UNE CROISADE
Un étrange spectacle, ces hordes dépenaillées, dignes de Callot, qui, de divers points de la Rép';blique américaine, se sont rassemblées soudainemei: comme par une affinité irrésistible, pour se mettre en route vers Washington.
C'est une surprise pour beaucoup d'Européens, de voir surgir une telle manifestation de misère dans un
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pays où la loi du Homestead assurée tout occupant une propriété foncière dont se contenterait plus d'un de nos petits bourgeois. Est-ce bien une manifestation de misère, et les bandes de loqueteux qui vont assiéger ' Capitole, méritent-elles vraiment le nom d'armée
lustrielle qu'elles ont inscrit sur leur drapeau ?
Assurément, la prospérité industrielle des États-Unis i.c va pas sans le contrepoids de souffrances et de misères imposé par les lois économiques qui font l'admiration de M. Yves Guyot. Mais, toutes proportions gardées, la masse souffrante est incomparablement moins nombreuse, et surtout moins cruellement éprouvée qu'en aucun autre pays. Qu'est-ce donc qui a mis en mouvement ces bandes incohérentes? Qu'esl-ce qui
s a lancées sur le gouvernement central, de qui le travailleur américain est toujours moins enclin à attendre aide et protection, que les citoyens des vieux pays d'Europe ? Si la condition économique a fourni la matière grouillante, on ne peut pas dire que le seul besoin du travail soit la cause déterminante du mouvement.
C'est d'une petite ville de l'Ohio, Massillon, qu'est parti le signal. Un marchand de chevaux nommé Coxey, qui récemment encore possédait un petit magot de 200,000 dollars (un million de francs, s'il vous plaît), a réuni sous ses ordres une centaine d'hommes enrôlés pour la nouvelle croisade. Il s'agissait de marcher sur Washington, de ramasser en route tous les travailleurs sans emploi , d'en faire une immense armée industrielle qui viendrait battre les marches du Capitole, et exiger du Congrès une émission de plusieurs milliards de papier-monnaie, pour entreprendre des travaux publics destinés à donner du pain aux sans-travail.
184 LA MELEE SOCLALE
A cette nouvelle, du Maryland, de la Pennsylvanie, de TÉtat de New-York, du Far West^ du Texas, de la Californie même, des hommes surgissent qui se mettent en chemin, sans savoir au juste pourquoi, les yeux iixés vers l'inconnu. Ils vont, costumés de loques, drapés dans d'in\Taisemblables choses, arborant des i,'uenilles au bout d'un bâton en signe de drapeau, encombrant les routes, envahissant les villages, ici chassés à coups de fusil , là secourus , hébergés , nourris, accueillis avec des manifestations d'enthousiasme ou de pitié, s'emparant des gares, prenant possession des trains, réparant la voie qu'on a coupée pour les faire dérailler, déraillant plus loin et se trouvant subitement en face d'une batterie de mitrailleuses devant laquelle il faut se replier en désordre, s'abattant comme des sauterelles partout où ils flairent des vivres, mendiant, maraudant, s'exhibant dans des baraques improvisées, promenant les réclames d'un industriel qui leur a donné des chaussures, tantôt dispersés, tantôt reformés, laissant des traînards ou ramassant des éclopés, mourant dinanition ou de froid, pleins de cris de douleur ou d'espérance, sonnant fantastiquement dans des cui^Tes, dévalant on ne sait comment vers on ne sait quoi.
De travailleurs réguliers, même parmi ceux qui pouvaient occasionnellement manquer de travail, je ne crois pas qu'ils en aient ramassé beaucoup sur leur chemin. En revanche, on signale parmi eux des hommes d'une condition sociale supérieure, qui, subitement enflammés pour la cause des malheureux déchus, se mettent à leur tête, jurant de les guider vers la Jérusalem nniivelle.
Coxey les précède en voiture, accompagné d'un