XII PRÉFACE
C'est un perpétuel écrasement du vaincu avec un luxe incroyablement raffiné de tortures. Atroce cruauté du bourreau, rage féroce de la victime, ultime dégradation de Tun et de l'autre : voilà le spectacle de la mêlée sociale dans l'état esclavagiste. Gela nous paraît monstrueux, et le Dahomey de Bchanzin nous fait horreur. Songez aux abominations de l'esclavage chrétien des Etats-Unis, il y a quarante ans. Songez aux actes innombrables de sang dont le continent d'Afrique est témoin de nos jours. Sous nos yeux encore, les nouveau-nés ne sont-ils pas mutilés par milliers, sans qu'aucun effort soit tenté contre cette barbarie ?
Mais Tesclavage, après tout, est un rapport d'homme à homme. Le contact quotidien, même de violence, finit par user la brutalité native. Une certaine somme de souffrance chez la victime tôt ou tard lassera la férocité du bourreau. Après des siècles de tortures, un apitoiement se fait. Le tortionnaire, impuissant à jouir plus longtemps de la souffrance qu'il inflige, s'émerveille d'en ressentir maintenant le contre-coup douloureux. C'e^t l'obscure pitié naissante, c'est le lent altruisme qui se précise, c'est le besoin de se dire et plus tard de se sentir bon, généreux, secourable. C'est la brutale loi d'un rapport de violence, qui se modifie, par voie d'évolution psychique, en un rapport de sociabilité. C'est l'apparition de je ne
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sais quel rudiment de droit dont se réclamera l'homme, sous les sanglantes lanières.
Dès que l'idée d'un droit intervient entre Fesclave et le maître, l'esclavage est condamné. Il n'y a plus qu'à vivre des siècles de cris et de sang, pour attendre que l'idée de justice passe de l'esprit dans les actes, et que la main obéisse au cerveau commandant que les chaînes tombent. Le lent processus est l'histoire même de l'humanité. Que de transitions douloureuses, que de pénibles progrès, suivis de quels cruels retours! Que de paroles de paix vaines en apparence, tandis que se poursuit la lutte mortelle.
A côté du labeur servile, voici que le travail libre s'est installé, avec la primitive justice pour garantie du droit naissant. Travail libre ou nécessaire? 11 faut vivre, donc faire effort pour entretenir et propager la vie contre les efforts de vie concurrents. Il faut travailler ou faire travailler. Le travail, sous le bâton du maître n'est que la forme primitive de la fatalité du travail sous le commandement de la nécessité. Le travail, même avili par l'esclavage, suggère le travail de volonté libre, qu'exige le besoin, notre maître suprême. Et du consentement de l'effort laborieux pour la vie — qui
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est notre condition même — un pouvoir de libération se dégage, qui nous affranchit peu à peu de toute autre dépendance que celle des lois d'évolution vers une individualité plus haute. La sélection du plus fort, mortelle au plus faible d'aujour d'hui, prépare le progrès favorable au plus faible de demain. Le besoin, la douleur, provoquant l'effort, sont les agents de l'évolution qui nous entraîne, à travers l'éternel combat, à une liberté, à une justice agrandies, à une humanité supérieure.
Ainsi s'accomplit l'œuvre des âges. Si dans des régions privilégiées, l'homme ne lutte plus pour le dépeçage du vaincu, si le meurtre en masse est intermittent désormais, si l'on ne combat plus quotidiennement, le fer à la main, pour le champ, pour l'enclos, la hutte ou le troupeau, il faut batailler encore, par des règles nouvelles, pour le? possibilités de vivre qui s'offrent sous la forme d'une propriété allant du cultivateur à la moisson. Formes changées, fond immuable.
L'humanité passe, déroulant des états sociaux successifs dont nous retrouvons encore aujourd'hui le vivant témoignage sur les différents continents du globe. Toute l'histoire est là présente sous nos yeux. A travers le temps et l'espace, le spectacle éternel de la violence et de l'iniquité. Mais la violence qui s'atténue, l'iniquité qui décroît.