‹ La mêlée symboliste (volume 2)Chapitre 10 sur 38 · LUTÈCE. JI · texte numérisé non relu

LUTÈCE. JI

dont nous manœuvrions la machinerie désuète. Nous singions le guide instruisant les touristes. Nous en savions la leçon par cœur : « Cette table, mesdames et messieurs, est faite d'un seul morceau... Cette coupe de malachite fut offerte à Napoléon I^^ par r empereur Alexandre... Admirez la soie toujours fra^îche de ces rideaux... » Je me souviens qu'un jour de visite, deux dames en deuil nous avisèrent près de l'orangerie. L'une, âgée et s'appuyant d'une canne, nous dit : « Je suis la petite-fille de Franklin. Je vous félicite d'être Français. Il faut aimer la liberté. » La liberté, nous l'avions alors : c'était pour nous, de prendre possession de tout ce qui nous entourait, de rouler sur l'herbe, de moissonner les fleurs, de faire jouer les serrures verrouillées, et c'était pour moi, souvent, de m'entrctenir en silence avec les peintures des galeries et les grandes ombres du cl^ir de lune, car déjà j'avais la tête f^-rcie de romans dévorés en cachette. Alexandre Dimias m'avait appris l'histoire. Je publiai aussi dans Lutèce.-çdcï ironie,/^ Carnet d'un Décadent et j'y donnai des pastiches d'Edmond de Concourt. Chacun y avait ses coudées franches. On s'encensait ou l'on s'égratignait réciproquement. La malice y était surtout bien venue.

Voici comment M. Henri de Régnier, qui, pourtant, sera proclamé tout à l'heure l'un des chefs du Sjnnbolisme, y persiflait le nouveau jeu :

Biographie (i).

<< Un soir, il rentra chez lui un livre sous le bras, — un livre vêtu de jaune et d'un aspect inoffensif; et quand il eut regagné son cinquième étage, allimié sa lampe à pétrole, il s'étendit dans son fauteuil de cuir, jeta un coup d'oeil satisfait sur l'ameublement d'acajou de sa chambre et, prenant un coupe-papier, celui qu'il appelait familièrement : « dit des bonnes lectures », il se mit à lire, et lut : A Rebours.

<< Le lendemain, vous ne l'auriez pas reconnu.

<< A partir de ce jour, sa vie décadente commença.

<< Il voulut revivre autant que possible le livre révélateur et conformer sa bonne nature à la nervosité de des Esseintes. Tout d'abord, il regretta amèrement de n'avoir pas été élevé chez les Jésuites, ce qui le privait d'une partie des sensations de son modèle; — il déplora de n'être pas né duc, car il ne comptait ainsi parmi ses aïeux aucun mignon de Henri IH et se trouvait dépourvu de

(i) Li.dke. nximéro du i*^* août 1886.

LUTKCE.

précieuses hérédités. Il se désolait de ne posséder qu'une très médiocre fortune, ce qui lui rendait impossible l'exécution de la partie orgiaque du livre. 11 lui fallait renoncer au boudoir de satin rose, aux sphinx qui parlent, aux tortues incrustées, aux ameublements suggestifs, mais il lui restait les parfums, l'orgue de bouche, les dentistes, les lupanars... et les lectures décadentes. Avec cela on peut aller.

< Il commença par le voyage à Londres et goûta, à la taverne anglaise, le haddock, ce poisson qui ressemble singulièrement à du jambon qui aurait des arêtes ; puis, ayant acheté, avenue de l'Opéra, plusieurs fioles de parfums, il se donna des symphonies. Un panier de liqueurs assorties lui permit l'orgue de bouche. Il se fit arracher plusieurs dents, visita les « maisons >>, tenta d'y emmener des amis très jeunes, goûta le vice et y trouva des charmes.

« Aux lectures décadentes, son vocabulaire se modifia et ses admirations littéraires se restreignirent.

« Une fois dans cette voie, il ne s'arrêta plus - même alla beaucoup plus loin que des Esseintes, car, avec des moyens restreints, il arriva à des résultats surprenants, vraiment.

« Il fut hanté de rêves bizarres, assailli de désirs

étranges. Il s'attardait indéfiniment à certaines suggestions. Parfois, au soir, il rêvait de se promener dans le Luxembourg, grilles fermées ; de marcher dans les allées noires en songeant à des choses très lointaines ; ses yeux se fermaient sur le monde visible et s'ouvraient sur le rêve que déployaient devant lui la réalité de ses hallucinations et ses enfilades de perspectives infinies.

« Un soir d'hiver, enfin, il arpentait les Champs- Elysées. L'avenue s'étendait devant lui, avec ses becs de gaz, qui, dans leur montée parallèle, convergeaient vers l'Arc de Triomphe soupçonné dans la nuit. Alors, il lui prit un très grand regret de n'avoir vu l'enterrement de Victor Hugo, — et il marchait, songeant à cela, — ses yeux se dilataient, il croyait entendre le piétinement de la foule et, parfois, se sentait cc«nme coudoyé, — et afin de se donner mieux l'illusion Vie la cohue, il grimpa sur un arbre ; — dans la nuit, il lui semblait voir s'avancer l'interminable cortège. Les lointains se peuplaient pour lui d'un défilé sans fin d'hommes et de bannières ; comme un vague tambour, le vent bourdonnait dans les branches sèches, — si sèches, que celle où il s'accrochait cassa, et il tomba — la tête la première à — à rebours >>.

Lutèce vécut jusqu'en 1886.

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