LA DOCTRINE SYMBOLISTE. II
répugne à notre tempérament analytique, et c'est Ronsard qui a raison quand il écrit :
Mari-e, vous avez la joue aussi vermeille Qu'une rose de mai...
Encore ne faut-il pas considère: comme étrangers les écrivains de race gréco-latine (Pélasges).
La réforme prosodique s'imposait. L'abus de la rime riche tendait à faire de la poésie un jeu de versification, un exercice de bouts rimes. Sachant qu'un excès ne se corrige que par un autre, la nature humaine ayant besoin d'être forcée en sens contraire pour revenir au juste milieu, nous souhaitions des vers sans rimes, reconnaissablcs seulement à la sonorité et à l'éclat, obéissant aux seules lois de la fantaisie, scandés d'un frémissement intérieur, distincts de la prose, par leur intensité musicale. Verlaine, que nous incitions à cette réforme, s'y refusa.
« Notre langue, peu accentuée, prétendait-il (i) ne saurait admettre le vers blanc, et ni Voltaire, vice-roi de Prusse en son temps, ni Louis Bonaparte, roi de Hollande au sien, ne me sont des autorités suffisantes pour hésiter, ne fût-ce qu'un instant, à ne me point départir de ce prin- <<cipe absolu. Rimez faiblement, assonez si vous
(i) Paul Verlaine, Un mot sur la rime {le Décadent, i'^'" mars 1888).
Mlle/., mais rimez, ou assonez, pas de vers IVançais sans cela.
« Quand je dis : << rimez faiblement », je m'entends, et je ne veux pas que ma concession signifie : rimez mal.
« Musset, hélas ! rime mal. La Fontaine lui 1 donné le fatal exemple, et leur génie ne les absout pas plus que son efeprit en prose n'absout le d'ailleurs « affreux Voltaire >>. (Jamais feu Ponsard, son digne partisan, entre autres, n'aura si bien dit sans le savoir.) Voilà, sauf erreur, les deux seules exceptions troublantes. La plupart des bons poètes riment bien, plusieurs riment faiblement. C'est, je crois, Racine qui a commencé à rimer faiblement, en ce sens <]u'il se sert souvent d'adjectifs au bout de deux vers, redoutables et épouvantables, qu'il y emploie des mots presque congénères : père, mère, chose que Malherbe eût évitée, qu'il n'a presque jamais la consonne d'appui. Mais, chez lui, le vers est si nombreux, si long et si mélodieux, que les finales mêmes sont comme une grâce sobre et chaste de plus. Et je ne serais pas éloigné de lui savoir un certain gré d'avoir en quelque sorte innové de cette discrète et légère façon. Il est vrai que je l'aime tant que j'aurais peur à la fin d'aimer en lui jusqu'à un défaut.
«Mais non, ces rimes-là ne sont pas défectueuses, croyons-le bien, surtout dans l'alexandrin plat. L'adorable Chénier, notre Lamartine, ce Barbier, infiniment trop oublié, le grand Vigny et jusqu'à un certain point Baudelaire ont rimé faiblement. Pierre Dupont, qu'il est temps de revendiquer, tant même l'élite est ingrate ! dans ses chansons si musicales, en dehors, bien entendu, des airs charmants qu'il y adaptait, rime faiblement :
O mon amante, O mon désir, Sachons cueillir L'heure charmante.
«Combien d'entre nous n'eussent pas mis choisir pour la rime, c'est le cas de le dire? Et alors, n'est-ce pas que j'ai eu quelque lieu de m'écrier en considérant de tels abus encore possibles :
Oh ! qui dira les torts de la rime ?
« Ce que, par exemple, je proscris de tous mes vœux, c'est la rime mauvaise. Par rime mauvaise, je veux dire, pour illustrer immédiatement mes raisons, des horreurs comme celles-ci, qui ne sont pas plus << pour l'oreille >> (malgré
le Voltaire déjà qualifié) que « pour l'œil >> : falot et tableau, vert et piver, tant d'autres, dont i seule pensée me fait rougir et que pourtant DUS retrouverez dans maints des plus estimables modernes. Les grands Parnassiens, Coppée, Dierx, Hérédia, Mallarmé, Mendès, n'ont garde d'offrir de pareils scandales. Vous ne trouverez pas non plus chez eux ces rimes en anq en a7it, en anc et en and, que ne sauve pas la consonne d'appui, même dans ces magnifiques vers de Victor Hugo :
Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang.
ni la rime artésienne ou picarde, pomme et Bapaume, ni la méridionale, Grasse (la ville) et grâce, ni même la normande, aimer et mer, bien que consacrée par Corneille et aussi par Racine. Il n'y a plus guère que M. Vacquerie, disciple en ceci de ce dernier, et d'ailleurs normand comme Corneille, qui ait osé de nos jours un provincialisme comme :
J'aurais fini par supporter Un chœur d'Esther ».
Et Paul Verlaine finissait pas laisser entendre ju'à son avis, rimer mal ou assoner était une marque d'impuissance.
