éternelle félicité.

Quoi qu'il en soit, prenons le fait d'une belle mort chrétienne. Voici un homme qui a bien vécu et qui meurt bien. Je m'incline. Mais, non content de mon salut, vous prétendez m'imposer l'admiration des règles de vie et des pratiques religieuses, grâce auxquelles cet homme, qui a passé en faisant le bien, se résigne à l'inévitable. Vous m'obligez donc à suspendre mon hommage et à discuter. Soit.

Comment ne constaterais-je pas tout d'abord qu'en dehors de la Judée, avant et depuis le Christ, des milliards et des milliards d'hommes ont vécu ignorants de la Bible et de l'JÉvangile, qui ont été excellents. Leurs vertus, qui seront punies là-haut, dites-vous; n'en ont pas moins été éclatantes, et d'un haut enseignement, en même temps que directement profitables à leur prochain. Ils ont aimé autrui avec désintéressement^ et ils ont tout donné d'eux-mêmes, sans autre récompense que la jouissance intime d'un noble sentiment réalisé.

Je m'arrête à cette pensée, et puisque vous m'y forcez, j'analyse les sentiments de ce chrétien qui meur dans la paix de l'âme. Je recherche le mobile de ses actions.

Qu'est-ce que je trouve? Un marché du plus méprisable égoïsme entre l'homme et le Maître de l'Univers. On l'a dit cent fois. On le redira cent fois encore. Toute la conduite du chrétien n'est qu'une éternelle lettre de change tirée sur l'Éternel. On voit bien que les fils d'Abraham ont passé par là. Je ferai le bien, dit l'homme, mais donnant, donnant : j'attends une récompense. Fais donc, dit le Créateur, car si tu

nous avez dépassés, sans doute, bien que nos premières découvertes soient de beaucoup antérieures aux vôtres. Dans l'analyse de l'univers, vous avez accompli des prodiges. Mais la synthèse que nous avons faite de l'homme, longtemps avant votre Christ, domine encore d'une vertigineuse hauteur votre religion d'aujourd'hui.

« Une doctrine de récompenses et de châtiments au delà de la vie, cela est d'une barbarie primitive. Il y a plus de deux mille ans que nous avons franchi cette étape. Parmi les hommes, les uns observent la bonne règle par crainte de la police, ou dans l'espérance d'une élévation au mandarinat supérieur, les autres font le bien pour lui-même et le pratiqueraient dans une île d'où la gendarmerie et les boutons honorifiques seraient absents. Pouvez-vous nier que ceux-ci soient supérieurs à ceux-là?

« Eh bien, c'est notre situation, à nous, vis-à-vis de vous autres. Nous prétendons faire le bien pour l'exaltation d'orgueilleuse joie qu'il met au cœur de celui qui le pratique en le laissant ignorer de la foule, dédaigneux de tout ce qui peut paraître une récompense, au point de fuir l'approbation publique. Sans doute, il y a des méchants et c'est pour eux qu'est faite l'alternative du gendarme ou du bouton d'honneur. Mais cela est de l'homme. La construction de l'univers ne comporte pas ces choses.

« L'homme est la composante de deux forces : l'une d'égoïsme, et l'autre d'expansion affective. La joie de faire prédominer l'amour d'autrui est si grande qu'il ne se peut concevoir de récompense plus haute. Et cette récompense-là n'est pas une vaine chimère, je la tiens, je la sens, nul ne m'en peut frustrer.

« Ai-je fait le bien? Peut-être. Si je vous le disais, j'en perdrais le mérite à mes propres yeux. La pudeur de ma joie est tout ce qui me reste d'égoïsme, et cette aftîrmation du inoi, je ne veux ni ne puis y renoncer. Vous pouvez assister à ma mort. Elle sera plus tranquille que. la vôtre. Je n'ai besoin de personne pour me rien promettre. J'ai reçu. »

Ainsi parlerait le Chinois. Et ce n'est pas M. l'abbé d'Hulst qui pourrait lui faire une pertinente réponse. N'est-il pas vrai, mon ami Louis Ménard?

Nous sommes trop petits dans l'ensemble des choses; ,

La nature mûrit ses blés, fleurit ses roses,

Et dédaigne nos vœux, nos regrets, nos efforts.

Attendons, résignés, la fin des heures lentes.

