ENCORE LES TROIS HUIT
Je reçois la lettre suivante que j'insère avec le plus grand plaisir, bien que je n'aie pas l'honneur de con- "laitre mon correspondant : -^
Monsieur le directeur,
Où est notre Mather, avec ses trois huit? C'est par ces mots que vous terminiez votre article d'hier; c'est aussi eu termes à peu près identiques que beaucoup d'ouvriers, dont je suis, manifestent leur désir d'être, quant à la journée de travail, autant favorisés que leurs camarades anglais.
Cependant, nous n'allons pas jusqu'à attendre du patronat français actuel une telle amélioration; nous serions trop heureux si, comprenant enfln son propre intérêt, il s'engageait immédiatement dans la voie qui lui est tracée par nos voisins d'outre-Manche.
A vrai dire, un industriel tVici expérimentant la journée de huit heures, soit quarante-huit heures par semaine, sans réduire les salaires, ferait preuve d'audace et de bonne volonté, autrement qu'aucun de ses confrères anglais, étant donné que, si l'on prend comme moyenne pour l'Angleterre les cinquante-trois heuri^s par semaine de la maison Mather, il n'est pas exagéré de dire qu'en France
on travaille en moyenne, dans le même laps de temps, soixanle-six heures. Le saut dans l'inconnu est un peu plus grand.
Pourquoi la moyenne des heures de travail est-elle beaucoup plus élevée en France qu'en Angleterre? Ce serait intéressant a savoir. Connaissant la cause, on pourrait peut-être supprimer l'effet.
Toutefois, il est actuellement acquis et confirmé par des expériences journalières, qu'en réduisant d'une heure des journées de travail de dix, onze et douze heures, les patrons, tout en maintenant les salaires antérieurs, trouveraient dans le nouvel état de choses des compensations leur assurant au moins la même part de bénéfices.
Partant de là, — au moment où l'on va sans doute remettre en question la loi du 2 novembre sur le travail des femmes et des enfants, pour être agréable à des industriels qui s'en plaignent avec plus ou moins de raison, — il y aurait, à mon humble avis, une mesure rationnelle à prendre en attendant mieux.
Puisqu'il est difficile, dans de certaines industries, où l'on emploie un personnel mixte et où le travail des uns a une étroite corrélation avec le travail des autres, puisqu'il est difficile, dis-je, impossible à ce que l'on prétend, de faire travailler les hommes douze heures, les femmes onze heures, et les enfants dix heures par jour, pourquoi nos législateurs n'abaisseraient-ils pas d'une heure le maximum de la journée de travail fixé par la loi de 1848? En portant de douze à onze heures la journée légale, on diminuerait d'autant l'écart entre la journée des enfants et celle des adultes, il serait alors facile de prouver que cet écart maintenu ne causerait au travail un préjudice appréciable qu'en de très rares occasions.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.
HlÉRART.
Rue Violet, 2.
Paris, 2 avril 1894.
Assurément, les (rois huit ne sont pas une formule cabalistique destinée à nous ouvrir les por tes de VEden
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de M. Dubost. Il me paraît difficile d'enfermer le travail de l'homme, dans une même règle invariable, du Bengale au Groenland. Tout le monde conviendra sans peine que l'agriculture et l'industrie offrent des conditions de travail très différentes, qui se plieraient malaisément à une réglementation uniforme. Enfin, dans l'industrie même, il est nécessaire de créer des catégories distinctes, si l'on veut légiférer sur la matière.
Y a-t-il lieu de légiférer sur la journée de travail ? Voilà la première question qui se pose. Laissons les économistes ergoter à loisir, et constatons qu'en fait, tous les pays ont reconnu la nécessité de cette législation.
Quand on a proposé la réduction de la journée de travail ds douze heures, quand on a parlé de dix et de huit heures, toute la gent économiste s'est répandue en railleries mêlées d'injures. Quelle pitié, de croire qu'on pouvait réduireladuréedu travail sans abaisser la production, sans diminuer le salaire ! Il n'y avait que des malins ou des rêveurs, comme dit Dubost, pour leurrer l'ouvrier de pareilles chimères. Les socialistes cependant tinrent bon, et ne voulurent pc* démordre de leurs huit heures. Une expérience toute scientifique leur donne aujourd'hui pleinement raison.
Vous pensez bien d'ailleurs que les économistes ne sont pas embarrassés pour si peu. Après avoir déclaré que l'expérience était irréalisable, que la réduction des heures de travail aurait pour résultat d'afl'amer le travailleur, ils vont tenter, maintenant que cette mesure est reconnue favorable, d'en empêcher la réalisation législative. Il n'est pas douteux que si l'on nous faisait passer brusquement de la journée de douze heures — souvent dépassée, malgré la loi — à la
journée de huit heures, ce serait, suivant l'expression de M. Hiérart, un formidable saut dans l'inconnu.
Une première difficulté se rencontre, très justement signalée par M. Hiérart. La moyenne des heures de travail est beaucoup plus élevée en France qu'en Angleterre, et les cinquante'-trois heures de la maison Mather (ancien régime) correspondent environ à soixante-six heures de travail par semaine dans une usine française.
Pourquoi?
Est-il rien, en France, qui échappe à l'esprit de routine ? Le patron français se considère volontiers comme en état de lutte permanente contre ses ouvriers. Il craindrait de perdre une partie de son autorité, en faisnnt des concessions qui sont parfois aigrement demandées. En instituant une expérience dansl'espril de celle de M. Mather, il redouterait, surtout, qu'on y vît l'aveu implicite d'un abus, et qu'on s'en fit plus tard une arme contre lui.
La discipline de l'atelier français en est-elle meilleure? Je crois que c'est précisément le contraire. Et si l'on relevait, des deux côtés de la Manche, le tempi perdu sans permission^ on aurait là, certainement, un élément de comparaison instructive.
Enfin, pour tout dire, on enseignait autrefois, à la Faculté de médecine, que l'alimentation surazotée de l'ouvrier anglais lui permettait une dépense musculaire supérieure à celle du Français. J'ignore si l'expérience a été faite d'une façon rigoureuse, mais à première vue, le fait paraît probable. Malheureusement, les lois de M. Méline qui n'enrichissent pas le paysan, appauvrissent lamentablement la ration alimentaire de l'ouvrier des villes. Comment demandei