Cette lettre, en dépit de l'admiration que nous professions pour le Maître, ne modifia en rien nos idées sur la rime, non plus que notre opinion sur << l'affreux Voltaire ». La difficulté n'est pas de rimer bien (un dictionnaire de rimes y suffit), mais de faire vivre le vers par le nombre, l'éclat, l'harmonie. Nous avions la ressource d'en appeler à Verlaine, et de lui opposer son Art poétique.
Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie ; Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature (i).
D'ailleurs, parmi les poètes que cite Verlaine, M. Catulle Mendès, lui-même, n'était pas loin de faire des concessions. On ne se scandalise plus de voir rimer un pluriel avec un singulier. Nous estimions plus logique de faire rimer lys et calice que lys et embellis. Mais il ne nous suffisait pas de vouloir imposer la « rime pour l'oreille >>. Il
(i) Paul Vfrlaine, Couvres (Messein, édit.).
fallait encore lutter pour la liberté de la césure et de l'hiatus.
La force de la routine est telle que Victor Hugo, qui se glorifiait de pouvoir dire :
J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin,
n'avait pas osé déplacer la césure. Théodore de Banville avait bien écrit :
Elle filait — pensivement — la blanche laine,
mais, effrayé de sa propre audace, il n'eut plus de sommeil jusqu'à ce qu'il eût trouve ce correctif :
Elle filait d'un doigt — pensif la blanche laine,
qui rétablit la paix de sa conscience troublée. Les ternaires de M. Catulle Mendès :
r.Ue marchait — avec un lys — dans chaque main... Des prisonniers — cloués au mur — à coups d'épieu...
comme ceux de François Coppéc :
Le lévrier — qui dort en rond — sur le tapis,
obéissaient toujours au vieux précepte de Boileau et laissaient subsister la césure au milieu du vers. Je sais bien qu'elle ne subsistait plus que par un artifice topographique. C'est ce que M. Mendès appelait « l'observance hypocrite d'une règle abolie », mais enfin elle subsistait. Paul Verlaine eut le courage de son opinion. Sans s'embar-
rasser d'une barrière inutile, il donna au vers ternaire le droit de cité :
Il a vaincu — la Femme belle — au eœur subtil... Néoptolème — âme charmante — et chaste tête... Et sur mon cœur — qu'il pénétrait — plein de pitié... Ces braves gens — ■ que le Journal — rend un peu sots... Quoi que j'en aie — et que je rie — ou que je pleure... Rien de meilleur — à respirer — que votre odeur... Pour supporter — tant de douleur — démesurée... Pour, disais- tu, — les encadrer — bien gentiment...
Cette coupe nouvelle de vers, d'où l'on allait tirer des effets si imprévus, offrait toutes les garanties d'une réforme née viable, puisqu'elle était l'épanouissement naturel d'une idée lentement mûrie et qu'elle avait subi le contrôle à la fois du Génie et du Temps. C'est la plus heureuse de toutes les tentatives faites pour renouveler l'alexandrin (il y en a d'autres), et c'est la seule contre laquelle on ne puisse guère objecter qu'une misérable raison d'habitude.
Pour l'hiatus qui horripile force gens, il faut bien convenir qu'il n'est que le plus absurde des
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préjugés. On peut bien ijc dunncr i'iilusion de 't'viter, mais il se venge des dédains en reve- . .mt sous une autre forme. M. Mendès ne cachait pas qu'il éprouvait contre l'hiatus une sainte horreur, mais ouvrez ses poésies et vous verrez que l'hiatus y fourmille comme il fourmille chez Malherbe, comme il fourmille chez Boileau. Entendons-nous. Il ne s'agit point de l'hiatus graphique facilement éludé sur le papier ; mais de l'hiatus phonétique, inévitable. Je cite au hasard de la mémoire :
Le trou hagard que fait un boulet de canon...
O Maître 1 que ton joug est pesant, disent-ils...
Parle ! Quel vice encor nous manque ou quelle honte ?
Lente extase, houleux sommeil exempt de songe...
De pesants bracelets hors du satin des boîtes...
Je sais bien que j'ai tort et que c'est détestable...
J.aisse-moi, dis-je, étant en proie à la pensée...
L'œil le plus prévenu contre l'hiatus est satisit en lisant ces vers, mais l'oreille ?... Essayez de les déclamer et vous verrez que vous éprouverez tous les effets de l'hiatus, puisque la liaison écrite se fond dans la prononciation. D'ailleurs, soyez logiques. Si l'hiatus provenant de la rencontre de deux mots est désagréable, pourquoi celui prove-
nant de la rencontre de deux voyelles dans le même mot le serait-il moins ? Pourquoi M. Mendès emploie-t-il des mots comme : Idéal, Héroïsme, Hyménéen, Antinous, Noël, Oréade, etc., entachés d'hiatus ? M. Anatole France a noté que le charme de certains noms de femme: Pholoë, Chloë, Pasiphaë, provenait justement de ce glissement de deux voyelles Tune sur l'autre.