Les étoiles là-haut roulent indllîérentes ;

Qu'elles versent l'oubU sur nous. Heureux les morts l

Il y a dans le testament de M. le comte de Paris un mot qui vaut d'être relevé parce qu'il exprime bien le sentiment unanime de la bourgeoisie française. La religion doit fournir « à ceux qui souffrent un motif de résignation dans l'espoir de la vie future ». Parcourez Paris et la France : de l'hôtel du faubourg Saint-Germain — dernier asile des sentiments bourgeois — aux Chan^ps-Elysées ou à la plaine Monceau, du ch^ teau seigneurial à la maison cossue du petit bourgeois;

retiré des affaires, on vous tiendra le même langage. On n'entrera pas dans les questions de doctrine. On vous fera même sur des articles de foi les concessions les plus larges, mais vous entendrez répéter à tout propos : « La religion est un frein pour les méchants. (Ceci encore est dans le Testament.) Que deviendrionsnous — nous, c'est la classe possédante — si la religion n'enseignait pas la résignation aux malheureux de ce monde. »

Tel est le point de vue utilitaire. Nos bons bourgeois, titrés ou non, qui ne se feraient point du tout manger aux bêtes pour la divinité du Christ, défendent énergiquement de leurs discours, et même de leur argent, la religion de ce même Christ — ou du moins ce qu'on nous donne pour tel — en raison de la garantie qu'ils y croient trouver pour leurs biens terrestres. Si bien qu'une religion qui fut primitivement de déshérités et de mendiants, fondée sur le mépris des richesses, se trouve, par suite du gauchissement des institutions sociales, une doctrine de défense des riches contre les pauvres.

Pour ce qui est du frein ^ il suffit de laisser parler l'histoire. Les peuples qui n'ont pas craint dans le passé, et ne craignent pas dans le présent, la fournaise infernale avec ses diables cornus — c'est l'immense majorité des hommes — n'ont pas connu plus de crimes que les nations prétendues chrétiennes. Je crois même que si l'on devait prendre au sérieux le châtiment barbare qui punit d'une éternité de peines une faute d\in jour, — que nous n'aurions jamais commise si Dieu nous avait laissés dans la paix du néant, — l'odieuse cruauté du maître de l'univers ne p'ourrait susciter en nous qu'un grand cri d'anathème,

comme celui que poussa M""® Ackermann d'une si magnifique fureur.

Voilà pour la crainte du châtiment. Quant à la récompense, elle est superbe en vérité, bien que nous soyons incapables de dire à quelle sorte de joies elle nous condamne pour l'éternité. Mais la récompense, comme la peine, ont l'inconvénient grave de se trouver renvoyées, pour employer une expression populaire, à la semairie des quatre jeudis. Cette heureuse et décevante semaine, nous l'attendons si longtemps sur la terre, sans jamais la voir venir, que lorsqu'on nous la promet pour l'autre monde, nous pouvons répondre que le truc est éventé dès celui-ci. C'est sans doute pourquoi ce merveilleux mirage ne produit pas du tout sur les malheureux de la terre l'effet d'abêtissante terreur qu'on se donne tant de peine pour susciter en eux.

Car ils ne sont pas résignés à leur malheur, sachez-l€, heureux du monde, qui ne trouvez pas le bonheur tant cherché, dans les satisfactions où se débat tristement votre ivresse blasée. Ils ne sont pas résignés et ne le seront jamais : c'est la loi du progrès. Humainement et socialement, il n'y a pas de conception plus fausse que la vôtre. Le monde que vous rêvez de nous faire est de jouisseurs hébétés et de résignés inertes.

C'est la divine souffrance qui aiguillonne l'homme et le pousse en avant à la conquête du mieux. C'est le principe de l'évolution qui est la loi du monde. Si la mousse s'était résignée, la merveilleuse orchidée ne serait pas. Si la bête rampante avait accepté son lot, l'oiseau ne fendrait pas les airs, et l'homme serait resté dans les possibilités avortées des

choses. Si notre primitif ancêtre s'était contenté de sa caverne contre les bêtes fauves, si le froid, si la faim ne l'avaient poussé dehors à la recherche des vêtements de peau, à la conquête du feu, aux tentatives de culture, le grand prodige ne se serait pas accompli, et nous n'aurions pas vu l'évolution physiologique des êtres aboutir à l'évolution intellectuelle qui est l'histoire de l'humanité.

