V LES TROIS HUIT
La journée de travail de huit heures vient d'être expérimentée avec grand succès en Angleterre. Dans les mines, elle avait déjà donné d'excellents résultats. Mais c'est la première fois qu'une expérience véritablement scientifique est instituée sur le travail humain, dans des conditions aussi rigoureusement déterminées, avec un résultat aussi clairement décisif.
Il s'agit des Salfordiron VForAs, près de Manchester, qui appartiennent à MM. Mather et Platt. L'usine emploie environ 1,200 ouvriers, dessinateurs, ouvriers en fer et en bronze, monteurs, ajusteurs, chaufleurs, élec- Iriciens. La maison fournit des outillages pour filatures, des machines électriques, etc. Elle correspon(f à ce que nous appellerions une entreprise d'ingénieurs-constructeurs-
M. Mather est de ces esprits audacieux — si rares dans la grande industrie française — que la nouveauté attire. Il ne se croit pas nécessairement condamné à arracher, de gré ou de force, à ses ouvriers, le maximum d'effort qu'ils sont capables de fournir entre deux levers' de soleil.
L'idée de la journée de huit heures l'a tenté. Possédant un incomparable champ d'expériences, il résolut de traiter la question scientifiquement, par une expérimentation positive dont tous les éléments fussent déterminés d'avance. L'idée exposée aux ouvriers obtint naturellement l'assentiment de tous. Des deux
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parts, on se mit aisément d'accord pour un essai loyal du travail de huit heures, ou plutôt du régime des quarante-huit heures de travail par semaine, substitué aux cinquante-trois heures jusque-là fournies par les ouvriers.
Il va sans dire que les salaires devaient rester les mêmes. L'expérience, commencée à la fin de 1892, devait durer un an. Le syndicat des ouvriers mécaniciens s'engageait à ne demander aucune nouvelle réduction d'heures pendant toute la durée de Tannée. Le travail supplémentaire serait fait par des ouvriers supplémentaires, sous le régime de la double équipe.
C'est à leurs propres frais que MM. Mather et Plaît risquaient l'aventure. A eux la perte en cas d'échec. Il se rencontre souvent des industriels retirés des affaires, après fortune faite, pour gratifier de quelque généreux don des institutions ouvrières. Mais que des chefs d'industrie en pleine activité de travail, dominent assez le sentiment qui les pousse à tirer parti de tous leurs avantages, pour essayer de ménager les forces de leurs ouvriers, tout en luttant contre des concurrents qui ne ménagent aucun effort, voilà qui est plus rare assurément. C'est une haute leçon qui nous vient de l'étranger. Spuhaitons qu'elle soit comprise de nos grands bourgeois. Quand cesserons-nous de voir l'ouvrier anglais, grand consommateur de bœuf, faire plus de besogne en huit heures qu'en douze heures l'ouvrier français, nourri d'un pain que M. Méline s'acharne à lui faire payer de plus en plus her?
L'expérience est aujourd'hui terminée. Le résulta! dépasse les espérances. L'année d'épreuve était exceplionnellement défavorable, en raison de la dépression