UNE CROISADE
nègre, d'une femme voilée et d'un géant, Karl Brown, affublé en mousquetaire. A côté d'eux, une sorte de mage, le Grand Inconnu, Prophète des Cyclones, « qui n'expose pas ses idées parce qu'elles seraient inaccessibles à la génération actuelle », mais qui dispose «l'influences magnétiques, et fait à peu près des miracles. C'est l'apôtre qui doit conduire les hommes à , la République du Christ. C'est le vrai chef, le meUre, i celui à qui l'on obéit aveuglément, jusqu'au jour où il r faudra le lapider. l
Ainsi, sur la douloureuse question des sans-travail, '■ se grefTe inopinément le mysticisme échevelé de l'anglo-saxon. Cet homme positif qui règle tout par doit et avoir, a des échappées d'idéalisme et de rêverie mystique, par où se compense l'effort âpre et continu vers le gain matériel. C'est la fonction normale de la Bible, dans la vie anglo-saxonne, d'alimenter ce besoin de reposant idéalisme, après une tension prolongée de l'homme à la poursuite des réalités tangibles.
En Amérique, où la fantaisie individuelle se donne libre carrière, l'idéalisme américain revêt mille formes inattendues. On a décrit cent fois les folies des sectes sans nombre, des Mormons aux Shakers, spontanément surgies du sol. Il faut avoir vu les assemblées des Baptistes, et surtout les camp meetings des Méthodistes, où se confondent, avec les chants pieux, les confessions publiques les plus scabreuses, les cris, les j convulsions, les visions accompagnées d'extase cata- [ leptique, pour savoir jusqu'où peut aller l'exaltation j^ de gens qui, hier, étaient à leur comptoir, et qui yseront demain.
Ce trait du caractère américain explique, pour une
bonne part, le phénomène de cette croisade des sanstravail, analogue, en certains points, au mouvement irrésistible qui, pendant deux siècles, entraîna vers l'Orient, des hordes hétéroclites où se combinaient étrangement l'élan mystique et le brigandage.
Les malheureux croisés américains ont déjà reçu force horions sur les marches du Capitole. 11 y a eu des blessés et des morts. Bientôt, l'armée industrielle sera lamentablement dispersée, sans que les milliards convoités aient apparu. Et le beau rêve d'un jour éva noui, chacun retournera clopin-clopant à son collier de misère.
La question des sans-travail subsistera. La manifestation de Coxey ne pouvait pas la résoudre. Qui sait cependant si l'enquête anglaise qui vient d'appeler l'attention des pouvoirs publics sur ce redoutable problème, n'a pas tenu compte de l'impression d'inquiétude dont on ne peut se défendre, à l'idée de cette invasion des barbares de l'intérieur, que pourrait susciter tout à coup la rigueur impitoyable de notre régime économique?
Que faire de cette armée (^-e réserve, qui ne trouve d'occupation qu'aux moments ie suractivité productrice, et qui, entre temps, oscille lamentablement de la vie à la mort? On a bientôt fait de dire : cela ne regarde pas l'État. Mais l'État, c'est la foule, aujourd'hui. Si cette foule se met en tête, quelque jour, que cola regarde l'État? Si, trouvant les pouvoirs réguliers rebelles à son impulsion, elle décide d'intervenir ellemême et de donner de sa masse contre les étais vermoulus de l'ordre ancien? Qu'arriverait-il? On ferait bien d'y singer d'avance.
Pour l'enseignement des gouvernements et des peuples, l'exposition de Chicago continue. Seulement ce n'est plus l'exhibition convenue, arrangée, méthodique, où, dans une galerie correctement ordonnée, des ouvriers très brossés font mouvoir une machine bien astiquée, qui produit, pour l'ébahissement général, des chapeaux, des bottes ou du corned beef. Oh non I ce n'est plus ça du tout. C'est l'exposition spontanée, naturelle, de la vie industrielle en action. C'est ce qu'on n'a garde de montrer dans les World's fairs. C'est l'imprévu culbutant le prévu. C'est la chaudière qui éclate, c'est l'usine qui saute, c'est l'explosion des forces mal réglées, trop" longtemps contenues, qui déchire l'acier, et fait de ses fragments enflammés, projetés au hasard, d'effroyables agents de mort et de destruction.