Et dans ce nouveau domaine, aux horizons merveilleux, d'où est venu le perfectionnement, l'évolution de progrès sinon de ceux qui, loin de se résigner, répondaient au oui écrasant du fait, par le non révolté de l'esprit. « Tout est bien », disait-on. Ils répliquaient : X Tout sera mieux. » Et pour une réalisation d'idée qu'ils ne devaient jamais voir, ils sacrifiaient leurs joies, leur vie. Et de la souffrance aiguë qui les avait poussés dans l'action, procédait pour l'humanité une atténuation de souffrances.

Et ce gain n'est pas fait, qu'un autre se présente à faire. En avant ! toujours en avant! La récompense est au bout. Si le Christ s'était résigné, il se serait renfermé dans le silence, au lieu de monter sur la montagne. Si saint Paul s'était résigné, il n'aurait pas quitté le môle de Séleucie pour affronter, avec Barnabe, les naufrages de la mer en vue de la conquête du monde. C'est ce jour-là que fut fixée la destinée du grand et malheureux Julien qui devait naître trois cents ans plus tard. Jean Hùss, Luther, Rabelais, Etienne Dolet ne furent pas des résignés. Notre merveilleux xvi° siècle, notre beau xvni^ siècle sont tout de révolte. C'est par eux que nous sommes.

Résignés, notre petit duc d'Orléans s'appelait Pharamond avec un chiffre au bout. La résignation n'est pas

de l'homme et c'est ce qui fait sa grandeur. Il a beau s'intituler chrétien, il proteste contre son mal, et le travail est sa révolte heureuse contre la planète qui défend ses trésors. Il pioche, il creuse, il retourne la terre, il extrait la pierre, il coupe le bois, il engrange sa moisson et bâtit sa cité.

Personne ne se résigne, vous dis-je, puisque, dans la résignation, l'homme n'est plus qu'un bœuf vautré dans la prairie close, ou agonisant derrière le mur qui défend l'herbe contre ses entreprises. Demandez donc au prêtre qui veut être évêque et flagorne Casimir- Perier, s'il se résigne. Demandez donc à notre jeune Philippe pourquoi il veut agh\ puisque son père est si grand prêcheur de résignation. Je ne connais qu'un homme qui parle aujourd'hui de résignation avec une apparence de sincérité, c'est Tolstoï. Encore nous diton qu'il est fou. En tout cas, les souliers qu'il fait, pour rire, ne l'affranchissent pas de la nécessité où il se trouve de conserver ses maisons et ses champs.

La vérité, c'est qu'il n'y a qu'une sorte de résignation à proposer à l'homme, la soumission aux lois inévitables de son être qui l'ont pétri du sol pour le rendre à l'argile mère. La seule révolte illégitime est contre la fatalité supérieure qui, nous ayant fait surgir à la conscience, nous rend au non-être antérieur. Et c'est justement contre celte fatalité que le dogme chrétien est en révolte, réclamant une immortalité qui n'est pas de ce qui vit.

Nous payons la conscience de la souffrance, et nous nous rachetons de la souffrance par la mort. Telles sont les clauses du bail de ■\ie que nous trouvons dans le berceau. Acceptons-les hautement, joyeusement. Puisque la bonne planète veut nous reprendre, sou

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mettons-nous avec reconnaissance à sa loi, et dépensons nos forces de révolte au profit de nos compagnons d'existence. Accroître la conscience, diminuer ou peut-être simplement transformer la souffrance : voilà notre œuvre à nous.

Quand la terre s'ouvrira, quand ses révolutions seront accomplies, l'homme le plus perdu comme celui qui aura laissé, pour un jour, la plus glorieuse empreinte, seront pieusement ensevelis dans le même gouffre de silence. Seulement, ils n'auront pas vécu de la même intensité de vie. Cette joie de vivre haut et grand, que le cœur fort aura seul connue, s'il s'est vraiment donné tout entier, c'est la récompense suprême. Ne l'eussions-nous tenue qu'une heure, elle vaut là vie.

Alors la vague furieuse du monde peut assaillir l'homme impavide. Ayant dépensé pour autrui toute sa puissance de révolte, noblement résigné pour luimême, il emporte l'inestimable trésor dans la paix de la terre, pour en faire le généreux apport au grand réservoir des forces qui furent et qui seront.

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