L'hiatus peut donc être ime source d'harmonie et ajouter au vers une beauté nouvelle.
Il .ne s'agit que de le réglementer. Ainsi Ronsard, dans son Abrégé, bannit les hiatus désagréables à l'oreille ; dans ses poèmes, il admet volontiers << tu as », << qui ouvre >>, << si elle », etc., qui n'ont rien que d'harmonieux. C'est une règle sage.
Musset n'a-t-il pas dit :
...Ah ! folle que tu es Comme je t'aimerais demain si tu vivais !
sans que l'oreille en soit incommodée ?
Léon Deschamps était venu de sa province pour conquérir Paris avec deux volumes, Tun de vers : A la gueule du monstre, Tautre de prose, le Village. Son insuccès, loin de l'abattre, fut pour son activité un nouveau coup de fouet. C'est alors qu'il fonda la Plume, qui devait avoir une si bruyante destinée. Son premier numéro parut le 15 avril 1889.
L'honneur de la Plume fut de ne jamais mentir à son programme de revue française de jeunes et d'être restée une tribune accueillante. Le succès ne l'a ni grisée, ni pervertie comme telle de ses rivales à qui la fortune a donné le pédantisme et l'intolérance, vices ordinaires des revues académiques et officielles. Il y eut, certes, à la Plume, une noble émulation d'écoles, mais jamais jalousie, rivalités mesquines de petites influences, intrigues malpropres autour d'un nom ou d'une chose. On n'y a jamais conspiré, dans l'ombre, contre une oeuvre ou contre un homme.
Le goût naturel de Deschamps et — - pourquoi ne le dirai-je pas? — son flair d'industriel, l'avait
poussé à faire une place à part à Jean Moréas et à son école. Il sentait que là étaient la force, l'avenir de notre poésie, mais il exerçait sa direction avec de tels scrupules qu'il allait jusqu'à sacrifier ses préférences et qu'il continuait à donner asile, concurremment, à toutes les autres manifestations d*art. Toutes les écoles : décadente, réaliste, symboliste, naturiste, ont été chez lui largement représentées. LaPlumeysi ga-gné en intérêt documentaire. Alors que les autres revues ne représentent qu'une part de l'effort littéraire contemporain, la Plume résume cet effort considérable en son entier. Elle fut, pendant quinze ans, le miroir le plus fidèle de toute notre vie esthétique. Les numéros spéciaux consacrés à Baudelaire, à Verlaine, à Moréas, à Maeterlinck, à Barrés, aux Félibres, aux Décadents, aux Symbolistes, à l'Occultisme, etc., en font une sorte d'encyclopédie des lettres françaises.
Elle est comme le musée des conquêtes du lyrisme contemporain. C'est une source précieuse de documents pour l'âge à venir, et nul, s'il n'y a puisé, ne pourra reconstituer véritablement notre atmosphère intellectuelle.
Ce fut à la fin de l'été de 1889, six mois après la naissance de la Plume, que Léon Deschamps s'avisa de réunir, chaque samedi soir, les artistes
et les poètes, pour, dit amusamment Maillard, « ajouter une note d'art vrai aux bruits cosmopolites de l'Exposition universelle ». Les premières réunions eurent lieu au café de Fleurus, mais il fallut vite émigrer dans un local plus vaste, Ce fut le sous-sol du café du Soleil d'Or, situé place Saint- Michel, à Tangle du quai, qui fut choisi.
Le succès fut très vif. Peut-être sans s'embarrasser d'autres causes, faut-il n'y voir qu'un effet de l'opportunité. Léon Deschamps savait choisir ses hommes et son heure. Des tentatives de ce genre (les Hirsutes, les Hydropathes, lesZutistes) n'avaient eu qu'une existence éphémère en dépit des noms qui demeurent : Charles Cros, Georges Lorin, Edmond Haraucourt, Emile Goudeau, Jean Ajalbert, etc. C'est qu'elles étaient venues prématurément. Elles n'en avaient pas moins préparé les voies.
Quand Deschamps survint, l'heure était mûre. Il y avait du nouveau dans l'air.
La dominante de l'esprit public c'était, alors, un chauvinisme grossier mêlé de niaiserie sentimentale et d'ignorance satisfaite. La gloire du café-concert était à son apogée. Paulus et Bruant régnaient sur les foules et suffisaient à leur besoin d'esthétique. Catulle Mendès n'avait pas encore tué l'opérette. Gandillot brillait d'un vif éclat et
Francisque Sarcey, au nom du bon sens et de la vieille gaieté française, imposait un idéal médiocre. Pour les plus raffinés, Henry Fouquier incarnait la sagesse platonicienne et l'élégance attique.