Voilà ce que Chicago expose en ce moment. Considéré à distance, hors de toute atteinte, le spectacle qui nous est offert par la métropole de l'Illinois est une des flambées les plus grandioses que le phénomène social ait encore offertes à l'émerveillement des hommes. L'imagination ne peut se défendre d'évoquer l'image de ces monstrueux jets de flammes qui crêtent l'astre solaire d'une couronne inouïe. Il semble en effet que rien de comparable ne se peut trouver icibas. La tragique magnificence du prodige ne doit pas cependant nous empécNir de l'étudier, de l'analyser,
188 LA ^liiLEE SOCIALE
d'essayer de le comprendre. Ce serait dçmmage vraiment, car il présente, dans un magnifique ensemble, le tableau ordonné de tous les désordres sociaux que comporte le perfectionnement de notre outillage mécanique. Ce qui en fait surtout l'enseignement, c'est que le conflit est purement industriel. La politique en est absente. Elle n'apparaît au contraire que pour dégager le phénomène de tout ce qui pourrait en troubler le cours, grâce à l'incroyable liberté que lïmpossibilité de toute répression laisse nécessairement aux plus sauvages manifestations de la fureur humaine.
C'est M. Pullmann, l'ultra-millionnaire fabricant de wagons qui, par ses rigueurs légendaires à l'égard de ses milliers d'ouvriers et d'employés, a brusquement déchaîné la tempête. Poussés à bout, ceux-ci ont obtenu de leurs camarades des chemins de fer qu'ils refusassent d'accrocher les Pullmann aux autres wagons, dans les trains en partance. Les Compagnies ont naturellement résisté. Les ouvriers ont offert un arbitrage qui a été refusé. Ils se sont donc obstinés. Et de proche en proche, la grève violente a gagné les principaux réseaux de voies ferrées, depuis l'Etat de New-York jusqu'au Pacifique, à travers les Etats du Far-West et la Californie, c'est-à-dire sur un parcours d'un millier de lieues.
Jamais conflit social ne s'étendit sur un aussi vaste territoire. C'est que les chemins de fer étant aux mains des ouvriers, développaient la résistance avec une rapidité prodigieuse. Enfin la population, exaspérée par les exactions des Compagnies, acclamait les ouvriers, les milices se joignaient à eux, et les merce naires de l'armée nationale, débordés, se faisaient
complices. On en vint, on devait immanquablement en venir aux pires violences.
Les journaux ont raconté les trains attaqués, pillés, brisés, incendiés, une locomotive lâchée à toute vapeur sur un train en voie de formation dans une gare, les dépôts de wagons brûlant, les voies détruites avec plusieurs de leurs ouvrages, le télégraphe coupé, 'es collisions sanglantes, Chicago en feu, le marshall qui amène les pompiers jeté dans le lac, toute la vie industrielle suspendue, la ville affamée pendant que les vivres de ravitaillement pourrissent dans les gares ; et, au milieu de toute cette anarchie de sang et de feu, les populations accueillant les grévistes avec des hurrahs, leur distribuant des vivres, tandis qu'on signale de riches industriels qui, pour je ne sais quel motif, les subventionnent. Il serait trop facile de charger le tableau, et, vraiment, ce que je viens d'en montrer doit suffire. Si aujourd'hui même les Compagnies n'ont pas accepté l'arbitrage, tous les chemins de fer seront arrêtés de Boston à San Francisco, et la grève générale déclarée.
