LE RÊVE DE LA REINE
La reine aux cheveux d'ambre, à la bouche sanglante,
Tient de sa dextre longue ouvert le vitrail d'or.
Pensant que l'heure coule ainsi qu'une eau trop lente.
En ses yeux le reflet d'une tristesse dort,
Et sur sa robe où sont des fleurs bizarres d'or,
Elle laisse dormir son autre main si froide
Que dans un sombre jour de chapelle qui dort
De moins rigides mains portent la palme roide.
Soudain, quelle moiteur à sa peau fine et froide !
A son front lisse perle imc sourde langueur.
Et son corsage en dur brocart semble moins roide ;
Est-ce toi, si longtemps immobile, son cœur,
Qui pourra la venir chasser cette langueur,
Et faire étinceler enfin la somnolence
De ses yeux, si longtemps glacés comme son cœur?
Qui la fera tomber l'armure du silence ?
O crépuscule, dans ta grande somnolence,
Un bois à l'horizon s 'étage noir et bleu ;
Haut, le croissant émerge et s'argente en silence,
L'Hippogriffe attendait dans le couchant de feu ;
Et la Reine, égarant son regard noir et bleu.
Maudit l'heure qui coule ainsi qu'une eau trop lente,
Et, sous le dur brocart, sentant sa gorge en feu,
Mord son exsangue main de sa bouche sanglante !
A partir du dix-huitième numéro, le Scapin se transforme en revue bi-mensuelle de 24 pages in-i2, sous couverture verte (M. Alfred Vallcttc, secr^tnirp de rédaction). La nouvelle série s'ouvre
par un manifeste : la Décadence, où on lisait ceci :
« Notre époque, fleurie de crimes habilement f orf aicturés, de cabarets et de tavernes aux prétentions littéraires et aux vitraux peints, de prostitution étonnamment raffinée, de perversité cruelle et de blasement général, nous est l'image fidèle de Tère des derniers Césars... Notre fin de dix-neuvième siècle, en notre Paris fait im peu de Rome, s' écartant de l'ornière creusée par le Roi-Soleil, dans les lettres, devait être taxée de Décadence.
«Décadence! Qu'en pouvons-nous savoir?
Est-ce que la maturité indique la chute?... J'ai cherché en vain le nom de l'imbécile qui découvrit, l'autre année, cette appellation... Les littératures sont d'essence novatrice. Elles ne peuvent exister, ce nous paraît, qu'en poursuivant la recherche d'inconnues.
« L' en-avant est, pour elles, une condition expresse de vitalité. La stagnation c'est la mort, quoi qu'on en pense de par les lîlstituts et Académies.
<< La poésie, qui est la plus haute et lai plus pure expression de l'Art, doit tenir la tête de la caravane intellectuelle... On à parlé de Déliquescence, d'Evanescence, de Déôadence. Des bêtises
et des mots bêtes. Et hardiment on peut soutenir que notre poésie se hausse au lieu de descendre. Malgré quelques singes inqualifiables, l'école actuelle, celle du Symbole, compte quelques suprêmes artistes d'une valeur superbe et qui écrivirent les vers les plus exquis et les plus délicieux que l'on ait vus... M. Stéphane Mallarmé me paraît être le plus étonnant artiste de ceuxlà... Chacun de ses poèmes est uu dran^e musical comme les drames de Wagner et expriment parfaitement dans son unité la Vie, ce qui est, certes, le but suprême à atteindre. M. Paul Verlaine est un prodigieux ouvrier qui a vidé son âme de pensées ou d'images, et ouvre des assonances d'une légèreté et d'une dolence fluides. Le comte de Villiers de l'Isle-Adam est le roi des 'verbes sonores. M. Jean Moréas a marqué sa place parmi eux, ainsi que M. Jules Laforgue, un extravagant fantaisiste, M. René Ghil, un chercheur persévérant, et quelques autres. »
Au sommaire, je lis les noms de Léon Cladel, Edouard Dubus, Maurice de Faramond, René Ghil, Louis le Cardonnel, Jean Lorrain, Stéphane Mallarmé, Victor Margueritte, Stuart MerriU, Paul Morisse, Rachilde, Jules Renard, Laurent Tailhade, Paul Verlaine.
Alfred Vallette, qui devait devenir l'éditeur
et, par ainsi, le propagateur des poètes symbolistes, s'y montrait pourtant assez tiède à leur endroit. Dans un article : les Symbolistes^ il écrivait :
<<A qui suit de près la jeunesse littéraire et se rend compte de la totalité de son effort, il n'apparaît point que les esprits soient tournés plutôt vers le Symbolisme que vers n'importe quoi. Jamais plus séparés, plus dispersés, n'ont été tous ceux — et ils sont légion — qui tâchent à mettre debout quelque œuvre d'art. Ilsnes'enrégiment point,... mais, pour aller isolément,... ils n'en subissent pas moins des influences communes. C'est de Baudelaire, du groupe parnassien, puis de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine — dissidents de ce groupe — qu'est née toute la poésie aujourd'hui adolescente... Il y a même encore des romantiques purs, mais peu et qui ne valent pas cher, (/est du grand Flaubert, des Concourt, de Zola et de Barbey d'Aurevilly que relève, dans des proportions qu'il importe peu d'établir, la prose, qui n'évolue pas précisément, ainsi qu'on l'a dit, dans un sens analogue à la poésie. >>
Après avoir développé ses idées, Alfred Vallette concluait :
« On peut dès maintenant af&rmer que la lit-
tératiire de notre fin de siècle ne sera pas symboliste... En d'autres nations, en le mystique Allemagne par exemple, peut-être le Symbolisme — guéri de ses manies solitaires de vieillard vicieux — s'infuserait-il dans la prose. En notre France positive, de plus en plus positive, jamais !... L'école du vrai dans le roman français ne semble pas avoir achevé son évolution... et je ne dis pas le vrai photographique et plat, mais le vrai suggestif qui fait penser, — difficulté aussi grande au moins que l'invention du symbole.
