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LE TRAVAIL

OUVRIERS ET PATRONS

OUVRIERS ET PATRONS

J'écrivais, récemment, que l'organisation moderne de l'industrie sépare de plus en plus le patron de l'ouvrier. Je m'étonne que le fait soit contesté. Qu'est devenu le patron des anciens temps, avec ses deux ou trois ouvriers et son apprenti? Entrez dans un de nos ateliers d'aujourd'hui, et la réponse vous sera faite.

L'industrie moderne, avec ses exigences de rapidité et de bon marché, a dissocié tous ces petits groupes quasi familiaux, pour joncher de leurs débris l'usine monstrueuse. La mortelle machine relie entre eux, pour un temps, les efforts communs de tous ces automates, puis les rend isolés, désemparés, sans aide et sans soutien, au taudis, au cabaret, à la rue, trop heureux quand la cité ouvrière ne maintient pas sur eux la dure main du patron. Le bon marché des pro-

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duits leur a t-il rendu en confort ce qu'ils ont perdu de protection amicale et de liberté ? Cela est fort contestable, ramélioration des conditions de la rie aboutissant surtout à créer en nous de nouveaux besoins.

Le progrès, ou si l'on veut, le changement, a été de passer d'une période d'autorité directe de l'homnnsur l'homme, où se mélangeaient étrangement la bienveillance et l'oppression, à une période de lutte ouverte, d'où surgit nécessairement la conception du droit égalitaire.

C'est l'histoire même de la politique, où le bon despote de famille, de tribu, de peuple, fut un père, un ami, avant de devenir un tyran. En ces temps, la pri mitive équité suffisait à qui ne cherchait pas la justice L'Équité, moins parfaite, mais plus humaine, s'adaptant mieux à la variété, à la complexité de chaque cas individuel. La Justice, plus belle, plus haute, — par le droit proclamé, — mais si rigide, que l'approximation que nous en pouvons obtenir blesse trop souvent encore, là où nous lui demandons de guérir.

A quoi bon disserter sur ces choses? L'évolution fatale nous entraîne. Dans l'industrie, comme dans la politique, le bon despotisme a fait son temps.

Le patron père, le patron ami, vivant de la vie de ses ouvriers, peinant ou prospérant avec eux, a disparu ou achève de disparaître. Avec lui, se sont envolés tous les sentiments nés du contact quotidien, nés d'intérêts communs, de joies et de souffrancecommunes. Dans l'atelier tumultueux, un seul recourdésormais : le droit de chacun. Et de part et d'autre la lutte pour le droit, l'acharnement dans la revendication individuelle exaspère l'égoïsme et tue la bonté.

Pour la plus grosse part, patrons et ouvriers luttent

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directement entre eux à coups de réductions de salaires, d'accroissement de travail, de malfaçons, de grèves, d'exigences et de refus de concours. Dans le gouvernement, dans le Parlement, même lutte entre leurs délégués, non moins âpre. Les ouvriers cherchant toujours à faire masse contre le patron, les patrons coalisant de leur côté tous les intérêts menacés pour détourner ce péril.

Telle est notre civilisation. Nous en sommes à la lutte pour le droit. Lutte acharnée, sanglante, qui n'est pas près de finir. C'est notre lot d'en être les témoins, les acteurs, et nous quitterons la scène avant d'avoir vu la grande réconciliation finale, que, même par notre action de bataille, nous aurons contribué à préparer. Car, du droit conquis, du droit agissant, vivant, jaillira finalement l'exaltation de la personnalité humaine, mais ennoblie, désintéressée d'ellemême, ardente à sortir de rinutile moi pour se répandre au dehors et féconder le monde, par le divin conctact avec l'humanité.

Ce n'est pas le xix® siècle qui doit voir ces choses. Nous sommes au plus fcfrt de la lutte. Dans l'atelier, comme dans la mine, l'homme forge, taille ou pioche, silencieux, mûrissant des pensées de combat. Quel point de contact, quelle amorce de conciliation avec son patron qu'il ne connaît pas? S'il est sous la règle d'un grand chef d'industrie, celui-ci est aux prises avec trop d'urgents problèmes — d'où peut dépendre le sort même de son entreprise — pour avoir le temps de se familiariser avec chacun de ceux qui geignent en bas, pendant qu'il peine à son tour au-dessus d'eux.