Qu'est-ce que cette soudaine fureur d'un peuple tout entier? Le peuple américain se fait gloire de respecter la loi. « We are a law abiding people. » Il ne connaît pas l'école sans Dieu. Le catholicisme se vante d'y prospérer, et le Dieu de la Bible est partout. Qu est-ce donc qui a déchaîné tout à coup cette rage de destruction chez des populations de travail et de paix?
Eh bien, il faut avoir le courage de le reconnaître, ce cataclysme social est le résultat direct de l'ordr*? économique fondé sur le laisser faire qu'on prêche au Collège de France. Cette orgie destructive prendra fm
dïci à peu de temps, sans doute, puisqu'elle n'est rien qu'une détente de colère. Mais qui ne voit qu'elle a pour cause unique l'excès de l'individualisme américain qui, sans s'inquiéter des conséquences, pousse jusqu'aux extrêmes la logique économiste du chacun pour soi? Dans la vieille Angleterre, l'esprit anglosaxon, rendu prudent par rattachement plus grand aux intérêts à défendre, penche -sisiblement du côté de l'intervention de l'État dans l'ordre économique. Plus d'un lord conservateur effrayerait nos bourgeois de France par l'entrain de son socialisme d'État.
L'Américain est un joueur qui n'a cure de la défense des grands intérêts héréditaires. Il veut l'ordre au moment actuel, parce qu'il en a besoin pour son travail. Et comme il n'a pas d'armée pour assurer la paix sociale par la force, il achète l'ordre à son prix, mais à son juste prix du jour, et sans s'inquiéter du lendemain. Or, le lendemain, c'est l'aventure sanglante d'aujourd'hui. On s'aperçoit alors, que la théorie du chacun pow soi poussée jusqu'au bout peut conduire logiquement à de tragiques échéances.
En France, avec quelques concessions de forme, avec l'impitoyable emploi de la force de temps à autre, nous allons cahin-caha. Tant bien que mal une journée succède à l'autre. Nous allons, ballottés de l'espérance à la peur, tâchant de pourvoir aux nécessités de l'heure présente, refusant d'envisager l'avenir. Il y a soixante ans, Tocqueville écrivait qu'aux États-Unis « la grande révolution sociale de l'égalité des conditions sembUavoir à peu près atteint ses limites naturelles ». On voit que le Montesquieu de la bourgeoisie française n'avait même pas le soupçon du problème actuel. Qu'attendre de sa suite?
Dans le grand bouleversement américain que nous avons sous les yeux, deux points doivent surtout fixer l'attention. L'attitude des populations nOn intéressées à la lutte, et l'impuissance de la force publique. Quand les hommes dont les intérêts ne sont pas directement engagés dans le conflit, en viennent à embrasser ouvertement la cause de l'une des deux parties, tout eiTort en sens contraire est désormais inutile. C'est ce qui a fait le succès de nos révolutions. C'est ce qui devrait <>ngager nos gouvernants à ne pas opposer leur éternelle résistance aux revendications ouvrières, jusqu'au point où le déplacement de l'opinion peut soudainement amener une de ces ruptures d'équilibre dont nul ne saurait calculer les conséquences.
Pour ce qui est de la force publique, j'entends bien qu'elle est organisée chez nous autrement qu'en Amérique. Mais cela même n'est pas une éternelle garantie. A force d'aller à l'école, tous ces petits soldats finiront par avoir une opinion à eux, et l'on ne sait jamais ce qu'il peut advenir d'un homme qui possède à la fois une certaine conception de ses intérêts et un fusil. Qui sait si, après nous avoir déclaré qu'il était incapable de faire son métier de général, le Galliffet lui-même ne finira pas par nous annoncer qu'il est hors d'état de remplir ses fonctions de gendarme?
N'attendons pas ce jour, et que la grande conflagration du Far- West américain, au lieu de nous effrayer nous rassure en nous mettant au cœur la résolution de préparer, dès à présent, la grande évolution de justico et de paix.