Armand Silvestre s'imaginait qu'il suffisait de verser dans l'ordure pour égaler nos vieux conteurs gaulois. Les imitateurs de Jean Richepin, sansavoir l'excuse du génie, abusaient de la langue verte. "Les romanciers naturalistes, sous couleur de vérité, n'étudiaient que la bête humaine et leur parti pris de ne considérer les choses que sous leur angle brutal devait fatalement amener une réaction. A l'école du document humain, pour qui la psychologie n'était que le jeu de l'instinct, devait succéder im art de rêve, tout en délicatesses et en nuances. Les esprits saturés de naturalisme sentaient naître un besoin d'idéal. La vie ne leur apparaissait plus comme une banale succession de faits divers, mais comme un plan magique et ordonné où chaque geste inscrit im symbole. Le sens du mystère s'éveillait dans les âmes. On sentait, en un mot, le besoin d'autre chose, sans savoir encore de quoi cet autre chose serait fait.
Ces tendances nouvelles s'étaient déjà manifestées à deux ou trois reprises sans avoir pu se formuler d'une façon bien définie.
Enfin Anatole Baju, dénué de toutes ressources,
réalisait ce prodige inouï de faire vivre pendant deux ans, par la seule force de sa volonté, un journal le Décadent, qu'il imprimait lui-même sur du papier à chandelle avec des têtes de clous.
Il ne faut pas oublier non plus les Taches d'encre, rédigées par le seul Maurice Barrés, les Écrits pour l'Art de René Ghil, la Cravache de Georges Lecomte, ni Art et Critique de Jean Jullien (i).
Toutes ces publications avaient comme point commun le mépris de la littérature officielle et la recherche d'une Beauté nouvelle. Elles avaient les mêmes admirations. Ici et là on exaltait des noms inconnus du public ou tournés en dérision : Wagner, Puvis de Chavannes, Rodin, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, Villiers de l'Isle-Adam, Eugène Carrière, etc., et cette admiration des nouveaux venus s'exagérait encore du sentiment qu'ils avaient de réparer une longue injustice.
Mais ces publications étaient trop intransigeantes pour faire aucune concession au goût du public ; et la grande presse restait hostile ; elle ourdissait autour de ces tentatives la conspiration du silence. En vain, les décadents (c'est ainsi
(i) J'omets à dessein la Revue wagnàrienne, trop spéciale, et la première Revue indépendante, encore trop mêlée au mouvement rôaliste.
qu'on appelait, faute de mieux, les écrivains nouveaux), en vain les décadents les plus pressés de fixer l'attention traînaient-ils Louise Michel aux conférences de la salle Jussieu ; en vain se glissaient-ils dans les réunions anarchistes pour y déraisonner sur la politique, tandis que les poUticiens y déraisonnaient sur la poésie, chacun ayant l'habitude, remarque Rachilde, de s'occuper de ce qui ne le concerne pas : le public continuait d'ignorer ; la Presse ne soufflait mot. C'est qu'il règne dans le monde des lettres, plus que partout ailleurs, une violence manifeste qui acharne tous les êtres les uns après les autres.
Là, suivont le met de Sully- Prudhomme :
Chaque vivant promène écrit sur sa mâchoire L'arrêt de mort d'un autre exigé par sa faim.
De tous les chroniqueurs, Jean Lorrain, monté à V B,ss2int de l'Événement, poussa, le premier l'intrépidité jusqu'à mettre ses lecteurs dans la confidence du nouvel évangile. Il parla des jeunes avec sympathie. Grâce à lui, la foule apprit avec stupeur que le vicomte de Bornier n'incarnait pas à lui tout seul la Poésie française et qu'il y avait une autre esthétique que celle de Francisque Sarcey. Jean Lorrain mettait donc les curiosités en éveil, mais il n'arrivait pas à dissiper toutes les
préventions ; les lecteurs gardaient la peur d'être mystifiés. A.u pays de Cabrion, on est tellement exposé à être dupe ! Ceux qui voulaient s'instruire et puiser aux sources ou simplement se tenir au courant, éprouvaient mille diffivultés ; les nouveaux poètes rédigeaient bien des journaux et des revues, mais ils ignoraient l'art de les répandre ; il fallait, pour les trouver, exécuter de pénibles traversées et gagner le v< lointain Odéon >>.
Toutes ces revues, d'ailleurs, se spécialisaient tellement qu'il était nécessaire de les suivre toutes pour arriver à se faire une opinion. Les plus résolus reculaient devant la dépense.
A ce moment, parut la Plume. D'un format léger et d'un prix modique, elle fut éclectique et résuma à elle seule la Revue Indépendante, le Décadent, la Vogue, les Écrits pour l'Art, etc. Elle fut comme le trait d'union de toutes ces feuilles d'avant-garde dispersées. Elle fut cela, et plus que cela, car, non contente de s'occuper de littérature, elle s'intéressa à tous les arts ; elle organisa des numéros spéciaux pour les groupes de poètes des provinces diverses, donnant ainsi une grande impulsion au mouvement décentralisateur qui occupe tant, à l'heure actuelle, les bons esprits. Elle mit en exposition l'œuvre des peintres, des sculpteurs et des ouvriers d'art ; elle s'occupa
de sociologie, de musique. Elle eut même un théâtre d'ombres.
