A QUI LE CHOIX
t-on d'ailleurs à la prise de possession dont le baptême n'est que le signe emblématique? Non pas. On suit l'enfant jour par jour, heure par heure, minute par minute. A mesure que s'éveillent ses sensations, on les interprète pour lui. 11 veut savoir, on lui donne des formules toutes prêtes qui, pénétrant les premières dans les vierges clairières de son jeune cerceau, s'y implanteront avec l'autorité d'axiomes de mathémati que au-dessus de toute contestation.
Terribles questions que celles de l'enfant. Ce sont celles de l'homme des premiers âges. Il n'a pas le temps d'apprendre, de chercher, d'analyser l'univers, de faire la science, et il lui faut — vaille que vaille — une raison des choses. Le père la lui donne, aussi sommaire, aussi imprécise, aussi imposante que fut pour l'homme des cavernes l'enseignement du coup de tonnerre. L'enfant ne demande pas un livre de physique ou de chimie, pas plus que la Mécanique céleste de Laplace ; il dit simplement : « Où sommesnous, et qu'est-ce que nous faisons là? » Même, on s'empresse de lui répondre par la genèse et la mécanique et la chimie de la Bible, avant qu'il n'ait interrogé.
Qu'en résultera-t-il? C'est que plus tard, quand il abordera la solution scientifique, il faudra qu'elle se subordonne à la première, qui toujours dominera sa pensée, sa vie. Voilà ce qu'on décide pour lui avant qu'il n'ait eu le temps de se reconnaître. Le père, le tuteur, ceux qui l'ont recueilli choisissent pour lui, comme on a choisi pour eux, d'un mot fixent une vie, décrètent des douleurs ou des joies comme d'autres décrétèrent pour eux. Dans les ascensions alpestres, c'est le lien commun qui décide du sort de tous. Ainsi
la sombre lalalite, des anneaux serrés de sa chaîne, nous asservit à ceux qui précèdent, pour- asservir à nous ceux qui suivent, entraînant toute la chaîne tra gique, des sublimes hauteurs au gouffre sans fond.
Dans l'enchaînement universel des causes, conçoiton un atome qui, poussé par sa loi dans la série des combinaisons que lui impose l'attraction la plus forte, s'arrêterait pour dire : « J'ai choisi »? L'évolution de vie masque de ses complications le pliénomène, mais ne le change pas. Suivant les dispositions reçues des ancêtres, les sensations, les impressions, les pensées causeront en nous des déterminations, des volontés dont la combinaison consciente nous donne le sentiment de notre personnalité. La force d'évolution qui est notre loi, en nous ouvrant un chainp d action inconnii où peuvent se mouvoir nos conceptions les plus hautes nous permet, par une gymnastique intellectuelle et morale appropriée, par une éducation rationnelle du conscient et de l'inconscient, d'influer sur notre développement, et de créer à nos propres yeux la quantité de responsabilité individuelle nécessaire au fonction nement des sociétés. Mais avec quelles forces affronterons-nous ce combat redoutable entre tant d'élément? ennemis, sinon avec la puissance de bien et de mal, d'altruisme ou d'égoïsme, issue des combinaisons incalculables d'une prodigieuse lignée d'ancêtres, ou, pour remonter plus haut encore, résultant de l'action des forces éternelles dont nous sommes le produit passager.
Il n'y a pas d'éducation pour faire d'un homme noir un jaune. Mais il y a une discipline intellectuelle et sentimentale qui, d'une longue suite d'anthropophages, fera sortir quelque jour un Çakya-Mouni qui, plus