« ...Le Symbolisme demeurera là où il est : dans la poésie. C'est là — et là seulement — qu'il peut espérer quelques années d'existence à l'état d'école. Mais encore, dans le grand courant de la poésie française, il ne peut être et ne sera jamais que la source du thalweg, le ruisselet sousmarin qu'il est actuellement. >>
Et Alfred Vallette se préoccupait de nous donner le roman vrai en écrivant Monsieur Bahylas.
Ne quittons pas le Scapin sans un aperçu des vers qu'y publiait René Ghil.
Il était alors dans l'une des phases de son évolution. Ce n'était plus sa première manière, ce n'était pas encore sa formule définitive. Il venait de dccou\rir Stéphane MallaiTné. Il en
était resté tellement ébloui ^u'il risquait de s'y perdre.
SONNET
Mais leurs ventres éclats de la nuit des Tonnerres ! Désuétude d'un grand heurt de primes cieux Une aurore perdant le sens des chants hymnaires Attire en souriant la vanité des yeux.
Ah ! l'éparre profond d'ors extraordinaires S'est apaisé léger en ondoiement soyeux, Et son vain charme humain dit que tu dégénères, Antiquité du sein où s'épure le mieux.
Et par le voile aux plis trop onduleux, ces Femmes Amoureuses du seul semblant d'épithalames Vont irradier Iqin d'un soleil tentateur :
Pour n'avoir pas songé vers de hauts soirs de glaives Que de leurs flancs pouvait naître le Rédempteur Qui doit sortir des Temps inconnus de nos rêves.
Août 1886.
SONNET
Ma Triste, les oiseaux do rire Même l'été ne volent pas Au Mutisme de mort de glas Qui vint aux grands rameaux élire,
Tragique d'un passé d'empire, Un seul néant dans les amas,^ Plus ne songeant au vain soûlas Vers qui la ramille soupire.
Sous les hauts dômps végétants Tous les sanglots sans ors d'étangs Veillent privés d'orgueils de houle.
Tandis que derrière leur soir I^n souvenir de Train qui roule Au loin propage l'inespoir.
René Ghil.
Septembre 1886.
La Vogue.
Le premier numéro de la Vogue parut le Ti avril 1886. C'était une revue hebdomadaire de 36 pages in-i8, qui avait pour rédacteur en chef Léo d'Orfer. Bureaux : 41, rue des Ecoles. Elle annonçait :
Stendhal inédit, de M. Charles Henry ;
L'Esthétique du verre, de M. Gustave Kahn ;
Une étude sur les impressionnistes, de M. Félix l'énéon ;
Les Poètes maudits (2^ série) , de Paul Verlaine ;
Les Illuminations, d'Arthur Rimbaud ;
Des nouvelles de Jules Laforgue ;
Et divers ouvrages en prose et en vers de MM. Léon Cladel, Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Gustave Kahn, Charles Morice, Charles Viguier, Jean Moréas, Paul Adam, Huysmans, Mathias Morhardt, René
Ghil, Joseph Caraguel, Louis le Cardonnel, Jules Laforgue, Jean Lorrain, Edouard Dujardin.
La plupart des œuvres annoncées ont paru. Jules Renard y donna les nouvelles qui composent Crime de village. Jules Laforgue y inséra le Concile féerique. Jean Moréas et Paul Adam y publièrent le Thé chez Miranda où on lisait des truculences de ce genre :
<< C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.
« Quartier Malesherbes. Boudoir oblong. En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures. En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie ; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis...
<< Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.
<< Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle — facétieuse.
« Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d'une guimpe attiédie au contact du derme. »
Il ne faut voir là qu'un jeu de lettré.
Moréas dira de tout cela, quelques années plus tard, sévère pour lui-même : « C'est purement grotesque ».
Jean Lorrain y donna des extraits d'un roman, Très Russe, « où il y a, dit-il, des portraits, celui
de Guy de Maupassant, celui de Paul Bourget, un panorama de la société royale et deTEmpire ».
La Vogue était convertie aux idées d'évolution. Elle s'avouait persuadée que « le capitalisme doit évoluer, et que dans la limite où ces termes sont connexes, capitalisme, christianisme et judaïsme doivent évoluer >>.
Au milieu de l'an 1884, Léo d'Orfer avait eu l'idée de demander à « bon nombre d'écrivains et de poètes >> une définition de la poésie. Voici les réponses les plus curieuses qui lui furent adressées :
« La poésie est l'expression par le langage hur main, ramené à son rythme essentiel, du sens mysi térieux des aspects de l'existence ; elle doue
ainsi d'authenticité notre séjour et constitue
la seule tâche spirituelle.
« Stéphane Mallarmé. »
« ...Aujourd'hui, les poètes modernes me semblent faire de la poésie ce que le Binet de Madame Bovary faisait du bois : « une de ces ivoirines indescriptibles, composées de croissants, de sphères creusées, les unes dans les autres, le tout droit comme un obélisque » et ne servant à rien, — heureusement. C'est du tournage de vocables
6o LA MÊLÉE SYMBOLISTE.
vides, en chambre ; ma?^ enfin la poésie est audessus de ces tourneurs et, par les temps utilitaires qui courent, il me semble qu'elle devrait être, à la suite de Baudelaire et de Verlaine, l'un des factices véhicules des esprits détenus, — quelque chose de vague comme une musique qui permette de rêver sur des au-delà, loin de l'américaine prison où Paris nous fait vivre.