On peut dire qu'aucune manifestation de l'intelligence ne lui est restée étrangère. Elle fut nettement révolutionnaire, mais elle le fut avec entrain et avec bonne humeur ; elle accueillit la chanson, sachant qu'au pays de France la chanson seule consacre et que rien ne dure sans elle. Elle devint par cela même un admirable , instrument de propagande.
Elle ne mit pas, comme ses aînées, une coquetterie à exaspérer l'acheteur. Elle se fit au contraire conciliante, bonne fille. C'était bien la chose de son nom simple et modeste : la Plume. Elle se rappela que chez nous la gaieté est une force, et si elle continua d'attaquer çà et là quelques parvenus des lettres, c'était sans fiel et sans aigreur. Elle ne pratiqua aucmie exclusion. Les nuances les plus subtiles de tout un monde nouveau, ondoyant et divers, s'y trouvaient reflétées.
On vit à ses soirées fraterniser devant les soucoupes, des esprits aussi disparates que Jean Moréas, Charles Morice, Rachilde, Félix Fénéon, Fernand Clerget, Paul Roinard, Alexandre Boutique, Albert Samain, Paul Adam, Pierre Louys, Camille Lemonnier, Lugné-Poé, Jules de Marthold, Stuart Merrill, Albert Boissière, André
Lebey, Paul Souchon, Georges Pioch, Maurice Magre, etc.
Willy, qui a élevé le calembour à la hauteur d'une institution, y réjouissait Emmanuel Signoret aux strophes grandiloquentes ; le mystique Le Cardonnel y supportait les flonflons de Chebroux. Charles Maurras y méditait sur le <<nationahsme intégral», à côté du compagnon anarchiste Martinet et du futur socialiste unifié Bracke-Desrousseaux.
Les chansonnettes de Canqueteau, dont la voix avait des secousses de montagnes russes, y alternaient avec les odes enflammées de Raymond de la Tailhède ; une satire rimée de Cazals y succédait à un poème évolutif de René Ghil.
Voulez-vous que nous assistions à l'une de ces séances. Il est neuf heures du soir. Des groupes d'étudiants, de poètes, d'artistes, reconnaissables au complet de velours à côtes et au feutre de mousquetaire, descendent en longues théories de Montparnasse, de Montmartre et des Batignolles, et s'engouffrent dans le café. La salle de débit est calme ; cela ressemble à la salle d'un café de province ; beaucoup de tables sont vides ; la cais-
sière somnole au comptoir ; par économie, on n'a allumé qu'un bec de gaz sur deux ; des gens du quartier jouent aux cartes dans un coin ; le garçon range les journaux du matin. Rien ne ressemble moins à un café où il se passe quelque chose ; mais ne vous arrêtez pas, traversez la salle, suivez ce groupe qui entre ; descendez l'escalier qui plonge au sous-sol ; ouvrez la porte qui se présente. Vous restez une minute cloué sur le seuil, suffoqué par le bruit, la chaleur et la fumée ; un spectacle étrange s'offre à la vue : un long boyau coudé de maçonnerie est rempli d'une humanité exaltée et grouillante. Deux garçons effarés, ahuris, ne savent comment tenir tête à l'avalanche des appels, des revendications, ni comment glisser à travers la barricade des chaises et des tables chargées de bocks. Là où quarante personnes seraient à peine à l'aise, vous en voyez s'entasser de cent cinquante à deux cents. Encore Maillard regrette-t-il que la présence de ces dames « plus étoffées en nature et en vêtement >> ne permette pas d'en entasser davantage. Tout au bout, une scène minuscule, encadrée de rideaux de bois peint ; quelques coups de pinceau sur le mur de fond offrent la plus simple expression d'une marine casquée d'une lune symbolique.
A gauche, un piano rétif qui, chaque fois
qu'on le met en branle, rappelle ces vers de
Dubus :
Je suis un piano usé Parce qu'il a trop amusé.
Près de la scène, une estrade où se tient le président Léon Deschamps (une pipe et un sourire) assisté de Léon Maillard et de Louis Miot, ses deux bras droits, remarque spirituellement le futur sénateur Lucien Hubert.
Voici, groupés au parterre, suivant la loi des sympathies, les parnassiens, les brutalistes, les instrumentistes, les mages, les kabbahstes, les humoristes, les décadistes, les symbolistes, les futurs romans et ceux qui s'intituleront demain les naturistes.
La France entière s'est fait ici brillamment représenter. L'Isle de France a délégué le trouvère Albert Mérat, la Champagne Lucien Hubert, les Flandres Albert Samain, la Picardie Alexandre Desrousseaux, la Normandie Jules Tellieret Léon Dequillebecq, la Bretagne Charles Le Goffic et Narcisse Quellien, la Provence Charles Maurras, le Languedoc Paul Redonnel et Raymond de la Tailhède, la Mayenne Jules Renard, la Bresse Gabriel Vicaire, le pays lyonnais Léon Riotor, la Lorraine Paul Verlaine et Maurice Barrés.