Dans le grand combat aue le patron soutient contre

les industries rivales, le salaire ouvrier, c'est-à-dire la vie de ses hommes, est un élément de marchandage qui, réduit au minimum, peut lui assurer des débouchés nouveaux, le succès décisif qu'il ambitionne. Et, marchant de conquête en conquête, il va perdu dans la vision qui le ravit, sans voir que ce ravissement est fait de femmes anémiées, d'enfants étiolés, d'hommes usés, de vies épuisées, détruites. Demandez donc à l'homme d'Austerlitz de s'amollir de pitié pour sa chair à mitraille, sa matière première^ à lui Il sera, s'il s'attendrit, très louable, mais vaincu : saint François d'Assise, et non Napoléon.

L'industriel n'est pas méchant. Napoléon non plus. Il a sa caisse de secours et de retraite, tout comme le conquérant; son dispensaire, comme l'autre ses ambulances. Moyennant quoi, tous deux sont en règle avec l'humanité. Et tout ce qui pourra être sauvé, prolongé par la bonté officielle, doit retourner à la bataille, jusqu'à ce que la destinée s'émeuve et, par la mort secourable, mette fin à tant de maux.

Il y a quelque chose de plus redoutable encore que le grand industriel. C'est la société anonyme, qui est maintenant la règle de la haute industrie, comme elle est en voie de s'emparer du commerce.

Là, pas même ce patron vers qui peut monter, de lîasard,un cri de pitié. Les patrons, ce sont les actionnaires changeants, dispersés dans le monde, qui ne connaissent de l'usine que le dividende. Qu'est-ce que le directeur? Un agent de compression, comprimé lui-même. Et sous le tour de vis impitoyable, le dividende péniblement exprimé du travailleur, s'accumule au profit d'inconnus.

Le directeur d'une très grande compagnie de

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transports me disait un jour qu'un centime de relèvement dans le prix de l'avoine correspondait à un franc de réduction dans le dividende de ces actionnaires. Aujourd'hui, il nourrit ses chevaux de maïs. Demain peut-être, de sciure de bois ou de pierre écrasée. Ils ne protesteront qu'en mourant.

Remplacez les chevaux par des hommes, et voyez quelles sortes de problèmes se posent pour le directeur d'une de ces grandes entreprises que la tyrannie anonyme du dividende met dans la nécessité d'extraire de l'homme tout ce qu'il peut rendre.

Voilà à quoi se heurte l'effort ouvrier. Il y a de bons patrons, il y en a d'excellents, qui font de leur mieux pour soulager les plus criantes misères dans le petit cercle où ils se meuvent. Qu'est-ce que cela dans le grand massacre? A la Moskova, j'imagine qu'on vit mille traits de pitié, de générosité. Il n'y en eut pas moins, le soir, quatre-vingt mille morts ou mourants sur la terre labourée de carnage.

Lorsqu'en 1848, on se mit à prôner d'enthousiasme les vertus de l'association, on nous fît des descriptions enchanteresses de ces sociétés ouvrières qui allaient réduire à merci les capitalistes, trop heureux désormais de se mettre au service du travail. On n'avait oublié qu'une chose, c'est que les capitaux s'associeraient d'abord, et que, par là, le problème paraîtrait plus éloigné que jamais d'une solution de raison et de justice. Nous y aurons au moins gagné devoir les données du problème s'éclaicir et se subordonner. Cela n'est pas indifférent.

Quand on est aux prises avec cet élément déconcertant, l'homme, il faut se garder de l'illusion qu'on verra peut-être, quelque jour, le résultat de ses

efforts. L'humanité a sur le génie même l'avantage disposer du temps.

Dans ce grand atelier du monde, où s'élabon.l'œuvre mystérieuse de l'humanité future, chaqu'i homme est son patron, s'il a la volonté. Il y a pla pour tous les bras, pour tous les cœurs. Rien ne perd, aucun effort n'est de trop, aucune bonne voloi. n'est inutile. Puisse cette pensée encourager quelques vaincus.

L'ARIViÉE DE RÉSERVE

Quand vous rencontrez, par la ville, la voiture galerie ou le petit omnibus de nos gares, pesammen chargés de ces malles démesurées qui font le tour di monde, regardez à vingt pas en arrière.

