‹ La mêlée symboliste (volume 2)Chapitre 7 sur 38 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

J'ai dans mon sang le sang des époques hautaines,

Je suis le petit-fils des marquises lointaines

Et des trouvères blonds, de grâce revêtus,

Qui passaient — de châteaux en châteaux attendus

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Par le rêve espérant des vierges amoureuses —

Et puis disparaissaient par les routes ombreuses,

Comme un chant qui s'éteint que l'on n'entendra plus.

Je suis le descendant des pages chevelus

Qui, svcltes, se levaient après les vidrecomes,

A la fin des repas — poètes gentilshommes

Dont la couronne avait des baisers pour fleurons,

Et qui, l'épée au flanc, coupe en main, fleurs aux fronts.

Parmi l'or héraldique et fin des marjolaines.

Chantaient le hennin blanc des hautes châtelaines...

— Et quoique le fil des beaux siècles soit rompu,

J ai gardé de leur race autant que je l'ai pu (i).

Là, et dans ses sonnets de couleur, il faisait montre d'une belle virtuosité où l'on retrouvait à la fois Banville et Coppée, mais il exagérait dans ses vers d'amour, lorsqu'il affectait les langueurs d'un amant éconduit, accablé de sa disgrâce, et quand, pour apitoyer les âmes sensibles il présageait sa fin prochaine :

Ivt je ne vivrai pas du reste bien longtemps.

Cette plainte à la Millevoye n'était heureusement qu'un jeu. Louis MarsoUeau a montré, depuis, qu'il avait les poumons assez solides pour emboucher la trompe d'airain et l'âme assez résistante pour surmonter les bagatelles sentimentales de la seizième année.

Par contre, Femand Icres, miné de phtisie malgré

(i) Louis Marsolleati //-ç /^/i/c^r^ h^r>in^ (Lemerre).

ses fortes apparences, faisait entendre un chant vaillant. Ce moribond se raccrochait à la vie, qu'il sentait lui échapper avec toute l'énergie du désespoir. Il cherchait à se faire illusion en n'évoquant que des solidités fermes, des chairs de marbre et des muscles d'airain. Il ne célébrait que des femmes colosses :

C'était une pyrénéenne A l'encolure herculéenne.

et, pour ajouter à la vigueur de l'image, il enflait l'ouragan de sa voix dont les vitres tremblaient.

Le poète-peintre-sculpteur Georges Lorin nous initiait à la primeur d'un volume en cours, Paris- Rose. C'étaient des impressions de flâneur mélancolique à travers les rues, le soleil, les sourires, le bariolage des affiches et les toilettes.

Ajalbert, «trapu et fleuri», rêvait d'être le Raffaelli du vers et nous induisait, selon le vœu réaliste, au charme aigrelet des terrains vagues et des paysages pelés des bords de Seine à Asnières. Il imitait à merveille l'aspect âpre et dur des choses — par un temps d'hiver :

Chaque arbre a l'air d'un long balai debout dans l'air.

Haraucourt, hautain et résolu, brandissait, d'une voix impérative, des morceaux de l'Ame nue qui rappelaient Corneille par l'écorce, et

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Tolstoï par la sève, tant ils débordaient de généreuse pitié. Un succès formidable accueillait toujours le Cheval de fiacre, brisé de fatigue et de coups de fouet :

Dont nous ferions un saint si Dieu l'avait fait homme.

Lorsque l'intérêt languissait, ce poème avait le don de galvaniser l'assemblée. C'était, avec infiniment plus d'art, le digne pendant de la Jument morte c^ui valut une heure de célébrité au poète Poussin et doilt toutes les brasseries du Quartier Latin retentirent durant quelques saisons.

Georges d'Esparbès, explosant de lyrisme, ambitionnait de n' œuvrer que dans le seul sublime. Il paraphrasait la Bible ou célébrait les « grenadiers épiques » avec la grandiloquence de Hugo et le ton de voix des prophètes.

Entre temps Willy, coiffé de son légendaire « bords-plats >>, venait, cordial et bedonnant. Il lâchait sur l'auditoire une volée de coq-à-l'âne si effarants et d'aphorismes si imprévus, que tout s'en illuminait de joviale bonne humeur. Cela dépassait de bien loin l'humour sec et la plaisanterie yankee du blondasse Alphonse Allais. Allais et WiUy formaient le coin des ironistes que complétaient Léo Trézenik, normand finaud soUs son

pseudon3mie breton, et le flamand narquois, Georges Rail, directeurs de Lutèce.