Mais que dis-je, la France ? C'est bien le monde
entier qui communie dans cette fête fraternelle, puisque voici à côté de l'Athénien Jean Moréas, le Portugais Enrique Carillo, le Finlandais Leclercq, l'Américain Stuart Merrill, le Belge Camille Lemonnier, et Louis Dumur, citoyen suisse, avec son inséparable princesse Nadedja, délicieuse fleur russe cueillie aux bords de la Neva.
Cette dame qui pérore, c'est Marie Krysinska qui revendique la maternité du vers libre et qui se plaint de l'injustice de Gustave Kahn à ses fidèles Irma Perrot et Denise. Ce lorgnon en colère, làbas, c'est Retté ; ce justaucorps évidé, c'est Du Plessys, et ce nez retroussé, c'est Cazals, l'Homère de ces « soirées épiques », Cazals, ce faux Delacroix qui prend des notes pour son futur Jardin des ronces (i). Pour l'instant, il se contente de révolutionner Charles Buet par l'imprévu de ses cravates et de dépiter Jean de Mitty par Tinégaiable fantaisie de ses gilets. Écoutez ce qu'en dit le languide poète Ivanof,augeste de Christ épuisé ;
Ce qui chiffonne les femmes, C'est qu'on n'peut pas voir ses yeux... Le gauch', qui leur lanc' des flammes, Est couvert d'un' mèch' de ch'veux...
(i) F.-A. Cazals, le Jardin des Ronces. Édition de la Plume, 1902, en vente actuellement chez Crès.
L'autre, un lorgnon le réclame...
Ah ! — que c'est donc ennuyeux !
Voyons, Cazals, pour un' dame, Ce soir, fais-nous voir les deux !
Combien ces réunions sont simples, cordiales, empreintes d'une bonhomie fraternelle et différentes de celles du Chat noir, par exemple, où l'art tourne vite au puffisme et à la parodie ! On va chez Salis par mode et comme on se rend à la ménagerie, avec l'espoir d'y rencontrer quelques bêtes curieuses. On sent derrière cette exhibition d'artistes un but secret de négoce et de lucre. J'avoue qu'il fallait aux récitants un fameux estomac, un tempérament d'arriviste à tous crins pour supporter l'insolence des face-à-main et des monocles hostiles braqués sur eux : un public de snobs amateurs et de mondaines désœuvrées créait une atmosphère de music-hall où le poète devait vite faire place au cabotin. A la Plume, au contraire, on est chez soi. Partout, dans tous les coins, à toutes les tables, des visages de connaissance, des têtes de camarades venus avec la seule intention d'écouter des vers. Nulle pose.
Allons signer la feuille de présence, au bureau. C'est une nécessité. A peine sommes-nous assis que l'on réclame le silence. Le président agite sa sonnette et :
Grimpant sur une estrade, Donn' la parole en zézéyant A not' cer camarade !...
Ça débute généralement comme ça finit, par des chansons.
Seuls les accords du piano sont assez puissants pour dominer le brouhaha des conversations et la sonnerie cristalline des chopes.
Arthur Bernède plaque de vastes accords. Une voix de rogomme décèle Yann Nibor ; une voix de crécelle trahit Lemercier :
Baillot survenant illico
Nous en pousse une raide...
Alors apparaît Montoya,
Celui qui ténorise, Et tout's les femm's disent déjà
Que sa chanson les grise ! »
Mais le pianiste est en sueur, il faut lui laisser quelque répit.
Yann Nibor en profite pour nous dire un monologue, la Dent du père Thomas, qui alourdit l'atmosphère d'une lourde sensualité.
Albert Mérat dit : << C'est gentil, Mais ça manqu' de poètes !...
L'écol' romane est bien ici, Mais jamais elle ne donne. »
Deschamps, qui n'a cessé de crier depuis l'ouorture de la séance : « Silence, Dubus ! on n'ennd que toi ! » invite l'incorrigible interrupteur a monter sur l'estrade. On voit alors grandir la longue silhouette d'un Pierrot famélique qui se livre à des jeux de paroles avec une verve si ufiévrée qu'on y devine comme un besoin de s'étourdir. Il récite ou plutôt il improvise des fables express qui ont dû troubler les nuits de Franc-Nohain, d'une cocasserie si imprévue qu'elles emportent le rire général. Mais soudain le rire cesse : le Pierrot famélique s'est transfiguré; le pitre fait place au poète et c'est une voix émouvante et passionnée qui rythme de vivants san-' glots :
Pour devenir un jour celui que tu recèles,
Et qui pourrait périr avant d'avoir été.
Sous le poids d'une trop chamelle humanité,
O mon âme ! il est temps enfin d'avoir des ailes !
C'est seulement quand la voix se tait qu'on s'aperçoit que la salle est, par le fait des pipes, obscurcie d'un voile épais et qu'une << lente asphyxie y couve ses ravages ».
