LE CHEVAL DE BOIS
gnable, avec la garantie de la loi. » L'atelier fut en joie. Les syndicats persécutés, pourchassés, vivant misérablement d'une tolérance pleine de menaces, allaient donc avoir une existence légale, conquérir leur place légitime au soleil, et s'appuyer à leur tour sur ces deux piliers de l'ordre social : le juge et le gendarme.
C'est fait. La loi des syndicats est votée. Mais voyez le malheur. Sous le régime de la tolérance, les ou vriers vivaient en paix vis-à-vis du gouvernement, sinon de leurs patrons. Aujourd'hui, les déclarations qu'ils sont tenus de faire les inquiètent, ont à leurs yeux une apparence de piège. Ne va-t-on pas provoquer le renvoi des camarades dont on livre les noms, les désignant ainsi à la vindicte patronale ? Bref, ils sont pleins de méfiance. Tels les Troyens devant certain cheval de bois, qui, frappé, rendait un son suspect.
Chacun fait de son mieux pour les rassurer. Après beaucoup d'hésitations, les plus braves se risquent, tentent l'aventure, et les camarades les suivent. Il faut essayer. On est novice, assurément, eh bien! on s'adjoindra les hommes d'expérience qui ont vieilli dans la lutte des syndicats. Ils ont été renvoyés de l'atelier, peut-être? Qu'importe. Ils sont toujours de la profession, lui ayant tout sacrifié.
Mais la loi ne l'entend pas ainsi. Supposer que des hommes qui ont vécu, peiné, souffert, pour défendre les intérêts de la corporation, pourront avoir à cœur de continuer l'œuvre de toute leur vie, — même s'ils ont été chassés de l'atelier pour avoir pris trop vive- \"nent le parti de leurs camarades, — c'e^t absurde, •ensé l'excellent législateur. Et la loi de liberté a
rigoureusement interdit aux ouvriers renvoyés de lusine ou du chantier pour avoir déplu à leurs patrons, de faire partie de l'association syndicale. Du coup, l'événement justifiait trop bien les suspicions qu'éveillait le cheval de bois : les syndicats étaient épurés, châtrés, avant d'avoir donné signe de vie.
Que dire à des hommes, pour qui la pratique de la loi est une chose nouvelle et hasardeuse, dont il faudrait encourager l'esprit d'initiative, au lieu de le refouler, quand ils voient les plus dévoués de leurs devanciers, ceux dont l'expérience leur serait le plus profitable, mis au ban de l'association, frustrés de leur part légitime dans l'effort commun, simplement parce que le patron le veut?
Gela était si monstrueux, que le gouvernement luimême en fut révolté, et qu'un garde des sCeaux qui s'appelait Fallières, homme doux de Nérac, promit de changer la loi. Il fit même comme il avait dit, et la Chambre vota que les ouvriers pourraient continuer à faire partie du syndicat corporatif, quelques années après avoir quitté la corporation.
Mais le Sénat ne voulut pas entendre de cette oreille. On lui changeait son cheval de bois. Il l'avait garni en dedans de bonne ferraille piquante qui, par des issues habilement ménagées, pointait dru l'approchant. C'est justement ce qu'il fallait. Changer cela? Point d'affaire. Donc, rien ne fut lait. La Chambre s'en lava les mains. Le Sénat s'endormit paisible sur ses lauriers. Et la Constitution, qui a organisé ces choses, demeura.
Voici maintenant ce qui vient d'arriver à Bordeaux. Deux employés de la Compagnie des tramways, l'un secrétaire, l'autre trésorier de leur syndicat, furent congédiés, pour cause de diminution du personnel,