Le programme ordinaire se corsait parfois d'intermèdes imprévus. Il arrivait qu'on vît, au fort des récitations, se ruer dans la salle un flot d'aèdes en tournée qui s'y arrêtaient le temps d'évacuer quelques truculences dans le goût du jour et qui, chargés d'applaudissements frénétiques, libéralement octroyés pour prix de leur dérangement, repartaient aussitôt vers les cabarets de Montmartre dans le fiacre qui les avait amenés.

Les applaudissements d'ailleurs ne coûtaient rien à l'auditoire. Il y avait là, le couple Jacquemin : elle, longue, fine, éthérée, l'air d'une princesse de légende; lui, sérieux, attentif, avec sa face soucieuse d'alchimiste, cuivré par les vapeurs du nitre et le feu des laboratoires, instruit de la vie des métaux et de la flore sous-marine. Il y avait la poétesse Marie Krysinska, pâle et myope, et sa fidèle Denise Ahmers, pensive et recueillie puis, mêlé à quelques apprentis de lettres, le chœur des inspiratrices discrètes, essuyant, patiemment, ce flux intarissable d'éloquence, à quoi elles tâchaient de s'intéresser, par bienséance, comme les dévotes écoutent, aux offices, le latin qu'elles n'entendent point.

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On touche ici la bigarrure des esprits et la diversité d'un âge caméléon. Du fatras des écoles (expirantes, une nouvelle s'efforce de surgir. Nul principe n'est encore intervenu pour coordonner tant d'efforts. Ce qui, en dehors du renom de Ch. Gros, assure à ces réunions une place dans l'histoire, c'est qu'elles furent le berceau d'une ■volution lyrique. Là, se révélèrent deux talents puissants dont la rencontre fut le premier lien de l'école symboliste. J'ai nommé Laurent Tailhade et Jean Moréas. De leurs fécondes controverses va jaillir le tour nouveau. A la vérité, rien n'était plus dissemblable que ces deux natures et la vie ne devait pas tarder à les disjoindre, mais ils se trouvaient alors réunis par la même fièvre de recherches, la même ingéniosité, la même pénétration et la même hauteur de vues. Tous deux, encore imparfaits, donnaient pourtant, déjà, des gages de leur génie futur. Leur dandysme affecté tranchait sur cet ensemble bohème et décousu. Ils en tiraient relief. Jean Moréas n'avait pas encore dépouillé le vernis levantin, le scintillement exotique. Toujours ganté de blanc, lustré, frisé, sanglé, la boutonnière fleurie, orné, de cravates multicolores et de plastrons rigides, il fulgurait de reflets. Sa nature timide et sensible se masquait d'un redoublement de manières

brusques et se remparait d'un monocle insolent. Sa haine du médiocre s'énor-çait en aphorismes brefs. Il jugeait de haut et, d'un seul mot, clouait ses désaveux au front des faux talents.

Tailhade se drapait, à l'espagnole, d'une cape noire doublée d'écarlate. Prodigieux d'à-propos, d'anecdotes et de saillies, il rejoignait la hauteur méprisante de Motéas è l'encontre des mauvais poètes en se couvrant de détours et les culbutait non d'un coup sec, mais d'une décharge de bons mots, d'une mitraille de concetti. Nul ne savait comme lui manier l'ironie ni distiller l'épigramme avec onction. Le même souci du bien dire les rendait impitoyables aux fabricants de vers, aux rhéteurs maladroits.

Leur avantage était d'être enracinés de fortes lectures, au moment même où l'on proclamait que le génie supplée à tout, et qu'à voyager dans les livres, l'écrivain risque de perdre son originalité. On juge de quel air ahuri les tenants de ce système entendaient Moréas se réclamer de Maurice Scève, Lemaire des Belges et Tailhade réciter, tout d'une haleine, des fragments latins de Claudien et des paragraphes entiers de Rabelais.

Tous deux n'en sont encore qu'à leurs débuts, à leur période de dilettantisme. Nous les retrouverons tout à l'heure, descendus de leur tour

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d'ivoire, l'un pour susciter les foules et y répandre son vœu de justice, l'autre pour assurer l'ordre du vieux lyrisme français et le rétablir dans ses droits.

Avec eux, s'isolait du commun des récitants, un poète tôt disparu, Charles Viguier, esprit subtil, dont il reste, soUs ce titre un peu dédaigneux, Centon, un volume de vers blonds et vaporeux. C'est le << trio de fins poètes » de Lutèce dont les numéros traînent sur les tables et où déjà Verlaine publie ses Poètes maudits. Lutèce, qui n'était jusque-là qu'une banale gazette du Quartier Latin, devient ainsi l'organe officiel du S5nTibolisme naissant.

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