<<A partir de dix heures, écrit quelque part Jean Carrère, une fumée épaisse, régulière et progressive comme, depuis, je n'ai vu la pareille qu'en escaladant les flancs du Vésuve, montait
des tables, se gonflait au plafond en lourds nuages et sortait par les soupiraux avec la lenteur d'une chose étemelle. »
Répondant au vœu général, quelques assistants de bonne volonté, voisins du mur, manœuvrent les poulies des vasistas qui résistent, pour laisser pénétrer l'air, et l'on feint de croire que l'on se trouve mieux.
Mais que se passe-t-il ? D'où vient cet émoi ? Que signifient cette bousculade, cette subite levée en masse ? Serait-ce une irruption d'alguazils ? Non ! c'est le maître Verlaine qui fait son entrée,
Le feutre en guise d'auréole,
escorté d'une cour de fidèles parmi lesquels Jules Tellier aux yeux caves et Henri d'Argis, au visage glabre. Verlaine s'avance, boitant, soutenu de sa canne, d'autant plus digne qu'il sent davantage le poids des amers. On se dérange pour lui faire place, et voyez ! ô miracle du Génie ! avec quelle joie déférente ce groupe de jolies femmes accueille le voisinage de ce vagabond « fait comme un voleur ».
J'ai connu Verlaine élégant. Même aux soirées de la Plume,yd.i vu le Poète s'imposer, im temps, la correction suprême d'un faux col anglais et
d'un haut de forme, retrouvé derrière un meuble !ors d'un déménagement. Il brandiss9.it ce haut de forme avec fierté. Il dut y renoncer à cause de l'hostilité d'un poil toujours rebroussé, contrariant par trop l'esthétique. On oubliait d'ailleurs,
l'entendre causer, ces détails mal venus et son regard profond et doux suffisait à parer et à illuminer toute sa personne.
Ce fut sans doute l'accueil de ces réunions qui lui inspira l'idée d'un conte qu'il ne trouva jamais loisir d'écrire, mais qu'il me confiait ainsi :
« Deux grandes dames sortent de la messe iiargées de bijoux. Un flot de seigneurs s'empres-
.nt autour d'elles. L'orgueil d'être adulées éclate dans leurs regards. Tout à coup, elles s'arrêtent et se courbent, prises de honte, devant l'image d'un saint homme de mendiant qui passe, pieds nus ; elles s'agenouillent et baisent dévotement, d'un mouvement bien humble, le bas de sa tunique, con^me pour lui faire hommage de leur personne et contrition de leur opulence... »
Écoutez ce tonnerre d'applaudissements. C'est le nouveau Tyrtée, c'est le fougueux poète Laurent Tailhade pour qui la littérature n'était jadis qu'une bague au doigt, et qui prélude aujour-
d*hui à la phase héroïque de sa destinée, abominant le mufle ; il offre un mélange d'onction et de morgue castillane ; il fait chatoyer, avec des gestes menus, aux feux de son débit avisé, les joyaux de fine orfèvrerie de ses ballades précieuses. Il brandit contre le bourgeois une sorte de truculence empanachée :
C'est de la viande de cochon !
Cela sent le fer rouge et la corne brûlée, et cette littérature prend, du voisinage des monologues fades et des ritournelles sucrées, un relief encore plus homicide.
Le lyrisme est déchaîné ; on réclame avec insistance Moréas, qui tout d'abord se récuse, mais qui, porté à la tribune par l'enthousiasme public, cède à la violence et s'exécute. La moustache énergique sous le monocle et incelant, il dresse sur la foule un geste d'autorité qui le proclame dieu. Sa voix cuivrée impose les vers qu'il scande en les martelant. Il ramène sur l'auditoire enfiévré la douceur fleurie et tranquille du ciel d'Hellas, et tandis qu'il récite, il semble qu'on entende le bruissement des lauriers-roses au long des rives harmonieuses...
Je naquis au bord d'une mer dont la couleur Passe en douceur le saphir oriental...
On attendait les chansonniers de Montmartre. Les voici :
Jacques Feriiy, beaucoup plus spirituel que Roqu'laurc,
Sait, avec art, tirer parti
Des chroniqu's de Roch'fore...
Dreling, dreling, dreling, dreling... Marcel Legay s'enflamme.
Et tendre ou fougueux, son refrain
Fait un bruit d 'grelots ou d'tocsin
Mais c'est la fin. Minuit sonne ; il faut se séparer. Loin d'empocher la recette comme Salis, le président se voit obligé de solder au garçon quelques consommations laissées pour compte par de peu scrupuleux auditeurs. Il le fait avec une spontanéité discrète qui rehausse la « beauté du geste ». La sortie est lente ; des groupes acharnés à discuter un point d'esthétique obstruent les couloirs et les portes avec acharnement ; et les promeneurs du boulevard Saint-Michel ne considèrent pas sans inquiétude ce grouillement insolite de gens, dans la nuit.
Voici l'impression qu'Aurélien SchoU rapportait d'une de ces soirées : « Il faut voir l'exubérante jeimesse s'épanouir en ces agapes fraternelles. Les bonnes figures ouvertes, les franches poignées de main ! L'envie est inconnue à ces
lutteurs, chacun applaudit au succès de l'autre. Ils se sentent monter ensemble. >>
Cela dura longtemps. Aux soirées s'ajoutèrent les dîners de la Plume, que ne dédaignèrent pas de présider Emile Zola, François Coppée, Jules Claretie.
