PREFACE XI
L'esclave cependant se sépare du bœuf en ce point qu'il a conquis la paix de la tombe. Et sa vie sauvegardée implique à son égard un sentiment nouveau : l'altruisme, que déjà la bête montrait formidablement mêléd'égoïsme, envers sa femelle, sa progéniture, ses compagnons de vie, et qui, gagnant de proche en proche, dans le groupement humain, s'étendra de la famille à la tribu, au peuple, à la race, et plus tard à toute l'espèce, à tout ce qui vit, à tout ce qui est.
Un nouveau sentiment entraîne l'homme vers autrui, malgré les résistances du besoin égoïste. D'abord non désintéressé peut-être : aider pour être aidé, donner pour recevoir. Et plus tard, par le perfectionnement de l'être, donner pour donner : l'altruisme. De l'éternel conflit de ces deux sentiments se fera l'homme désormais, l'homme social oscillant — incertain — du négrier à l'ascète.
Déjà la dignité de l'homme, outragée dans l'esclave, s'affirme vaguement par l'obligation que s'impose le maître de respecter, en quelque point, sa propre apparence dans la créature dégradée. C'est la civilisation qui commence par la mêlée sociale du travail servile.
Elle commence mal. Nous sommes trop près de la barbarie primitive pour que le contact de l'esclave et du maître ne soit pas tout de violence.