Sur le trottoir ou sur la voie, à travers l'encombrement des piétons ou des voitures, des hommes suiveni péniblement, au pas gjTnnastique, trop aisément distancés par les petits chevaux des Landes ou les péri cherons. Misérablement vêtus, sanglés d'une mauvaise ceinture, ils vont, les coudes au corps, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, les yeux hagards, hypnotisés par le lourd véhicule qui semble avoir des^ ailes, les entraînant d'une course désespérée, de la gare de Lyon ou d'Orléans à r.\rc de Triomphe, dans la boue, dans la pluie, dans le vent, ou — pis encore — sous le feu d'un soleil brûlant.

L'AKMEE DE RESERVE 171

Entre le cîieval et l'homme, c'est une gageure. Béni soit l'encombrement de voitures qui permet de souffler. Mais le cocher veut rattraper le temps perdu. Chaque coup de fouet qui sangle la bête, l'homme le reçoit aussi, car il faut hâter d'autant l'allure. Sinon, au détour d'une rue, un passant heurté, la douleur subite d'un violent effort, et le coche a disparu, et l'espoir incertain d'un misérable salaire s'est envolé.

Enfin l'homme a vaincu. Haletant, suant, soufflant, poussiéreux ou crotté, déchiré, repoussant, il est là, tout fourbu, offrant ses services au voyageur pour monter les bagages. Un signe de tète et, sur cette échine harassée, les lourdes malles vont péniblement se hisser d'étage en étage.

Mais on est à l'hôtel. Les porteurs sont à leur poste. Ou, devant la porte du domicile, le concierge ou le domestique accomplira son office. On n'a que faire du coureur.

Rebuté d'un geste, le malheureux regarde stupidement disparaître le pesant fardeau convoité. En vain cette course éperdue, cet effort désespéré d'une énergie vitale aux abois. Point de salaire, pas même d'aumône, car l'agent immobile, à quelques pas, veille sur l'ordre établi, qui veut que les misérables crèvent de faim suivant des règles déterminées. Il faut, le ventre vide, la carcasse tremblante, refaire le douloureux chemin, traverser Paris, retourner aux gares extrêmes, pour tenter de nouveau la mortelle aventure, avec le même résultat peut-être.

Effroyable métier, dira-t-on I Ce n'est pas un métier. Il n'y a pas d'apprentissage, et nulle vie humaine ne pourrait résister à cette épreuve homicide.

D'où viennent ces hommes? Quelles catastrophes

ont jeté sur le pavé ces lamentables épaves du travail? De catastrophes, point. C'est le train ordinaire de notre régime économique qui veut que cela soit. . Pas d'embauchage I Que faire? Mendier? Voler? Ils' essayent, d'abord^ autre chose. Les plus robustes, embusqués dans les gares, courent aux voyageurs, à travers Paris qui ne détourne pas la tète. Les autres s'ingénient comme ils peuvent, côtoyant lois et règlements de police, vivant à peu près, tombant," mourant on ne sait où, on ne sait comment.

C'est, comme a dit Karl Marx, Vannée de réserve duj travail : les faibles, les inhabiles, tout ce qui esl mqindre, tout ce qui n'a pas de chance. Subitement embauchés aussitôt que les commandes affluent,! expulsés du jour au lendemain dès que se ralentit le] travail de l'usine, rôdant autour de l'atelier, enviant] le dur labeur d'autrui, changeant incessamment de] métier sans que rien les rebute, ils s'obstinent à gar;^ der juste assez de vie pour répondre au premier appe de l'embaucheur. Le hasard, l'aubaine d'une malle décharger, la charité officielle ou privée, l'hôpital, \i prison les aident à ne ne pas mourir tout à fait, jusj qu'à ce qu'un cahot final les achève.

N'est-ce pas dans une de ces expéditions que Jea^ Four, l'autre jour, tomba sur le pavé, courant après u^ fiacre chargé de bagages? Un maire compatissant li donna dix francs. Un juge de la République l'aida dij huit jours de prison dont le Président ne lui fit pa grâce. Ainsi réconforté, Jean Four a prospéré san^ doute. La République veille sur lui.

C'est ainsi que ces travailleurs, emplissant de lei bruit l'atelier qui les dévore, acharnés jour et nuit contre la matière rebelle, brCilant leur vie, précipitant

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