Qu 'est-il résulté de tout ce grouillement, de toute cette effervescence de jeunesse ? Quelquesuns nous disent : « Vous n'êtes que l'ébauche d'un idéal futur ; vous vivez à une époque de transition où rien ne se peut créer de définitif. De là cette inquiétude d'esprit qui fait que les meilleurs d'entre vous ne cessent pas d'évoluer et de changer de manière ! >> Que manque-t-il donc à ce livre (je n'en veux citer qu'un) des Stances de Moréas pour être un chef-d'œuvre ? N'est-ce point là l'œuvre définitive qui marque une étape et fait époque dans la vie littéraire d'un peuple ?
Non, certes, l'effort considérable de ces dix années n'aura pas été stérile, puisqu'il a réussi à modifier le goût public. N'est-il point tout à fait typique que des écrivains de valeur : Paul Adam, Moréas, Henri de Régnier, se soient rendus possibles aux grands quotidiens ! Il suffit d'ouvrir les yeux pour se rendre compte qu'un souci d'art a pénétré presque dans les détails
imiliers de notre vie quotidienne. Ce n'est pas en vain que la Plume a prôné l'art des Grasset, des Séon, des Lalique, des de Feure, des frères Vibert, des Osbert, des Schneeg et des Bernard (i).
U) Une nouvelle série de la Plume a paru sous la direction de Karl Boès, mais cette série étant postérieure à 1800 ne saurait être examinée ici et fera l'objet d'une étude ultérieure.
F.-A. CAZALS
Cazals était Tun des boute-en-train des soirées de la Plume. Qui ne se le rappelle, dressant au milieu du brouillard des pipes, dans le vacarme des soucoupes, sa silhouette 1830, et chantant d'une voix réfractaire, sans trop se soucier du piano, Siruggle for life ou les Bigorneaux de l'École romane. << Il avait, dit Rachilde, l'aspect d'un gentil Arlequin, narines retroussées, lèvres goulues et rouges, cheveux furieux, pas de moustaches, toute sa finesse dans sa main, une main longue et fluette, une petite batte. »
Ses chansons plaisaient par leur persiflage léger, leur malice sans fiel et leur tour d'esprit bien parisien. Il lui suffit d'en avoir amassé de quoi fournir un volume (i).
Cazals n 'œuvre point dans le sentimentalisme niais ni dans la rosserie à la mode. Il se garde précieusement de ces deux excès.
C'est un esprit averti qui passe à travers les événements, armé d'ironie, et sans leur
(i) Un autre volume, la Bague au doigt, est en préparation.
F.-A. CAZALS. 151
accorder plus d'importance qu'ils n'en méritent. Il n'a pas assez d'illusions pour s'indigner. Il y a toujours place chez lui pour une pointe de bonne humeur.
C'est sans aigreur qu'il constate que :
Quand on n's'appelle pas Camondo Il n'y a pas beaucoup d'monde au Cimetière !
Il note encore :
Qu'ici pour bien vivre il faut s'y Prendr' d'avance !
Il se console, avec un bon conseil, du lien peu sûr des amitiés courantes :
Si vous avez besoin d'amis. Commencez par avoir des louis.
Il sait la valeur du mot Progrès, et quand Barrés, député, parle de l'avènement d'ime République honnête, il lui répond, sur l'air de Cadet- Roussel :
Ah ! ah ! ah ! oui, \rainient, Barrés en a pour un moment !
Les scandales du Panama ne l'ont ému juste assez que pour lui inspirer cette réflexion profondément judicieuse :
Si tes enfants sont coirrônipus, O Ftêince, il ne faut plus en faire !
D'ailleurs la politique n'est pas son fait. Il est plus à son aise dans l'épigrammè littéraire. Il a chanté le Bonnet à poil de Coppée, les Pieds de Péladan, le Rhum et eau de Verlaine, le monocle et les cigares de Moréas, la jacjuette de Du Plessys, le Geste de Laurent Tailhade, etc.
Ses escarmouches sont loin d'être meurtrières. Il ne s'en prend qu'aux faiblesses avouables et il se contente d'esquisser. Il n'en veut qu'à l'extérieur, aux apparences ; il effleure, il dédaigne l'effort nécessaire pour appuyer. C'est cette légèreté, cette mesure dans l'attaque qui le sauvent des rancunes tenaces et qui désarment jusqu'à ses adversaires.
Il excelle là surtout où il faut des qualités primesautières, de l'improvisation, du brio ; son premier coup d'œil est le bon. Il n'a pas le temps d'y revenir.
Il découvre tout de suite le point faible, il sent le ridicule et, s'il le voulait, il ferait un vaudevilliste sans pair. C'est le même don d'observation qu'il apporte dans ses chansons et dans ses croquis, et personne n'a, comme lui, saisi les gens dans leur geste essentiel et leur attitude spécifique.