‹ La mêlée symboliste (volume 2)Chapitre 14 sur 38 · JULES LAFORGUE. 4I · texte numérisé non relu

JULES LAFORGUE. 4I

^cing de bœuf, rues fennecs, muettes, obscures, -ans intelligence, la ville telle que la rejettent sur es barrières les quartiers de luxe, sourds et goïstes ; on avait dépassé si vite ces quartiers de ouvents égoïstes et clos où quelques baguettes dépouillées de branches accentuent ces tristesses de dimanche et d'automne qu'il avait dites dans >LS Complaintes, et, parmi le demi-silence, nous cirrivons à ce cimetière de Bagneux, alors neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts I omme sous des plates-bandes de croix de bois, oncessions provisoires, comme dit bêtement le langage officiel, et, sur la tombe fraîche, avec l'empressement, auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé la croix de bois et qui s'informe si c'est bien son client qui passe, avec trop de mots dits trop haut, on voit, du fiacre, M"^^ Laforgue riant d'un gloussement déchirant et sans pleurs, et sur cet effondrement de deux vies, personne de nous ne pensait à la rhétorique tumulaire (i). »

Jules Laforgue représente le type accompli de l'intellectuel en 1880. Il a parcouru tous les pays, visité les musées, dévoré les bibliothèques. Il s'est joué toutes les musiques. Aucune manifestation

(i) Gustave Kahn, Symbolistes et Décadents (Vanier, ^dit.)-

d'art ne lui reste étrangère. A vingt ans, avec cette suractivité cérébrale qu'on remarque chez certains phtisiques, il a fait le tour de toutes les civilisations. Son cerveau est un carrefour où se bousculent pêle-mêle les races, les idées, les philosophies, les religions. Solitaire et sans le sou, il n'en traîne pas moins, à travers les spectacles quotidiens de la rue et la féerie des choses, une âme plus riche en sensations que celle d'un satrape oriental, mais cette vivacité d'impressions se paye de l'abolition de la volonté. C'est le mal du temps. La situation de l'homme moderne, au milieu des secousses et des perpétuelles transformations sociales, est celle d'un acrobate obligé de se maintenir en équilibre sur une boule en mouvement. Jules Laforgue a appris à lire chez les Concourt. Il s'est intoxiqué de leur poison. Il reste préoccupé de l'écriture artiste, de cette littérature que Barbey d'Aurevilly appelle la littérature du tabac, littérature d'impulsifs, de sensitifs, d'impressionnistes, toute en nerfs aigus, vibrants. Il a traversé le fatal Vigny, l'apocalyptique Hugo. Il a épousé le raphaélisme de Lamartine, le paganisme de Gautier, la comédie humaine de Balzac et les pastorales de George Sand. Il est revenu des déclamations puériles de Musset. Il s'est dépris de Leconte de Lisle pas assez humain, de

Cazalis trop dilettante, de Sully Prudhomme trop froid, trop technique, mais ilreste envoûté de Baudelaire, ce damné de Paris, du contumace Corbière, du somnambule et magnétique Rimbaud et un peu aussi de Mallarmé, orfèvre du brouillard. Quel malaise il ressent, comme tous les jeunes gens de son époque, de ces influences contradictoires ! Il essuie les plâtres d'un monde en

instruction. Curieux de se renseigner et de saisir un point d'appui, il court partout où l'on récite des vers. On le rencontre aux Hydropathes. Les rares amis qu'il a, achèvent de le tirailler en tous sens. Il flotte entre le pointilleux, le méticuleux Bourget qui le retient aux limites du devoir parnassien, et le spéculatif Gustave Kahn qui tient de ses origines sémites une grande facilité d'improvisation, des aptitudes d'essayiste et qui le pousse aux aventures.

Baudelaire l'invite à se raconter « sur un mode modéré de confessionnal», mais lui insuffle ses préjugés de 1830, sa haine du « bourgeois » qu'il veut éloigner, en se cuirassant d'un peu de fumisme extérieur. Aux Hydropathes, Laforgue rencontre Sapeck et Alphonse Allais, joyeux farceurs. On trouve encore originale cette manie d'éberluer ses contemporains. Ce n'est qu'un ridicule suranné.

