‹ La mêlée symboliste (volume 2)Chapitre 13 sur 38 · JULES LAFORGUE. -^"J · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE. -^"J

allure traînarde et correcte, correcte et traînarde (i). >> Il dit encore :

Mon père (un dur par timidité) Est mort avec un profil sévère ; J'avais presque pas connu ma mère, Et donc vers vingt ans je suis resté.

Alors, j'ai fait d'Ia littérature.

Mais le démon de la Vérité Sifflotait tout l'temps à mes côtés :

« Pauvre ! as-tu fini tes écritures?... »

Or, pas le cœur de me marier.

Etant, moi, au fond trop méprisable !

Et elles, pas assez intraitables ! ?

Mais tout l'temps là à s'extasier !

C'est pourquoi je vivote, vivote.

Bonne girouette aux trent'six saisons, Trop nombreux pour dire oui ou non...

— Jeunes gens ! que je vous serv' d'ilote.

En*i88o il << vivotait » à Paris. 11 demeurait à ce moment, seul, rue BerthoUet, se nourrissant très irrégulièrement, chez lui, faute d'argent. Une lois, il voulut, après bien des hésitations, entrer dans un petit restaurant à un franc. Il en sortit les joues en feu, la tête lourde ; et il confiait par

(i^ Laforgue, Moralités légendaires {^Mercure de France).

lettre à sa sœur : « Si tu savais ce que c'est que cette nourriture bon marché, dont la cuisson est bâclée à la diable ! et que de poivre ! » Il ajoutait : << Je passe des après-midi d'oubli à la Bibliothèque. Je ne m'ennuie que lorsque, averti par la faim, je songe qu'il faut manger. Je vois tout le monde entrer dans les restaurants, moi je ne peux pas; alors je monte dévorer mes petites provisions dans ma chambre ou je vais sur un banc caché du Luxembourg... Puis, très souvent, au crépuscule, en rentrant, je m'accoude à ma petite croisée et je rêve, sans pensée, regardant Notre-Dame et les toits et les cheminées. J'ai la tête si lourde que je m'endors de bonne heure >>.

Il traînait ainsi désemparé, songeant à la mort, abattu par une immense tristesse, lorsque la protection de M. Ephrussi lui valut à Berlin la place de lecteur de l'impératrice Augusta, aux appointements de 9 000 francs par an. C'était la fortune. Le voilà introduit dans le monde des cours, logé dans un palais blanc aux salons dorés, entouré de laquais chamarrés, servi magnifiquement à table ; mais, remarque-t-il, « ces dîners somptueux sont si fades à mon estomac qui a déjà broyé pas mal de vache enragée ! >> ; et ailleurs : « On m'a apporté à déjeuner, — des choses innombrables et fines, — mais je n'ai faim qu'en France »,

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L'impératrice est pleine de bienveillance pour lui. Son entourage le gâte. Il continue à s'ennuyer. Dehors, il se désespère à ne voir que << des boutiques allemandes». Aussi sa joie éclate à Strasbourg, où les enseignes sont en français, où le bureau de tabac a sa lanterne rouge, où il entend une jeune bonne dire en français à un enfant : « Pourquoi que tu pleures, René? »! <? Tune peux te figurer, écrit-il à sa sœur, combien cette simple phrase m 'est allée au cœur » ; et il conclut : << Le bon moyen de maintenir le patriotisme dans le cœur des Français est de les faire voyager ».

Au bout de cinq ans, il se démet de son poste pour >e marier avec une jeune Anglaise pauvre, qu'il a connue à Berlin et chez qui il prenait des leçons d'anglais. Le mariage a lieu à Londres, sans autre formalité que la présence d'un clergyman et de quatre témoins, et les nouveaux époux viennent s'installer à Paris, au 8 de la rue de Commaille. La situation pécuniaire du poète est précaire. IL voit disparaître ses dernières économies. Il compte, pour vivre, sur sa plume. Ses Complaintes, publiées, lui ont valu du bruit et de précieuses affections. Paul Bourget était depuis longtemps pour lui un protecteur dévoué ; mais son mal de poitrine, qu'il portait en germe à son départ pour Berlin, ne s'est pas amélioré sous les

brouillards de hx. Sprée. Le D^ Robin, après l'avoir ausculté, reconnaît un poumon menacé. Il faut quitter Paris. Laforgue songe à Pau, à Alger. Déjà il ne peut plus travailler. L'opium de ses pilules le tient engourdi deux après-midi sur trois. << Ce fut, bientôt, dit Gustave Kahn, la misère entière, à deux, sans remède, sans amis qui fussent en mesure de l'aider efficacement. C'était la détresse fière et décente, le ménage soutenu par la vente lente d'albums, de collections, de bouquins rares, et puis la maladie, aggravée... Une nuit, M™*^ Laforgue, au réveil, trouvait son mari mort à côté d'elle. »

« Ah ! 1(^ funèbre enterrement ! poursuit Gustave Kahn, dans un jour saumâtre, fumeux, un matin jaunâtre et moite ; enterrement simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement parti à huit heures, sans attendre un instant quelque ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil : Emile Laforgue, son frère. Th. Ysaye, le pianiste, quelques parents lointains dans une voiture avec M^^ Jules Laforgue, Paul Bourget, Fénéon, Moréas, Adam et moi ; et la montée lente, lente à travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales, de misère, d'incurie et de nonchalance, où le crime social suait à toutes les fenêtres pavoisées de linge sale, aux devantures

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