En 1880, on croit plus que jamais à la mission

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du poète. Nous ne sommes plus au temps où Malherbe ne se donnait d'autre importance que celle d'un bon joueur de quilles. Jean-Baptiste Rousseau est venu, depuis, se réclamer de l'esprit divin et Vigny a attesté le caractère sacré du poète. Hugo prend des allures de prophète. La religion de l'art s'est installée sur les débris de la Foi. Cette religion veut ses prêtres, ses confesseurs, ses martyrs. Elle dresse ses basiliques et ses chapelles. Cela, au moment même où les trônes s'écroulent, où l'opérette triomphe avec Hervé et Offenbach, où Renan ironise, où Taine coupe l'essor de l'âme en lui rognant les ailes et prétend que le crime et la vertussont des produits naturels du cerveau comme le vitriol et le sucre ; mais tandis que laFrance s'étourdit de flonflons, Wagnery introduit le mysticisme et l'influence de Schopenhauer se marque par une explosion soudaine de pessimisme. Une cassure s'est produite dans l'époque. Cette cassure se retrouve chez tous les écrivains d'alors. Parmi les poètes survivants, il y a Banville qui s'emploie à remettre sur l'épaule des dieux la pourpre insultée. On trouve chez lui, comme chez Musset, cette idée désolante du génie s' offrant en sacrifice. Pour la rendre, Musset avait dressé l'image du pélican qui nourrit ses petits de sa propre chair. Banville, moins solennel, évoque

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l'image du clown qui, pour amuser la foiik-, s expose à se rompre le cou, et il songe aussi à Pierrot, cet étemel bafoué. Ce n'est plus le bon Pierrot d'autrefois « qui riait aux aïeux dans les dessus de porter » et qui se dédommage de ses infortunes de cœur en dégustant une bonne bouteille ou un pâté friand. C'est déjà le Pierrot mélancolique qui va devenir le Pierrot en détresse de Verlaine :

Sa gaieté, comme sa chandelle, hélas! est morte.

Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe Ses manches blanches font vaguement par l'espace Des gestes fous auxquels personne ne répond.

C'est en ce Pierrot -là que se reconnaît Jules Laforgue. C'est à lui qu'il va confier son angoisse. C'est lui qu'il va choisir comme protagoniste, pour jouer sur la scène la tragi-bouffonnerie qu'il médite et qui n'est qu'une réplique modernisée du Bourreau de soi-même.

Laforgue rêve d'écrire « l'histoire, le journal d'un Parisien de 1880 qui souffre, doute et arrive au néant et cela, dans le décor parisien, les couchants, la Seine, les averses, les pavés gras, les Jablochkoff, et cela, dans une langue fouillée et moderne, sans souci des codes du goût, sans crainte du cru, du forcené, des dévergondages cosmologiques du grotesque, etc. ».

<< Ce livre, dit Laforgue, sera intitulé : le Sanglot de la terre. Première partie : ce seront les sanglots de la pensée, du cerveau, de la conscience de la terre. Un second volume où je concentrerai toute la misère, toute l'ordure de la planète dans l'innocence des cieux, des bacchanales de l'histoire, les splendeurs de l'Asie, les orgues de Barbarie de Paris, le carnaval des Oljnnpes, la morgue, le musée Dupuytren, l'hôpital, l'amour, l'alcool, le spleen, les massacres, les Thébaïdes, la folie, la Salpêtrière.

<< Puis un roman, tout d'analyses et de notules psychologiques. Un personnage et quelques comparses. C'est une autobiographie de mon organisme, de ma pensée, transportée à un peintre, à une vie, à des ambitions de peintre, mais un peintre penseur, Chenavard pessimiste et macabre. Un raté de génie...

« Et alors mon grand Uvre de prophéties, la Bible nouvelle qui va faire déserter les cités. La vanité de tout, le déchirement de l'illusion, l'angoisse des temps, le renoncement, l'inutilité de l'univers, la misère et l'ordure delà terre perdue dans les vertiges d'apothéoses éternelles de soleils (i). »

(i) JuLFS Laforgue, Mélanges posthumes {Mercure tU France).

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Et Laforgue se met à l'œuvre et il accouche d'un chaos fulgurant d'éclairs. C'est le prophète de l'inconscient ; son esprit fatigué aspire au nirvanah, à n'être plus que l'algue flottante ou le madrépore sous-marin, à vivre de la vie végétative des plantes. Et il se bat les flancs pour mal écrire en vers, à la façon du clown qui use à rater ses tours, plus d'adresse qu'il n'en faudrait pour y réussir. C'est un mélange d'Isaïe et de Tabarin, de Wagner et d'Ûffenbach. Son cri d'angoisse expire en refrains de café-concert, préoccupé qu'il est de se blaguer lui-même, et cela explique qu'en dépit de dons prestigieux, son lyrisme échoue avant la cristallisation parfaite et qu'il demeure un essayiste impénitent, comme s'il dédaignait d'être autre chose que le héros qu'il avait ambitionné de peindre : un raté de génie.

Vers 1885, une violente effervescence se produisait dans le monde des lettres. Une nouvelle génération, arrivée à l'âge d'homme, voulut prendre sa place au soleil. Elle se heurta à l'hostilité opiniâtre des aînés. Tous les journaux, toutes les revues lui étaient systématiquement fermés. Cela tenait à une dissemblance d'humeur, à une incompatibilité d'idées extraordinaire. On eût dit que les désastres de 1870 avaient creusé un fossé profond entre les pères et les fils. L'âme française s'était transformée. Aux générations frivoles de l'Empire, éprises de gaudrioles et de flonflons, succédait une génération sérieuse, triste et concentrée ; Mallarmé commentait Wagner, éveillait un frisson nouveau. Il n'y avait pas d'entente possible. Les nouveaux venus, trop fiers pour acheter à coups de bassesses et de servilisme la place qu'on leur refusait, trop : pressés d'agir pour se mettre à la file et attendre que la vieillesse ou la mort leur eût ménagé des vides, résolurent de marcher au combat avec leurs propres armes, créées de

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toutes pièces. Ils ouvrirent le feu. Tant pis pour ([ui se trouvait devant ! Leurs aînés s'étaient montrés assez durs pour qu'ils pussent les traiter à leur tour, en ennemis, sans avoir à s'embarrasser d'aucun scrupule. On assista alors à une \'éritable levée de plumes, à un pullulement agressif de journaux et de revues dont la nomenclature composerait un volume. Remy de Gourmont en a dénombré plus de cent. Il n'est pas allé jusqu'au bout du compte. Il a oublié le Chai Noir où écrivaient Goudeau, Léon Bloy, Moréas, Albert Samain, la Renaissance dont j'ai parlé au début de cette étude, le Faune de Marius-André, la Conque de Pierre Louys, les Chroniques de Ra3miond de la Tailhède et bien' d'autres. La plupart de ces feuilles périrent sitôt que nées. N'importe. Il y a souvent plus d'intérêt à les feuilleter qu'à parcourir les grosses publications du temps. Parlons de quelques-unes.

Le Scapin.

Le Scapin parut en 1885, sous a direction de M. Emile-Georges Raymond. Bureaux, 41, rue Mazarine; format journal. Un «avis au public» disait en tête du n^ 2 de la deuxième année (10 janvier 1886) :

<<Le Scapin est définitivement organisé pour vivre. Il marchera désormais droit au but, sans hésitation comme sans faiblesse. Dédaignant les turpitudes de la politique, il a négligé d'informer ses lecteurs du nom de ceux de nos honorables qui ont volé des suffrages lors du vote des crédits du Tonkin ; méprisant profondément le bourgeoisisme à l'esprit borné dont les élucubrations défrayent une trop grande partie de la presse, il a dédaigné de répondre aux insultes dont on l'a abreuvé dès le premier numéro.

« Il ne se fera, quoi qu'on en ait dit, l'organe d'aucune coterie, d'aucune secte : il n'a pas de couleur littéraire ; il est et restera ouvert à toute tentative originale, il prêtera son concours le plus entier à tous ceux qui luttent pour arriver au jour, à une époque où il devient de plus en plus difficile de percer la couche épaisse de sottise qui sépare les jeunes écrivains du grand public. »

Dans ce même numéro figurent des vers d'Edouard Dubus, et deux poèmes, V Attendue et le Rêve de la Reine, de Louis Le Cardonnel. Ce dernier poème vaut d'autant mieux d'être reproduit qu'il ne figure pas dans le recueil des Poèmes paru depuis :

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